Книга: Artemis



Artemis

ANDY WEIR

Artemis

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nenad Savic

Artemis

 

Pour Michael Collins, Dick Gordon, Jack Swigert,

Stu Roosa, Al Worden, Ken Mattingly et Ron Evans.

Parce que ces gars n’ont pas la reconnaissance qu’ils méritent.

Artemis

Artemis

Artemis

Artemis

1

Je bondissais sur le terrain gris et poussiéreux vers l’énorme dôme de la bulle Conrad. Le sas cerclé de lumières rouges me paraissait tellement loin.

Pas facile de courir avec cent kilogrammes de matériel sur le dos, même dans la pesanteur lunaire, mais vous seriez étonné de voir comment on peut cavaler quand sa vie en dépend.

Bob courait à mes côtés. Sa voix me parvenait par radio.

— Laissez-moi relier mes réservoirs à votre combinaison !

— Pour que vous mouriez aussi ?

— C’est une grosse fuite, protesta-t-il. Je peux voir le gaz qui s’échappe dans votre dos.

— Merci de me remonter le moral.

— Le maître en AEV, c’est moi, insista Bob. Arrêtez-vous et laissez-moi nous interconnecter !

— Négatif, répondis-je sans cesser de courir. J’ai entendu un claquement juste avant le déclenchement de l’alarme. Problème de fatigue de la valve métallique, à mon avis. En interconnectant, vous risqueriez de crever votre conduit sur un bord dentelé.

— Je suis disposé à prendre le risque !

— Pas moi. Faites-moi confiance, Bob. Le métal, ça me connaît.

J’allongeai ma foulée, avançant par bonds réguliers. J’avais l’impression d’évoluer au ralenti, mais c’était la manière la plus efficace de se déplacer avec tout ce poids sur le dos. L’affichage tête haute de mon casque m’indiquait que le sas se trouvait à cinquante-deux mètres. Je jetai un coup d’œil aux indicateurs sur mon avant-bras. Mes réserves d’oxygène baissaient à vue d’œil. Je préférai regarder ailleurs.

Mes longues foulées portaient leurs fruits car j’avançais vraiment bien. Bob, le plus grand expert en AEV sur le Lune, était distancé. J’avais trouvé l’astuce : il suffit de prendre un peu plus d’élan chaque fois qu’on touche le sol. Les bonds sont délicats à gérer, toutefois. Si on merde, on risque de s’étaler de tout son long et de finir par une belle glissade. Les combinaisons sont solides, mais mieux vaut ne pas trop les râper sur le régolite.

— Vous allez trop vite ! Si vous tombez, vous risquez de casser votre visière !

— C’est ça ou respirer du vide. Il me reste une dizaine de secondes.

— Je suis loin derrière. Ne m’attendez pas.

Je ne me rendis compte de ma vitesse que lorsque les panneaux triangulaires de la bulle Conrad emplirent mon champ de vision. Ils grossissaient très vite.

— Merde !

Pas le temps de ralentir. J’effectuai un bond final et enchaînai avec une roulade, mes pieds heurtant la paroi. Le timing était parfait,  mais c’était un pur hasard. Bob avait raison, j’étais arrivée bien trop vite.

Je retombai en arrière et me relevai tant bien que mal en agrippant la roue du sas.

Mes oreilles se bouchèrent, et des alarmes hurlaient dans mon casque. Le réservoir marchait sur trois pattes ; il n’était plus capable de pallier les effets de la fuite.

J’ouvris le sas et m’écroulai à l’intérieur. Comme je suffoquais, ma vision se brouilla. Je fermai la porte d’un coup de pied, tendis le bras vers le réservoir de secours et arrachai la goupille.

Le sommet du réservoir sauta, et le compartiment s’emplit d’air. Celui-ci jaillit si vite qu’il se condensa partiellement en gouttelettes de brume, une expansion brutale s’accompagnant toujours d’un refroidissement. Je restai allongée, à demi-consciente.

Ma respiration était rapide et superficielle, tandis que je réprimais une envie de vomir. Le sport, ce n’était pas pour moi. Une migraine provoquée par le manque d’oxygène était en train de s’enraciner durablement dans mon crâne. J’avais réussi à attraper le mal des montagnes sur la Lune.

Le sifflement s’atténua, puis se tut bel et bien.

Bob arriva enfin devant le sas. Je le vis regarder à l’intérieur par le hublot.

— État ? demanda-t-il par radio.

— Consciente, haletai-je.

— Vous pouvez vous lever, ou je dois appeler de l’aide ?

Comme j’étais équipée d’une combinaison abîmée, Bob n’aurait pu me rejoindre dans le sas sans me tuer. En revanche, n’importe lequel des deux mille habitants de la ville aurait pu ouvrir l’écoutille intérieure pour me secourir.

Je me mis d’abord à quatre pattes, puis me levai, m’appuyant sur le panneau de contrôle pour lancer le cycle de nettoyage. Des jets d’air pressurisé me frappèrent sous tous les angles. La poussière lunaire grise tourbillonna tout autour de moi, avant d’être aspirée par les filtres sertis dans les parois.

Une fois le cycle terminé, la porte intérieure s’ouvrit automatiquement.

Je sortis dans l’antichambre, refermai le sas et m’affalai sur un banc.

À son tour, Bob entra dans le dispositif, quoique d’une manière moins théâtrale que moi et mon réservoir percé, qui devrait d’ailleurs être remplacé. Il suivit la procédure normale, en actionnant des pompes et des valves, tout simplement. À la fin du cycle de nettoyage, il me rejoignit dans l’antichambre.

Sans dire un mot, je l’aidai à se débarrasser de son casque et de ses gants. Laisser quelqu’un se déséquiper seul, cela ne se fait pas. C’est possible, bien sûr, mais c’est emmerdant. La tradition impose qu’on s’entraide, et Bob me rendit la pareille.

— Fait chier ! lâchai-je comme il soulevait mon casque.

— Vous avez failli mourir, lança-t-il en sortant de sa combinaison. Vous auriez dû écouter mes instructions.

Je me tortillai pour sortir de la mienne, dont j’examinai ensuite le dos. Je désignai un morceau de métal dentelé, qui fut autrefois une valve.

— Une valve pétée. Comme prévu. La fatigue du matériau.

— D’accord, concéda-t-il. Vous avez eu raison de refuser l’interconnexion. Bien joué. Mais ça n’aurait quand même pas dû arriver. Où est-ce que vous avez trouvé cette combinaison ?

— Je l’ai achetée d’occasion.

— Quelle idée d’acheter une combinaison d’occasion !

— Je n’avais pas vraiment le choix, si vous voyez ce que je veux dire. J’avais à peine assez d’argent pour celle-là, et vu que vous n’acceptez dans la guilde que les gens qui possèdent leur propre matériel…

— Vous auriez dû attendre d’avoir assez d’argent pour vous en payer une neuve.

Bob Lewis est un ancien marine. En plus d’être direct, il est le formateur en chef de la guilde des AEV. S’il doit répondre au grand maître de cette dernière, c’est lui et lui seul qui décide si vous méritez de devenir membre ou pas. Et si vous n’êtes pas membre, vous n’avez pas le droit d’effectuer des sorties en solo ni d’accompagner des groupes de touristes dehors. Voilà comment fonctionnent les guildes. De vrais connards.

— Alors, verdict ? m’enquis-je.

— Vous rigolez ? renifla-t-il, méprisant. Vous avez échoué, Jazz. Et en beauté.

— Mais pourquoi ?! J’ai réussi les manœuvres requises, accompli toutes les tâches et terminé la course d’obstacles en moins de sept minutes ! Et quand un incident fatal est survenu, j’ai réussi à ne pas mettre mon partenaire en danger et je suis rentrée en un seul morceau.

Il ouvrit un placard et rangea ses gants et son casque.

— Votre combinaison est sous votre responsabilité. Elle a merdé, donc vous avez merdé.

— Comment pouvez-vous me rendre responsable de cette fuite ? Tout était nickel quand on est sortis !

— Dans ce métier, on a une obligation de résultat. La Lune est une vieille salope. Le pourquoi du comment de la fuite, elle s’en fout. Elle se contente de vous tuer. Vous auriez dû inspecter votre équipement plus consciencieusement.

Il suspendit le reste de sa combinaison au cadre prévu à cet effet.

— Bob, s’il vous plaît !

— Jazz, vous avez failli y passer. Comment voulez-vous que je vous donne votre sésame ? (Il ferma son placard et tourna les talons.) Vous n’avez qu’à repasser le test dans six mois.

— C’est ridicule ! m’écriai-je en lui bloquant le passage. Il faudrait que je mette ma vie en pause à cause de règles arbitraires et complètement débiles ?

— Faites plus attention à votre équipement, dit-il en me contournant pour quitter l’antichambre. Et ne regardez pas à la dépense quand vous ferez réparer cette fuite.

Je le vis s’éloigner, puis je m’affaissai sur le banc.

— Putain !

***

Je traversai d’un pas lourd des couloirs en aluminium pour rentrer chez moi. Au moins, ce n’était pas très loin, la ville ne mesurant qu’un demi-kilomètre de diamètre.

J’habite sur Artémis, la première – et pour l’instant la seule – ville construite sur la Lune. Elle est constituée de cinq grosses sphères appelées « bulles ». Celles-ci sont à moitié enterrées, aussi Artémis ressemble-t-elle exactement aux villes lunaires des bouquins de SF : c’est un ensemble de dômes. Les parties souterraines sont invisibles.

La bulle Armstrong est sise au centre du complexe, entourée d’Aldrin, de Conrad, de Bean et de Shepard. Les bulles sont reliées à leurs voisines par des tunnels connecteurs. Je me rappelle avoir fabriqué une maquette d’Artémis à l’école élémentaire. Cela n’a pas été très compliqué. Quelques balles et des bâtons. Une dizaine de minutes de travail.

Rejoindre Artémis coûte très cher ; quant à y vivre, je ne vous en parle même pas. Cependant, une ville ne peut pas être uniquement habitée de riches touristes et de milliardaires excentriques. Elle a aussi besoin de gens qui travaillent. Richard de Saint-Pognon III ne va quand même pas déboucher ses chiottes lui-même, si ?

Je fais partie de ces petites mains.

Mon adresse, c’est Conrad -15, une zone pourrie du quinzième sous-sol de la bulle Conrad. Si mon quartier était un vin, les connaisseurs le décriraient ainsi : « merdique, avec des accents d’échec et de décisions de vie calamiteuses ».

Je longeai un alignement de portes carrées très rapprochées jusqu’à atteindre la mienne. Au moins bénéficiais-je d’une couchette « inférieure », où on entrait et d’où on sortait facilement. J’agitai mon Gadget devant la serrure, et la porte s’ouvrit. Je rampai à l’intérieur et refermai derrière moi.

Je m’allongeai sur ma couchette et m’abîmai dans la contemplation du plafond, situé à moins d’un mètre de mon visage.

Techniquement, il s’agit d’une « capsule domicile », mais tout le monde les appelle les « cercueils ». Une couchette avec des parois autour, voilà ce que c’est. Les cercueils ne servent qu’à une chose : dormir. Enfin, on y pratique aussi un genre d’activité horizontale que je ne vous décrirai pas ; inutile de vous faire un dessin.

J’ai un lit et une étagère, et c’est tout. Il y a une salle de bains commune au bout du couloir et des douches publiques à quelques blocs de là. Mon cercueil n’est pas près d’être photographié pour Maison et Jardin lunaires, c’est certain, mais je n’ai pas les moyens de m’offrir mieux.

Je regardai l’heure sur mon Gadget.

— Meeeerde !

Pas le temps de bouder. Le cargo de la KSC devait se poser dans l’après-midi, et j’aurais pas mal de boulot.

Juste pour être claire : notre après-midi n’a rien à voir avec le soleil. « Midi » ne survient que tous les vingt-huit jours terriens, et on n’en profite pas vraiment. Chaque bulle est constituée de deux coques de six centimètres d’épaisseur séparées par un mètre de roche pilée. On pourrait canarder la ville avec un obusier sans risquer de créer la moindre brèche. La lumière du soleil ne nous atteint donc jamais.

Sur quoi se fonde-t-on pour mesurer le temps qui passe, dans ce cas ? Le Kenya. Quand c’est l’après-midi à Nairobi, c’est l’après-midi chez nous.

J’étais en sueur et dégueu après avoir failli y passer lors de mon AEV. Je n’avais pas le temps de me doucher, mais je pouvais toujours me changer. Allongée sur le dos, je me débarrassai de mes vêtements thermiques et enfilai une combinaison bleue. Je serrai ma ceinture, m’assis en tailleur et me fis une queue-de-cheval. Puis j’attrapai mon Gadget et sortis.

Il n’y a pas de rues à Artémis, simplement des couloirs. Installer des habitations sur la Lune coûte un paquet de pognon, qu’on ne gaspille pas en construisant des routes. On peut toujours avoir un chariot électrique ou un scooter, mais les couloirs ont été conçus pour les piétons. La pesanteur est égale à un sixième de la pesanteur terrestre ; autant dire qu’on ne consomme pas beaucoup d’énergie en marchant.

Plus le quartier est pourri, cependant, plus les couloirs sont étroits, et ceux de la moitié inférieure de Conrad rendent carrément claustro. Ils sont juste assez larges pour que deux personnes puissent s’y croiser de profil.

Je longeai les couloirs en direction du centre du niveau -15. Comme il n’y avait pas d’ascenseur dans les parages, je montai les marches trois à trois. Au centre, les escaliers sont comparables à ce qu’on trouve sur Terre, avec des marches de vingt et un centimètres seulement. C’est pour faciliter la tâche des touristes. Dans les zones où il n’y a jamais d’étrangers, les marches atteignent un demi-mètre de hauteur. À cause de la pesanteur lunaire. Bref, je gravis les escaliers pour touristes jusqu’au rez-de-chaussée. Grimper quinze étages à pied, cela peut sembler beaucoup, mais ce n’est pas si terrible. À l’arrivée, je n’étais même pas essoufflée.

Les tunnels connecteurs débouchent tous au rez-de-chaussée. Naturellement, tous les magasins, boutiques et autres pièges à touristes sont concentrés là. À Conrad, il y a surtout des restaurants vendant de la Bouillie aux touristes qui n’ont pas les moyens de se payer de la vraie nourriture.

Une petite foule se massait à l’entrée du tunnel conduisant à la bulle Aldrin. Ce connecteur est le seul moyen de passer de Conrad à Aldrin – à moins de faire un détour par Armstrong –, aussi est-il constamment embouteillé. Je passai à côté de l’énorme écoutille-bouchon circulaire. Si le tunnel devait être endommagé, l’atmosphère qui s’échapperait de Conrad la refermerait aussitôt. Tout le monde, dans la bulle Conrad, serait sauvé. Quant aux personnes restées coincées dans le tunnel… eh bien, tant pis pour elles.

— Eh, mais ce ne serait pas Jazz Bashara ?! lança un connard tout proche.

Il se comportait comme si nous étions amis. Nous n’étions pas du tout amis.

— Dale…, répondis-je sans m’arrêter.

— Je suppose que tu attends l’arrivée du cargo, insista-t-il en me rattrapant. Il faut au moins ça pour convaincre la feignasse que tu es d’enfiler un uniforme.

— Eh, tu te rappelles la dernière fois que j’ai eu quelque chose à foutre de ce que tu avais à dire ? Ah, merde ! au temps pour moi, ça n’est jamais arrivé.

— J’ai entendu dire que tu avais foiré ton test d’AEV, fit-il semblant de regretter. Pas de bol. Moi, j’ai réussi le mien du premier coup, mais on ne peut pas tous être moi !

— Va te faire foutre.

— Parce qu’il faut que je te dise : les touristes paient très bien pour qu’on les promène dehors. À ce propos, je file au Centre des visiteurs pour organiser quelques sorties. Je vais me faire des couilles en or.

— Quand tu seras dehors, n’oublie pas de sauter sur un rocher bien pointu.

— Ne t’en fais pas pour moi. N’oublie pas que j’ai eu mon exam du premier coup.

— C’était pour rire. Ce n’est pas comme si les AEV étaient un vrai boulot.

— Tu as raison. D’ailleurs, je rêve de devenir livreur un jour, comme toi.

— Coursier, grommelai-je. On dit « coursier ».

Il eut un sourire suffisant, qui me donna envie de lui en coller une. Heureusement, nous avions atteint la bulle Aldrin. Je le dépassai en le bousculant pour sortir du connecteur. L’écoutille-bouchon de la bulle Aldrin montait la garde comme celle de la bulle Conrad. Je pressai le pas et tournai brusquement à droite dans l’espoir de semer Dale.

Aldrin est l’opposé de Conrad, et ce à tous les niveaux. Conrad est pleine de plombiers, de souffleurs de verre, de métallurgistes, d’ateliers de soudure, de réparateurs, et j’en passe. Aldrin est une station de vacances, avec ses hôtels, ses casinos, ses bordels, ses cinémas et même un parc pourvu d’herbe authentique. Des touristes fortunés originaires de toute la surface de la Terre y séjournent en moyenne deux semaines.

Je traversai l’Arcade. Ce n’était pas le chemin le plus court, mais la vue me plaisait.

New York a sa Cinquième Avenue, Londres a Bond Street, Artémis a l’Arcade. Les boutiques ne s’y donnent pas la peine d’afficher leurs prix. Si vous avez besoin de demander, c’est que vous n’avez pas les moyens. Le Ritz-Carlton Artémis occupe un bloc entier sur dix niveaux, dont la moitié en sous-sol. Une seule nuit dans l’établissement coûte 12 000 GPD : plus que mon salaire mensuel de coursière, même si j’ai d’autres sources de revenus.

Malgré le prix des vacances lunaires, la demande excède toujours l’offre. La classe moyenne terrienne peut se les permettre une fois dans la vie, à condition de contracter un crédit. Ils descendent dans des hôtels miteux, dans des bulles miteuses telles que Conrad. Les riches, en revanche, viennent une fois par an et fréquentent les plus beaux établissements. Et mon Dieu, qu’est-ce qu’ils consomment !

Aldrin est l’endroit où l’argent entre à Artémis.

Dans le quartier commerçant, tout était trop cher pour moi. Un jour, cependant, je comptais bien avoir assez de pognon pour m’y sentir à ma place. C’était mon objectif, en tout cas. J’embrassai les lieux du regard une dernière fois avant de prendre la direction du Port des entrées.

Aldrin est la bulle la plus proche de la zone d’alunissage. Pas question de forcer les riches à traverser des quartiers pourris ; ils risqueraient de se salir. Non, ils débarquaient directement dans les coins les plus jolis.

Je passai sous la grande arche et pénétrai dans le port. L’énorme sas était la deuxième plus grande salle de la ville ; seul le parc Aldrin était plus grand. L’endroit fourmillait d’activité. Je me faufilai entre les travailleurs qui slalomaient dans tous les sens. En ville, il faut marcher lentement pour ne pas bousculer les touristes mais, dans le port, on ne croise que des professionnels pressés maîtrisant le long pas d’Artémis.

Du côté nord du port, quelques usagers attendaient près du sas du train. La plupart se rendaient à la centrale nucléaire ou à la fonderie d’aluminium situées à un kilomètre au sud. Cette dernière génère un maximum de chaleur et utilise de vilains produits chimiques, d’où son éloignement. Quant à la centrale et à ses deux réacteurs… eh bien, ce sont des réacteurs nucléaires. Mieux vaut ne pas habiter à côté de ce genre de truc.

Dale glissa vers le quai. Il était sans doute en route pour le Centre des visiteurs d’Apollo 11. Les touristes sont fans de ce lieu. Le trajet d’une demi-heure leur permet d’admirer les environs, et le complexe offre une vue parfaite sur le site d’alunissage sans jamais avoir à quitter les zones pressurisées. Et pour ceux qui voudraient le voir de plus près, il y a Dale et les autres maîtres en AEV.

Devant le sas du train, il y avait un gigantesque drapeau kényan sous lequel on lisait : « Vous êtes arrivés sur la plate-forme offshore kényane Artémis. Celle-ci est la propriété de la Kenyan Space Corporation. Les lois maritimes internationales s’appliquent. »

Je fis les yeux noirs à Dale, qui ne le remarqua pas. Merde, je venais de gâcher un super regard assassin.

Je vérifiai le planning des alunissages sur mon Gadget. Pas de livraison de viande ce jour-là. De passagers, comme on dit. Les touristes ne viennent qu’une fois par semaine, et les prochains n’étaient pas attendus avant trois jours. Dieu merci. Il n’y a rien de pire qu’un gosse de riche à la recherche d’un plan cul lunaire.

Je me dirigeai vers le sud, où le sas du fret était prêt. Le sas pouvait contenir jusqu’à dix mille mètres cubes de marchandises par cycle, qu’il fallait un temps fou pour sortir. Le pod était arrivé depuis des heures. Les maîtres en AEV l’avaient poussé dans le sas, avant de le nettoyer avec des jets d’air haute pression.

Nous faisons notre possible pour empêcher la poussière lunaire d’entrer dans la ville. Même après ma mésaventure avec la valve défectueuse, je n’avais pas oublié de me nettoyer. Pourquoi s’embêter à ce point ? Parce que la poussière lunaire est mauvaise à respirer. Très mauvaise. Elle est constituée de minuscules cailloux extrêmement abrasifs car il n’y a pas de phénomènes climatiques pour les lisser. Chaque grain est susceptible de devenir un cauchemar attendant de s’introduire dans vos poumons pour les déchirer. Franchement, il vaut mieux fumer un paquet de cigarettes à l’amiante que de respirer cette merde.

Le temps d’atteindre l’énorme sas, la porte intérieure géante était ouverte et le déchargement avait commencé. Je glissai jusqu’à Nakoshi, le docker en chef. Installé à la table d’inspection, il examinait le contenu des colis à la recherche de marchandises de contrebande. Quand il était satisfait, il refermait la boîte et y mettait un coup de tampon représentant le symbole d’Artémis, soit un A majuscule avec le côté droit stylisé pour ressembler à un arc avec sa flèche.

— Bonjour, monsieur Nakoshi, commençai-je joyeusement.

Mon père et lui étaient potes depuis que j’étais petite fille, et je le considérais un peu comme un membre de la famille, un oncle aimé.

— Fais la queue avec les autres coursiers, petite merdeuse.

Bon, disons plutôt un cousin très éloigné.

— S’il vous plaît, monsieur N ! geignis-je. Ça fait des semaines que je compte sur cette livraison. Je vous en ai déjà parlé.

— Tu as transféré l’argent ?

— Vous avez tamponné le paquet ?

Sans me lâcher des yeux, il fourra la main sous la table et produisit une boîte encore scellée, qu’il fit glisser vers moi.

— Je ne vois pas de tampon, remarquai-je. Il faut vraiment que ça se passe comme ça chaque fois ? On était proches, dans le temps. Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Il s’est passé que tu as grandi et que tu es devenue une emmerdeuse sournoise. (Il posa son Gadget sur la boîte.) Tu avais tellement de potentiel. Tu as tout fichu en l’air. Ça fera 3 000 GPD.

— Vous voulez dire 2 500, comme convenu ?

— Non, 3 000, répéta-t-il en secouant la tête. Rudy est venu fouiner dans les parages. Plus de risques, donc plus d’argent.

— Ce n’est pas mon problème. On s’était mis d’accord pour 2 500.

— Mmh… Dans ce cas, il vaudrait mieux que j’inspecte ce paquet plus sérieusement, histoire de m’assurer qu’il n’y a rien d’interdit là-dedans.

Je fis la moue. Ce n’était pas le moment de prendre une mauvaise décision. Je démarrai le logiciel de gestion de compte de mon Gadget et procédai au transfert. La machine fit ce que font les ordinateurs pour communiquer et confirmer leur identité.

Nakoshi saisit son propre Gadget, vérifia la page de confirmation et eut un hochement de tête approbateur. Puis il tamponna la boîte.

— Il y a quoi, là-dedans ? demanda-t-il.

— Principalement du porno vintage. Avec votre maman dedans.

Il renifla et poursuivit son inspection.

Voilà comment on fait entrer des marchandises de contrebande à Artémis. Rien de très compliqué. Il suffit d’un officier corrompu qu’on connaît depuis l’âge de six ans. Faire venir ces marchandises est une tout autre affaire, mais nous verrons cela plus tard.

J’aurais pu livrer bien d’autres paquets, mais celui-ci était spécial. Je rejoignis mon chariot et sautai sur le siège du conducteur. Je n’ai pas vraiment besoin de ce chariot – Artémis n’est pas fait pour ce genre de véhicule –, mais il me permet de gagner du temps et de transporter plus de colis. Vu que je suis payée au résultat, l’investissement vaut le coup. Mon chariot est difficile à contrôler, mais il est pratique pour trimballer des objets encombrants. Voilà pourquoi je considère que c’est un chariot mâle. Et il s’appelle Rossinante, si vous voulez savoir.

Je payais mensuellement le droit de stationner dans le port. Où aurais-je pu me garer, sinon ? Chez moi, je disposais de moins de place qu’un prisonnier sur Terre.

Je démarrai. Il n’y avait pas de clé, simplement un bouton. Pourquoi volerait-on un chariot ? Qu’est-ce qu’on en ferait ? Le revendre ? Un voleur éventuel ne s’en sortirait jamais. Artémis est une petite ville. On ne vole pas, ici. Bon, bien sûr, il y a du vol à l’étalage, mais personne ne vole les chariots.

Je quittai le port.

***

Je traversai les quartiers cossus de la bulle Shepard. On était très loin de mon quartier un peu louche. Les passages de Shepard sont ornés de panneaux de bois et de tapis luxueux qui absorbent les bruits. L’éclairage est prodigué par des lustres suspendus tous les vingt mètres. Ces derniers, au moins, ne coûtent pas la peau des fesses. On ne manque pas de silicium, sur la Lune ; aussi le verre est-il produit localement. Mais quand même. On peut parler de luxe ostentatoire.

Si vous pensez que passer des vacances sur la Lune coûte un bras, jetez plutôt un coup d’œil aux prix de l’immobilier dans la bulle Shepard. Aldrin est rempli d’hôtels réservés aux touristes friqués ; Shepard accueille les plus riches des Artémisiens.

Je me dirigeai vers la propriété d’un des plus gros richards du cru : Trond Landvik. Le gars avait fait fortune dans les télécoms, en Norvège. Sa maison occupait une bonne portion du rez-de-chaussée de la bulle, alors qu’il n’y habitait qu’avec sa fille et sa bonne. Mais c’était son argent, après tout. S’il avait envie d’une grande maison sur la Lune, qui étais-je pour le juger ? Je me contentais de lui livrer des trucs illégaux comme il me le demandait.

Je garai Rossinante devant l’entrée – ou plutôt une des entrées – et sonnai. La porte s’ouvrit en coulissant, révélant une femme russe massive. Irina travaillait pour les Landvik depuis l’aube de l’humanité.

Elle me regarda sans dire un mot. Je fis de même.

— Livraison, finis-je tout de même par dire.

Irina et moi nous étions vues un million de fois, mais elle exigeait que je m’annonce chaque fois.

Elle renifla, pivota sur ses talons et retourna à l’intérieur. C’était sa façon de m’inviter à entrer.

J’adressai des grimaces irrespectueuses à son dos, comme elle me précédait dans le vestibule de la maison. Elle désigna un couloir du doigt et s’en alla dans la direction opposée.

— C’est toujours un plaisir, Irina !

Derrière une arche, j’avisai Trond, affalé dans un sofa, vêtu d’un bas de survêtement et d’une robe de chambre. Il discutait avec un Asiatique que je voyais pour la première fois.

— Bref, le retour sur investissement promet de… (Il me vit entrer, et un grand sourire éclaira son visage.) Jazz ! Heureux de vous voir !

L’invité de Trond avait une boîte ouverte à côté de lui. Il la referma précipitamment tout en affichant un sourire poli. Cela attisa ma curiosité, évidemment, alors que, sinon, je ne me serais posé aucune question.

— Heureuse de vous voir aussi, répondis-je en lâchant le paquet sur le canapé.

— Je vous présente Jin Chu, de Hong Kong, reprit Trond en désignant l’homme. Jin, Jazz Bashara. Elle est d’ici. Elle a grandi à Artémis, sur la Lune.

— Heureux de faire votre connaissance, Jazz, commença Jin avec un accent américain en s’inclinant légèrement.

J’étais prise de court, ce qui ne passa pas inaperçu.

— Eh oui ! dit Trond en riant. Jin est un pur produit de l’enseignement privé américain. Ah, Hong Kong… c’est un lieu vraiment magique !

— Pas autant qu’Artémis, contra Jin. C’est mon premier séjour sur la Lune. Je suis comme un gamin dans une confiserie ! J’ai toujours adoré la SF. J’ai grandi en regardant Star Trek. Mon rêve devient réalité !

Star Trek ? s’étonna Trond. Ça date d’au moins cent ans !

— La qualité est la qualité, rétorqua Jin. L’âge n’a aucune importance. Personne ne se moque des fans de Shakespeare.

— Ce n’est pas faux. Malheureusement, vous ne trouverez aucune extraterrestre sexy à séduire, ici. Vous ne pourrez pas tout à fait être le capitaine Kirk.

— Vous savez, protesta Jin en levant l’index, Kirk n’a couché qu’avec trois extraterrestres dans la série originelle. Et encore, en comptant Elaan de Troyius, ce qui est suggéré, mais jamais montré. On pourrait donc ramener ce chiffre à deux.

— D’accord, d’accord, plus jamais je ne douterai de vos compétences en la matière ! s’inclina Trond. Pendant que vous y êtes, vous en profiterez peut-être pour vous rendre sur le site d’Apollo 11 ?

— Absolument. J’ai entendu parler d’AEV touristiques. Vous croyez que je devrais en faire une ?

— Nan ! intervins-je sans y être invitée. Il y a un périmètre d’exclusion autour de la zone. Autant rester dans la salle panoramique du Centre des visiteurs. On voit tout d’encore plus près.

— Ah, d’accord. Cela ne servirait à rien, alors.



Prends ça dans la gueule, Dale.

— Quelqu’un veut du thé ou du café ? proposa Trond.

— Oui, je veux bien, répondit Jin. Un café noir, si vous avez.

— Et un thé noir pour moi, demandai-je en m’affalant dans un fauteuil.

Trond sauta par-dessus le canapé – ne vous emballez pas, ce n’est pas très difficile, sur la Lune –, glissa jusqu’au bahut et attrapa un panier en osier.

— Je viens de recevoir un excellent café turc. Vous allez adorer. Cela ne vous tente pas, Jazz ? ajouta-t-il en me regardant par-dessus son épaule.

— Le café est juste un thé de mauvaise qualité, dis-je. Le thé noir est la seule boisson chaude digne d’être bue.

— Les Saoudiens ne peuvent décidément pas se passer de thé noir.

Oui, techniquement, je suis citoyenne saoudienne, mais je n’ai pas mis les pieds là-bas depuis mes six ans. J’ai bien hérité de mon père quelques attitudes et croyances, mais je ne serais à ma place nulle part, sur Terre. Je suis artémisienne, un point c’est tout.

Trond entreprit de préparer nos boissons.

— J’en ai pour une minute. Profitez-en pour discuter un peu.

Pourquoi ne pas avoir demandé à Irina de préparer les boissons à sa place ? Aucune idée. Sincèrement, je me demande à quoi servait cette bonne femme.

Jin posa le bras sur la boîte mystère.

— Il paraît qu’Artémis devient de plus en plus une destination romantique, lança-t-il. Vous voyez beaucoup de jeunes mariés ?

— Pas vraiment. C’est trop cher pour eux. On voit plus de vieux couples cherchant à renouveler leur vie sexuelle.

Il n’avait pas compris.

— La pesanteur lunaire, précisai-je. Le sexe est très différent dans un sixième de g. C’est super pour les couples mariés depuis longtemps. Ils redécouvrent le cul ensemble, si vous voulez.

— Je n’avais jamais pensé à cela.

— Il y a pas mal de prostituées dans la bulle Aldrin, si vous voulez tester.

— Oh ! non, merci, ce n’est pas du tout mon truc.

Il ne s’attendait pas à ce qu’une femme lui recommande d’aller aux putes. Je me suis toujours demandé pourquoi les Terriens sont si coincés. Un service échangé contre de l’argent : où est le mal, franchement ?

— Si vous changez d’avis, ajoutai-je en haussant les épaules, il faut compter dans les 2 000 GPD.

— Je… je ne crois pas, non, bredouilla-t-il dans un rire nerveux, avant de changer de sujet. Euh, ça veut dire quoi, GPD, au juste ?

— « Gramme posé en douceur », répondis-je en posant les pieds sur la table basse. Un GPD, c’est le coût du transport d’un gramme de marchandise de la Terre à Artémis. On doit ça à la KSC.

— Techniquement, ce n’est pas une devise, intervint Trond. Nous ne sommes pas un pays ; nous n’avons pas de monnaie propre. Les GPD sont des services achetés d’avance à la KSC. On paie en dollars, en euros, en yens ou que sais-je, et en échange, on obtient le droit d’importer une certaine masse à Artémis. On n’est pas obligé de tout dépenser d’un coup ; on peut garder les GPD sur un compte. (Il nous rejoignit avec un plateau, qu’il posa sur la table basse.) Le GPD est une unité d’échange bien commode, aussi la KSC joue-t-elle le rôle de banque. Sur Terre, ce serait impensable, évidemment, mais nous ne sommes pas sur Terre.

Jin se pencha en avant pour prendre son café, et j’en profitai pour regarder sa boîte. Elle était blanche, et on pouvait y lire ces mots imprimés en caractères bien noirs : « ÉCHANTILLON FOSA : POUR PERSONNES AUTORISÉES SEULEMENT ».

— Le canapé sur lequel je suis assis a été importé de la Terre, si je comprends bien, dit Jin. Combien le transport vous a-t-il coûté ?

— Comme il pèse quarante-trois kilos, expliqua Trond, sa livraison m’a coûté 43 000 GPD.

— Combien gagne un employé moyen, si ce n’est pas indiscret ?

Je saisis mon thé et laissai sa chaleur se propager dans mes mains.

— Comme coursière, je gagne 12 000 par mois, mais c’est un métier mal payé.

Jin goûta son café et fit la grimace. Une grimace que je connaissais bien. Les Terriens détestent notre café. Les lois de la physique font qu’il a un goût de merde.

L’atmosphère terrestre contient 20 % d’oxygène, plus des trucs dont le corps humain n’a pas besoin, comme de l’azote et de l’argon. L’atmosphère artémisienne est constituée uniquement d’oxygène, mais à 20 % de la pression terrienne. Il en résulte une quantité suffisante d’oxygène et moins de pression exercée sur les coques. Ce n’est pas un concept nouveau ; cela remonte à Apollo. Moins la pression est élevée, cependant, moins il faut chauffer l’eau pour qu’elle entre en ébullition. À Artémis, l’eau bout à 61 °C ; aussi le café et le thé ne peuvent-ils pas être plus chauds. Quand on n’est pas habitué, c’est dégoûtant, apparemment.

Jin reposa discrètement sa tasse sur la table. Il n’y retoucherait plus.

— Qu’est-ce qui vous amène à Artémis ? tentai-je.

— Nous travaillions sur un accord commercial depuis des mois, répondit-il en pianotant sur sa boîte FOSA. Vu que nous avons réussi à nous entendre, j’ai tenu à rencontrer M. Landvik en personne.

— Je vous ai prié de m’appeler Trond, intervint notre hôte en se rasseyant et en prenant le colis que je lui avais apporté.

— Bien sûr, Trond, dit Jin.

Trond ouvrit son colis et en sortit une boîte en bois sombre. Il la leva dans la lumière et l’examina sous plusieurs angles. Je ne suis pas spécialement une esthète, mais c’était un très bel objet. Chaque surface était couverte de gravures alambiquées, et il y avait une inscription en espagnol.

— Qu’avons-nous là ? demanda Jin.

Trond eut un sourire carnassier et ouvrit la boîte, révélant vingt-quatre cigares enroulés dans des feuilles de papier individuelles.

— Des cigares dominicains. Les gens pensent que les cigares cubains sont les meilleurs, mais ils se trompent. Le top, c’est les dominicains.

Je lui livrais une boîte de cigares par mois. J’adore les clients réguliers.

— Jazz, vous pourriez fermer, s’il vous plaît ? me dit-il en désignant la porte.

Une écoutille fonctionnelle se cachait derrière les panneaux joliment aménagés. Je la fermai en la faisant glisser et la verrouillai. Les écoutilles sont assez courantes dans les demeures de ce standing. En cas de dépressurisation de la bulle, vous pouvez vous isoler et ne pas mourir. Certaines personnes sont paranos au point de s’enfermer dans leur chambre avant de se coucher, au cas où. Si vous voulez mon avis, c’est de l’argent jeté par les fenêtres. Artémis n’a jamais connu de dépressurisation.

— J’ai un système de filtrage spécial, ici, expliqua Trond. La fumée ne sort jamais de cette pièce.

Il déballa un cigare et en mordit l’extrémité, qu’il cracha dans un cendrier. Puis il le mit dans sa bouche et l’alluma avec un briquet en or. Il avala plusieurs bouffées de fumée et soupira d’aise.

— Ah, c’est du bon !

Il tendit la boîte à Jin, qui la refusa poliment, puis me la proposa.

— Merci, répondis-je en fourrant un cigare dans ma poche de poitrine. Je le fumerai après le déjeuner.

C’était un mensonge, mais pourquoi refuserais-je une offre comme celle-là ? Ce cigare valait une centaine de GPD au marché noir.

— Excusez-moi, mais… les cigares sont interdits ? s’enquit Jin en fronçant les sourcils.

— Je sais, c’est ridicule, regretta Trond. Cette pièce est totalement isolée ! Ma fumée ne dérange personne ! C’est tellement injuste !

— Ne racontez pas n’importe quoi, intervins-je avant de me tourner vers Jin. C’est à cause du feu. Un incendie, à Artémis, aurait des conséquences catastrophiques. Ce n’est pas comme si on pouvait sortir. Les matériaux inflammables sont illégaux, sauf quand ils sont indispensables. Et pas question qu’on permette à une bande d’idiots de se balader partout avec des briquets !

— Oui, il y a de ça, concéda Trond en jouant avec son briquet.

Je le lui avais procuré des années plus tôt. Tous les quelques mois, il avait besoin de butane. Ce qui faisait plus d’argent pour moi.

J’avalai une nouvelle gorgée de thé chaud et sortis mon Gadget.

— Trond…

— Oui, bien sûr. (Il produisit son appareil et le tint à côté du mien.) C’est toujours 4 000 GPD ?

— Oui. Mais je dois vous prévenir : à partir de la prochaine fois, ce sera 4 500. Mes frais viennent d’augmenter et je suis obligée de répercuter…

— Ce n’est pas un problème, me rassura-t-il en tapotant sur son écran.

Quelques secondes plus tard, je reçus une confirmation de transfert. J’acceptai la transaction.

— Parfais, conclus-je en me tournant vers Jin. Heureuse d’avoir fait votre connaissance, monsieur Jin. Amusez-vous bien.

— J’y compte bien, merci !

— Bonne journée, Jazz, lança Trond en me souriant.

Je m’en allai, laissant les deux hommes faire ce qu’ils avaient à faire. Je ne savais pas de quoi il s’agissait, mais ce n’était certainement pas très clair. Trond trempait dans tout un tas de trucs louches, raison pour laquelle je l’appréciais tant. S’il avait fait venir un type chez lui, sur la Lune, ce n’était sûrement pas pour signer un simple « accord commercial ».

Je tournai à gauche et traversai le vestibule sous la surveillance d’Irina, dont je soutins le regard en plissant le nez. Elle referma la porte derrière moi sans me dire au revoir.

J’étais sur le point de sauter dans Rossinante quand mon Gadget bipa. Une course pour moi. J’étais la plus ancienne et la plus proche, aussi le système m’avait-il choisie.

LIEU DE COLLECTE : ARM RDC/5250. MASSE : ENV. 100 KG.

LIEU DE LIVRAISON : NON SPÉCIFIÉ. PAIEMENT : 452 GPD.

Waouh… 452 GPD. Un dixième environ de ce que je venais de gagner avec une boîte de cigares.

J’acceptai. J’avais besoin de gagner de l’argent d’une manière ou d’une autre.

 

Cher Kelvin Otieno,

Salut, je m’appelle Jasmine Bashara, mais tout le monde m’appelle Jazz. J’ai neuf ans et j’habite à Artémis.

Ma maîtresse d’école s’appelle Mme Teller. C’est une bonne maîtresse, même si elle m’a confisqué mon Gadget parce que je jouais avec en classe. Elle nous a demandé d’écrire à des enfants du complexe de la KSC au Kenya. Et elle m’a donné ton adresse. Est-ce que tu parles anglais ? Moi, je parle aussi arabe. Quelle langue vous parlez, au Kenya ?

J’aime les séries américaines, et mon parfum de glace préféré, c’est le gingembre. Mais je mange surtout de la Bouillie. J’aimerais bien avoir un chien, mais nous n’avons pas les moyens. Il paraît que les pauvres peuvent avoir des chiens, sur Terre. C’est vrai ? Tu as un chien, toi ? Si oui, j’aimerais bien que tu m’en parles.

Est-ce que le Kenya a un roi ?

Mon père est soudeur, et le tien ?

Chère Jazz Bashara,

Salut, je m’appelle Kelvin et j’ai aussi neuf ans. J’habite avec ma mère, mon père et mes trois sœurs : des teignes, surtout les deux plus grandes, qui me tapent tout le temps. Mais je grandis et, un jour, c’est moi qui les taperai. Non, je rigole, les garçons ne doivent pas taper les filles.

Les Kényans parlent l’anglais et le swahili. Nous n’avons pas de roi. Nous avons un président, une Assemblée nationale et un Sénat. Les adultes votent pour des représentants, qui font nos lois.

Nous n’avons pas de chiens, mais deux chats. L’un d’entre eux ne rentre que pour manger, l’autre est sympa et dort tout le temps sur le canapé.

Mon père est officier de sécurité pour la KSC. Il travaille à la Porte 14, où il fait en sorte que seules les personnes autorisées puissent entrer. Nous habitons dans le complexe, et mon école est dans le complexe aussi. Tous ceux qui travaillent pour la KSC peuvent scolariser leurs enfants gratuitement. La KSC est très généreuse et nous lui sommes tous très reconnaissants.

Ma mère reste à la maison. Elle s’occupe de nous, et c’est une bonne maman.

Mon plat préféré, c’est le hot-dog. C’est quoi, la Bouillie ? Jamais entendu parler.

Moi aussi, j’adore les séries américaines. Et les feuilletons. Le souci, c’est que ma mère ne veut pas que je les regarde. Comme on a une bonne connexion Internet, je fais ça en cachette. Ne lui dis pas s’il te plaît ! Ha ! ha ! Elle fait quoi, ta mère ?

Tu voudras faire quoi, quand tu seras adulte ? Moi, je veux construire des fusées. Pour l’instant, je me contente de maquettes. Je viens de terminer celle d’une KSC 209-B. Elle rend super bien dans ma chambre. Un jour, j’en fabriquerai des vraies. Mes copains veulent tous être pilotes, moi non.

Tu es blanche ? On dit qu’il n’y a que des Blancs, à Artémis. Il y a beaucoup de Blancs, ici, au complexe. Ils viennent du monde entier pour travailler chez nous.

Cher Kelvin,

Dommage que tu n’aies pas de chien. J’espère que tu construiras des fusées, un jour. Des vraies, pas des maquettes.

La Bouillie, c’est de la nourriture pour les pauvres. C’est à base d’algues séchées et d’arômes. Ils les font pousser à Artémis dans des cuves, parce que la nourriture importée de la Terre coûte trop cher. La Bouillie est dégueulasse. Les extraits d’arômes sont censés lui donner bon goût, mais ils la rendent dégueulasse d’une autre manière. Je dois en manger tous les jours, et je déteste ça.

Je ne suis pas blanche, je suis arabe. Marron clair, disons. La moitié des gens sont blancs, à Artémis. Ma mère vit quelque part sur Terre. Elle est partie quand j’étais bébé. Je ne me souviens pas d’elle.

Les feuilletons, c’est nul. Mais tu as le droit d’aimer les trucs nuls. On peut quand même être copains.

Tu as une cour devant chez toi ? Tu peux sortir quand tu veux ? Moi, je dois attendre mes seize ans ; c’est la règle pour les AEV. Un jour, j’aurai mon permis d’AEV et je pourrai sortir autant que je le voudrai sans rien demander à personne.

Construire des fusées, ça me semble intéressant. J’espère que tu y arriveras un jour.

Moi, je ne veux pas avoir de métier. Quand je serai grande, je veux être riche.

2

La bulle Armstrong est nulle. Quelle honte que le nom d’un type aussi génial soit accolé à une partie si pourrie de la ville.

Comme je conduisais Rossinante dans les vieux couloirs, les vrombissements d’équipements industriels me parvenaient de derrière les parois. Même si l’industrie lourde était reléguée à quinze niveaux de là, le bruit était bien présent. J’arrivai devant le Centre de support-vie et me garai devant la lourde porte.

Le Centre de support-vie est l’un des rares endroits de la ville à respecter un véritable protocole de sécurité. Pas question de laisser n’importe qui entrer. Sur la porte, un lecteur de Gadget identifie les personnes autorisées, dont je ne faisais évidemment pas partie. Je n’avais d’autre choix que d’attendre.

J’étais censée collecter un colis pesant environ cent kilos. Ce n’était pas un problème. Je peux soulever le double sans même transpirer. Combien de Terriennes peuvent se vanter de cela ? D’accord, la pesanteur est si fois plus importante, là-bas, mais ce n’est pas une excuse.

En dehors de la masse de l’objet, je ne savais rien. Ni ce qu’il y avait dans la boîte, ni où je devrais la livrer. Le client me dirait tout.

Le système de support-vie d’Artémis est unique dans l’histoire du vol spatial car on n’y produit pas de l’oxygène à partir du dioxyde de carbone. On aurait pu le faire, notez ; on a l’équipement nécessaire et des batteries capables de tourner pendant des mois. En fait, la ville bénéficie d’une source d’oxygène tout autre et quasi infinie : l’industrie de l’aluminium.

Située à l’extérieur de la ville, la fonderie Sanches Aluminium produit de l’oxygène en traitant le minerai. C’est même le principe de la fusion : on retire l’oxygène du minerai pour obtenir du métal pur. La plupart des gens l’ignorent, mais il y a une quantité gigantesque d’oxygène sur la Lune. Il faut simplement beaucoup d’énergie pour le récupérer. Sanches moissonne tellement d’oxygène – en tant que sous-produit de l’aluminium – que la société en profite pour produire du carburant pour fusée et fournir à la ville la totalité de l’air que nous respirons. Avant de libérer ses excédents dans l’espace.

Car nous avons plus d’oxygène que nécessaire. Le Centre de support-vie régule le flot, se charge de la maintenance du pipeline qui le relie à Sanches et sépare le CO2 de l’air usé. Il gère également la température, la pression et tous ces trucs marrants. Il vend le CO2 aux fermes qui produisent les algues à la base de la Bouillie dont se nourrissent les pauvres. Tout est toujours une question d’argent, non ?

— Salut, Bashara, lança une voix familière derrière moi.

Merde.

J’affichai mon sourire le plus faux avant de me retourner.

— Rudy. Je ne savais pas que la livraison était pour vous ; autrement, je ne serais pas venue.

Bon, je ne vais pas vous mentir. Rudy DuBois est du genre beau gosse. Deux mètres, blond… Hitler en aurait fait des rêves érotiques. Il a quitté la Gendarmerie royale du Canada depuis dix ans pour devenir le chef de la sécurité d’Artémis, mais il porte encore son ancien uniforme tous les jours. Et il le porte bien. Très bien. Je n’aime pas ce type, mais… si je pouvais le faire sans qu’il y ait de conséquences…

Rudy représente la loi à Artémis. Bien sûr, toute société a besoin de lois et de gens pour les faire respecter. Sauf que Rudy prend son travail trop à cœur.

— Pas d’inquiétude, dit-il en sortant son Gadget. Je ne peux pas prouver que tu fais de la contrebande. Pas encore.

— De la contrebande ? Moi ? Mais pas du tout, monsieur l’agent. Vous avez de ces idées.

Quel emmerdeur. Il essayait de m’avoir depuis un certain incident, quand j’avais dix-sept ans. Par bonheur, il ne peut pas expulser les gens ; il n’a pas ce pouvoir, au contraire de l’administratrice d’Artémis, à laquelle il doit fournir des preuves sérieuses. La séparation des pouvoirs existe bel et bien chez nous. Enfin, dans une certaine mesure.

— Où est le colis ? demandai-je en regardant ostensiblement autour de moi.

Il agita son Gadget devant le lecteur, et la porte coupe-feu coulissante s’ouvrit. Le Gadget de Rudy était comme une baguette magique ; il ouvrait toutes les portes d’Artémis.

— Suis-moi.

Rudy et moi entrâmes dans le bâtiment industriel. Des techniciens faisaient fonctionner les machines, tandis que les ingénieurs ne lâchaient pas des yeux les grands panneaux de surveillance sur l’un des murs.

À l’exception de Rudy et de moi, tout le monde, dans la salle, était vietnamien. Eh oui, ça se passe comme ça à Artémis. Quelques personnes qui se connaissent émigrent ensemble, mettent en place un genre de service, puis embauchent des amis, des parents. Bref, c’est une histoire vieille comme le monde.

Les travailleurs ne firent pas attention à nous tandis que nous serpentions entre les machines et les conduits haute pression. M. –Doàn nous observait depuis son fauteuil situé au milieu du mur de surveillance. Son regard croisa celui de Rudy, et il hocha lentement la tête.

Rudy s’arrêta juste derrière un homme occupé à nettoyer une cuve d’air et lui tapa sur l’épaule.

— Pham Binh ?

Binh fit volte-face et lâcha un grognement. Son visage parcheminé et ses sourcils semblaient perpétuellement froncés.

— Monsieur Binh. Votre femme Tâm a consulté le docteur Roussel ce matin.

— Ouais, confirma-t-il. Elle est maladroite.

Rudy retourna son Gadget. L’écran affichait le portrait d’une femme au visage tuméfié.

— D’après le docteur, elle a un œil au beurre noir, un hématome sur la joue, deux côtes fêlées et une commotion cérébrale.

— Elle est maladroite.

Rudy me confia son Gadget et frappa Binh en plein visage.

Durant ma jeunesse délinquante, j’ai eu quelques altercations avec Rudy, et je peux vous dire que cet enfoiré est costaud. Il ne m’a jamais donné de coup de poing, bien sûr, mais un jour il m’a maîtrisée d’une main tout en pianotant sur son Gadget. Je ne me suis pas laissé faire, mais j’avais l’impression d’être prise dans un étau. Il m’arrive de me réveiller en pleine nuit et de repenser à cet épisode.

Binh s’écroula. Il tenta de se mettre à quatre pattes, mais n’y parvint pas. Quand on est incapable de se relever sur la Lune, c’est qu’on est sérieusement amoché.

Rudy s’agenouilla et souleva la tête de Binh par les cheveux.

— Voyons voir… Oui, la joue est train d’enfler doucement. L’œil au beurre noir, maintenant…

À demi conscient, Binh se prit un nouveau direct dans l’œil, et sa tête retomba sur le sol.

— Arrêtez…, gémit l’homme, en position fœtale.

Rudy se releva et me reprit le Gadget des mains pour que nous puissions voir son écran tous les deux.

— Deux côtes fêlées, hein ? La quatrième et la cinquième, côté gauche ?

— Apparemment, acquiesçai-je.

Il donna un coup de pied dans le flanc gauche de l’homme allongé sur le ventre. Binh voulut crier, mais il n’avait plus assez d’air dans les poumons.

— On va partir du principe que, après tout ça, il a une commotion cérébrale, dit Rudy. Je ne voudrais pas aller trop loin.

Les autres techniciens avaient cessé de travailler pour assister au spectacle. Plusieurs d’entre eux souriaient. –Doàn, qui n’avait pas quitté son fauteuil, arborait un air discrètement approbateur.

— À partir de maintenant, ça se passera comme ça, Binh. S’il arrive un truc à ta femme, il t’arrive un truc. On est d’accord ?

Binh lâcha un sifflement.

— On est d’accord ? insista Rudy.

Binh hocha la tête avec ferveur.

— Bien, dit Rudy en souriant, avant de se tourner vers moi. Voici ton paquet, Jazz. Approximativement cent kilos, livrable au docteur Roussel. Envoie la facture au service de la sécurité.

— Ça marche.

Voilà comment fonctionne la justice à Artémis. Il n’y a ni prison, ni amendes. Si vous avez commis un crime sérieux, on vous exile sur Terre. Pour le reste, il y a Rudy.

***

Après cette « livraison spéciale », je me chargeai de quelques courses plus triviales : des colis récupérés au port et livrés à des adresses privées pour la plupart, mais aussi quelques boîtes chargées chez des particuliers et déposées au port. J’adore aider les gens à déménager. Souvent, ils me donnent un pourboire sympa. Ce jour-là, cependant, il n’y avait pas grand-chose à déplacer, juste les affaires d’un jeune couple retournant sur Terre.

La femme était enceinte, et on ne peut pas porter un bébé sur la Lune ; les risques d’anomalies congénitales sont trop importants à cause de la pesanteur réduite. Et puis, élever un bébé à Artémis affecterait le développement de ses os et de ses muscles. Moi, je suis arrivée à l’âge de six ans. À l’époque, c’était l’âge minimum des résidents ; aujourd’hui, on est passé à douze ans. Vous croyez que je devrais m’inquiéter ?

J’étais sur le point de récupérer mon colis suivant lorsque mon Gadget se mit à brailler. Ce n’était pas la sonnerie d’un appel téléphonique, ni le bip d’un message, mais le hurlement d’une alarme. Je sortis tant bien que mal l’appareil de ma poche.

INCENDIE : C +12/3270. CONFINEMENT EN COURS. APPEL À TOUT LE PERSONNEL VOLONTAIRE.

— Merde.

Je fis marche arrière jusqu’à trouver un endroit assez large pour effectuer un demi-tour, puis j’accélérai en direction de la bonne rampe.

— Ici Jazz Bashara, dis-je à mon Gadget. Localisation actuelle : Conrad +4.

L’ordinateur central de sécurité nota ma position et afficha un plan de la bulle Conrad, sur lequel j’étais un des nombreux points qui convergeaient vers C +12/3270.

Il n’y a que des pompiers volontaires à Artémis, et comme la fumée et le feu sont particulièrement dangereux, ici, tous les volontaires doivent savoir se servir d’un masque à oxygène. Les maîtres et aspirants maîtres en AEV sont volontaires d’office. Oui, il y a bien quelque chose d’ironique là-dedans.

Conrad +12 : j’avais donc huit étages à monter.

Je gravis les rampes en faisant crisser mes pneus, puis je fonçai dans les couloirs en direction du troisième anneau. De là, je devais trouver un point situé à environ 270 degrés du nord véritable. Ce ne fut pas très difficile : une foule de maîtres en AEV était déjà sur les lieux.

Une lumière rouge clignotait au-dessus d’une épaisse porte. « Fabrique de verre Queensland », disait l’enseigne accrochée au-dessus.

Bob était sur place et, en tant que membre le plus haut gradé de la guilde, il était responsable de l’intervention. D’un bref hochement de tête, il me fit comprendre qu’il m’avait vue.

— Bien, écoutez-moi tous ! commença-t-il. Un incendie sérieux s’est déclaré dans la fabrique de verre, qui a cramé tout l’oxygène disponible. Il y a quatorze personnes à l’intérieur, recluses dans l’abri pressurisé. Il n’y a pas de blessé, et l’abri fonctionne correctement. (Il prit position devant la porte.) On ne peut pas se contenter d’attendre que le local refroidisse, comme on le ferait d’habitude. Cette fabrique produit du verre avec du silicium et de l’oxygène. Il y a de gros réservoirs d’oxygène sous pression, là-dedans. S’ils explosent, les murs contiendront la déflagration, mais les employés n’auront aucune chance. Et si nous laissons entrer de l’oxygène frais, tout le bazar va sauter. (Il nous força à reculer pour libérer l’entrée de la fabrique.) Il faut monter une tente juste ici et la sceller autour de la porte. Ensuite, on gonflera un tunnel accordéon sous la tente. Nous aurons besoin de quatre secouristes.

Les volontaires parfaitement entraînés se mirent au travail, construisirent une structure cubique à base de tuyaux, puis collèrent du plastique autour de la porte et en recouvrirent le cube, fixant le tout avec du ruban adhésif, mais laissant le rabat arrière ouvert.

Ils transportèrent le tunnel accordéon dans le cube, ce qui n’était pas une mince affaire. Contrairement à la tente de fortune, ce type de tunnel est conçu pour être pressurisé. Ils sont épais et lourds, destinés à récupérer des gens dans des abris entourés de vide. Ce n’était pas forcément nécessaire dans ce genre de scénario, mais c’était l’équipement dont nous disposions.

La tente n’était pas très grande, et le tunnel occupait presque tout l’espace. Bob désigna les quatre volontaires les plus petits.

— Sarah, Jazz, Arun et Marcy. Allez-y.

Nous nous avançâmes de concert. Les autres nous mirent une bouteille d’oxygène dans le dos, un masque sur le visage et des lunettes de protection sur les yeux. Chacun notre tour, nous testâmes notre matériel et levâmes le pouce.

Nous nous glissâmes dans la tente. Il y avait à peine assez de place. Bob posa un cylindre métallique debout, juste à l’intérieur.

— L’abri se trouve le long de la paroi ouest. Il y a quatorze personnes dedans.

— Entendu, acquiesça Sarah. Quatorze.

Maîtresse en AEV, Sarah serait notre chef, car elle était la plus expérimentée. Les autres volontaires entreprirent de sceller la sortie de la tente, ne laissant qu’un coin légèrement ouvert.

Sarah ouvrit le robinet du gros cylindre et emplit la tente d’un brouillard de dioxyde de carbone. Chasser l’oxygène est un processus fastidieux, mais nous n’avions pas besoin de nous débarrasser du dernier atome, simplement de réduire sa concentration au minimum. Au bout d’une minute, elle referma le robinet, et nos camarades, à l’extérieur, scellèrent le dernier coin de la tente.

Sarah tâta la porte.

— Elle est chaude, annonça-t-elle.

Nous étions sur le point d’ouvrir la porte d’un local qui ne demandait qu’à exploser. Nous n’allions certes pas ajouter d’oxygène à la fournaise, mais ce n’était pas moins flippant.

Sarah entra le code d’ouverture de la porte sur le clavier. Oui, un code. Dès qu’une alerte incendie est déclenchée, les portes et les aérations se verrouillent automatiquement. Les personnes qui se trouvent à l’intérieur ne peuvent donc pas sortir : soit elles se réfugient dans un abri pressurisé, soit elles meurent. Cela vous semble un peu dur ? Eh bien, non. Un incendie qui se propagerait dans toute la ville aurait des conséquences bien plus graves que la mort de quelques personnes dans un abri. À Artémis, on ne plaisante pas avec les règles de sécurité.

Sur l’ordre de Sarah, la porte se déverrouilla et la chaleur de l’intérieur emplit la tente. Ma peau se couvrit aussitôt de perles de sueur.

— Putain ! lâcha Arun.

La fabrique était saturée de fumée. Quelques endroits rougeoyaient de chaleur. S’il y avait eu plus d’oxygène, il y aurait aussi eu des flammes. Contre le mur du fond, j’avisai les contours de l’abri pressurisé industriel.

Sarah ne perdit pas de temps.

— Jazz, tu viens avec moi. Arun et Marcy, restez là et tenez l’arrière du gonflable.

Je rejoignis Sarah. Elle attrapa un côté de l’avant du tunnel, et j’agrippai l’autre. Arun et Marcy firent de même à l’arrière.

Sarah se mit à avancer, et je l’imitai. Le tunnel accordéon s’étira derrière nous, tandis qu’Arun et Marcy en maintenaient l’extrémité.



Je ne suis pas experte en fabrication de verre, mais je sais que cela implique de faire réagir du silicium avec de l’oxygène, ce qui génère beaucoup de chaleur. D’où la salle ignifuge. Pourquoi ne pas simplement fondre du sable comme on le fait sur Terre ? Parce qu’il n’y a pas de sable sur la Lune. Pas assez pour ce genre d’usage, en tout cas. En revanche, on ne manque ni de silicium ni d’oxygène, qui sont des sous-produits de l’industrie de l’aluminium. On peut fabriquer autant de verre qu’on le veut, mais on doit se donner du mal, c’est tout.

La chambre de réaction primaire se trouvait juste devant nous. Nous allions devoir la contourner pour rejoindre les travailleurs prisonniers.

— Sûrement un point chaud, remarquai-je.

Sarah hocha la tête et nous fit décrire un arc autour de la chambre. Mieux valait ne pas prendre le risque de faire fondre notre tunnel de secours.

Nous atteignîmes le sas de l’abri, et je frappai au petit hublot rond. Apparut le visage d’un homme, les yeux humides, la peau couverte de cendres. Peut-être le contremaître, entré dans l’abri le dernier.

Sarah et moi nous glissâmes dans le tunnel pour plaquer son ouverture autour de la porte du sas. Cette partie-là, au moins, était facile car le tunnel était conçu pour cela. À son extrémité opposée, Arun et Marcy pressèrent la bouche du tunnel contre le plastique de la tente et l’y fixèrent avec du ruban adhésif. Nous avions créé une route de sortie pour les travailleurs, mais elle était pleine d’air irrespirable.

— Prêt pour la vidange ? hurla Sarah.

— Scellé et prêt ! répondit Arun.

Les personnes restées dehors entaillèrent le plastique de la tente. La fumée jaillit aussitôt dans le couloir, mais la brigade avait déjà mis en place des ventilateurs et des filtres pour minimiser sa propagation.

— La tente est ouverte ! cria Arun. Vous pouvez ouvrir !

Sarah et moi échangeâmes un regard pour confirmer que nous étions prêtes. Ensemble, nous prîmes une profonde inspiration et ouvrîmes les valves de nos réservoirs d’air. En s’échappant, le gaz poussa la fumée le long du tunnel. Bientôt, celui-ci fut rempli d’air « respirable ». Mais Conrad +12 sentirait la suie pendant des jours.

Nous toussâmes toutes les deux en testant l’air, mais il n’était pas si mauvais. Il n’avait pas besoin d’être agréable, simplement non toxique. Convaincue qu’il ne tuerait pas les travailleurs, Sarah déverrouilla la porte du sas de l’abri.

À leur crédit, les travailleurs sortirent de façon disciplinée, en file indienne. J’eus soudain plus de respect pour la société Queensland. Leurs employés avaient manifestement effectué des exercices d’évacuation.

— Un ! Deux ! Trois ! compta Sarah à mesure que les gens défilaient.

Je comptai aussi dans ma tête, arrivant à quatorze en même temps qu’elle.

— Quatorze ! Confirmé ! lançai-je.

— Abri vide ! annonça Sarah en jetant un coup d’œil à l’intérieur.

— Abri vide ! Confirmé ! acquiesçai-je en regardant à mon tour.

Nous suivîmes les employés en train de tousser dans le tunnel d’évacuation.

— Excellent travail, dit Bob, tandis que les autres volontaires équipaient les rescapés de masques à oxygène. Jazz, nous avons trois blessés légers, des brûlures au deuxième degré. Conduisez-les chez le docteur Roussel. Vous autres, mettez le tunnel et la tente à l’intérieur et verrouillez la porte coupe-feu.

Pour la seconde fois ce jour-là, Rossinante se mua en ambulance.

Finalement, les réservoirs d’oxygène n’explosèrent pas. Les locaux de Queensland furent détruits, cependant. Pour une société qui avait toujours respecté la réglementation anti-incendie, ce n’était pas de chance. Jamais la moindre infraction à déplorer. Dommage. Ils allaient devoir repartir de zéro.

Néanmoins, leur abri bien entretenu et leurs exercices d’évacuation réguliers avaient sauvé nombre de vies. Les usines peuvent être reconstruites ; les gens, non. Le bilan était donc positif.

***

Ce soir-là, je me rendis chez Hartnell, ma buvette préférée.

Je m’installai à ma place habituelle, au comptoir, la deuxième en partant du fond. La première place avait été celle de Dale, mais ces temps-là étaient révolus.

L’établissement ne payait pas de mine. Pas de musique, pas de piste de danse, juste un bar et quelques tables dépareillées. Seul effort consenti par le gérant pour rendre l’endroit plus agréable : la mousse antibruit collée aux murs. Billy savait ce que voulaient ses clients : de l’alcool et du calme. L’ambiance était totalement asexuelle. Personne ne venait ici pour draguer. Pour cela, on choisissait plutôt un club de la bulle Aldrin. Chez Hartnell, c’était pour boire uniquement, et le choix était vaste, à condition d’aimer la bière.

J’adorais ce pub. Notamment parce que Billy était un barman sympa, mais surtout parce que c’était tout près de mon cercueil.

— Bonsoir, beauté, commença Billy. J’ai entendu dire qu’il y avait eu un feu, et que tu étais allée au front.

— Fabrique de verre Queensland. Comme je suis petite, je suis passée devant. La fabrique a complètement cramé, mais tout le monde s’en est sorti.

— Cool. La première est pour moi, dans ce cas.

Il me servit un verre de ma bière allemande reconstituée préférée. Les touristes disent qu’elle est dégueulasse, mais c’est la seule bière que je connaisse et elle me va très bien. Un jour, je m’en paierai une authentique pour voir si j’ai manqué quelque chose. Il fit glisser le verre devant moi.

— Tu l’as bien méritée, beauté.

— C’est pas de refus. (Je goûtai la bière. Bien fraîche, comme je l’aimais.) Merci !

Billy hocha la tête et s’en alla à l’autre bout du comptoir servir un autre client.

J’ouvris un moteur de recherche sur mon Gadget et tapai « FOSA ». En espagnol, ce mot voulait dire « fosse ». Je doutai cependant que M. Jin, originaire de Hong Kong, ait apporté un truc espagnol. D’autant que « FOSA » était écrit en lettres capitales. Un acronyme, sans doute, mais qui signifiait quoi ?

Je ne trouvai rien de convaincant sur Internet. C’était donc secret, ce qui attisa ma curiosité. Je suis du genre fouineur, vous voyez, mais, comme je n’avais aucune piste, je décidai de mettre cette énigme de côté pour plus tard.

J’avais aussi la fâcheuse habitude de vérifier mon compte tous les jours, comme si j’espérais le voir se remplir tout seul. Mon logiciel de gestion se fichait pas mal de mes rêves, cependant, et il m’annonça une sinistre nouvelle :

SOLDE DU COMPTE : 11 916 GPD

J’avais donc atteint 2,5 % des 416 922 GPD qui étaient mon objectif. C’était ce que je voulais. Ce dont j’avais besoin. Rien n’était plus important.

Si je pouvais revenir membre de cette satanée guilde des AEV, mes revenus augmenteraient sérieusement. Les visites touristiques rapportent un maximum de blé. Huit clients par sortie, à 1 500 GPD chacun : 12 000 GPD par sortie, donc. Enfin, 10 800, car on reverse une commission de 10 % à la guilde.

La guilde n’autorise que deux sorties par semaine, toutefois, histoire de ne pas surexposer ses membres aux radiations.

Je gagnerais donc plus de 85 000 GPD par mois grâce au tourisme, mais j’essaierais également de participer au ramassage des sondes. Les ramasseurs sont des maîtres en AEV qui ont la charge de ramener les sondes dans le sas du fret. J’aurais alors accès aux chargements avant que Nakoshi les inspecte, et je serais en mesure de faire entrer n’importe quel objet, voire de le mettre de côté avant de sortir le récupérer au milieu de la nuit, discrètement. Selon les circonstances. Dans tous les cas, je ne dépendrais plus du tout de Nakoshi.

Je continuerais de vivre dans ma boîte de sardines le temps de réunir l’argent dont j’avais besoin. En retranchant mes frais habituels, il me faudrait environ six mois. Peut-être cinq.

Dans ma situation actuelle, avec mon salaire de coursière – mis à part mes petits extras –, cela prendrait une éternité. Ou presque.

Si seulement j’avais réussi cette saloperie de test.

Lorsque j’aurais réuni mes 416 922 GPD, je continuerais à bien gagner ma vie et je pourrais habiter dans un endroit sympa. Le trou à rat dans lequel je dormais coûtait seulement 8 000 GPD par mois, dont j’avais pourtant du mal à m’acquitter. Et puis, je voulais ma propre salle de bains. Ce n’est pas grand-chose, me direz-vous, mais je vous promets que si. Je m’en suis rendu compte la centième fois que j’ai traversé un couloir public en chemise de nuit pour aller pisser en pleine nuit.

Pour 50 000 GPD par mois – bien moins que ce que je gagnerais –, je pourrais louer un appartement dans la bulle Bean. Un endroit sympa avec un salon, une chambre, une salle de bains et même une douche. Fini, les parties communes. Je pourrais même me payer un appart avec un coin cuisine. Pas une vraie cuisine, ce serait hors de prix. Les cuisines doivent avoir leur propre compartiment anti-incendie. Toutefois, un coin cuisine pouvait être équipé d’un brûleur montant à 80 °C et d’un four à micro-ondes de cinq cents watts.

Je secouai la tête. Un jour, peut-être.

Ma mine peinée ne passa pas inaperçue, car elle attira l’attention de Billy.

— Eh, Jazz ! Pourquoi tu fais la gueule ?

— Tu sais ce que c’est. Le pognon. On n’en a jamais assez.

— Je vois, je vois… (Il se pencha vers moi.) Tu te rappelles la fois où j’ai eu recours à tes services parce que j’avais besoin d’éthanol pur ?

— Bien sûr.

Concession à la nature humaine, Artémis autorisait la consommation de boissons alcoolisées, même inflammables. L’éthanol pur, en revanche, est proscrit, car il est incroyablement inflammable. Je le faisais venir à la manière habituelle et, pour Billy, je ne le surfacturais que de 20 %. C’était le tarif que j’appliquais aux amis et à la famille.

Il regarda d’un côté, puis de l’autre. Quelques clients réguliers s’occupaient de leurs oignons ; sinon, nous étions seuls.

— J’aimerais te montrer quelque chose.

Il mit la main sous le comptoir et sortit une bouteille de liquide ambré. Il en versa dans un verre à liqueur.

— Goûte-moi ça.

Je sentais l’odeur de l’alcool à un mètre de distance.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Du whisky single malt. Un Bowmore de quinze ans d’âge. Essaie, c’est la maison qui offre.

Comme je ne suis pas du genre à refuser un verre gratuit, je m’exécutai.

Avant de tout recracher. C’était affreux. Ça avait le goût du trou du cul de Satan.

— C’est pas bon ? s’enquit-il.

Je toussai et m’essuyai la bouche.

— Merde, ce n’est pas du scotch, ça !

— Mmh…, fit-il en examinant la bouteille, les sourcils froncés. J’ai demandé à un type, sur Terre, de faire évaporer tout le liquide et de m’envoyer le concentré. Que j’ai mélangé avec de l’éthanol. Ça devrait être exactement pareil.

— Entre la théorie et la pratique…, me plaignis-je d’une voix rauque.

— Il faut du temps pour apprendre à apprécier le scotch…

— Franchement, j’ai avalé des sécrétions humaines qui avaient meilleur goût que ce machin.

— Fait chier. Y a encore du boulot, alors, regretta-t-il en rangeant la bouteille.

Je bus un peu de bière pour me rincer la bouche.

Mon Gadget bipa. Un message de Trond :

Libre ce soir ? Vous pourriez passer ?

Mouais. Je commençais à peine mes bières du soir.

Il est tard. Ça ne peut pas attendre ?

Je crains que non.

Je viens de me mettre à table…

Vous boirez votre dîner plus tard. Ça vaut le coup. Promis.

Petit malin.

— Je vais devoir te laisser, Billy.

— Arrête tes conneries ! Tu n’as eu le temps de boire qu’une pinte !

— Le devoir m’appelle, expliquai-je en lui tendant mon Gadget.

Il l’emporta près de la caisse.

— Une pinte. Je crois que tu n’as jamais payé d’addition aussi modeste.

— Pas d’inquiétude, ça ne deviendra pas une habitude.

Il agita mon Gadget au-dessus de la caisse et me le rendit. La transaction fut confirmée sans attendre ; cela faisait bien longtemps que j’avais mis Hartnell sur la liste des points de vente ne nécessitant pas de vérification. Je rangeai le Gadget dans ma poche et m’en allai. Les autres clients ne me dirent pas au revoir, ne me remarquèrent même pas. Mon Dieu, j’adore ce pub.

***

Irina m’ouvrit la porte et me lança un regard noir, comme si je venais de pisser dans son bortsch. Comme d’habitude, elle refusa de me laisser passer avant que je me présente.

— Salut, je m’appelle Jazz Bashara. On s’est rencontrées une centaine de fois. Trond m’a demandé de venir.

Elle me précéda jusqu’à la salle à manger. Un délicieux parfum de nourriture flottait dans l’atmosphère. De la viande, pensai-je. Un rôti de bœuf ? Un mets extrêmement rare et délicat quand la première vache broute à quatre cent mille kilomètres de là.

Je jetai un coup d’œil à l’intérieur pour voir Trond porter un verre d’alcool à sa bouche. Vêtu de son habituelle robe de chambre, il discutait avec une personne installée à l’autre bout de la table et que je ne voyais pas.

Sa fille Lene était assise à côté de lui. Elle regardait son père parler avec fascination. La plupart des adolescents de seize ans détestent leurs parents. À cet âge, j’étais une source inépuisable d’emmerdements pour mon père. (À présent, je ne suis qu’une déception permanente.) Mais Lene contemplait Trond comme s’il avait accroché la Terre dans le ciel.

Elle me vit et m’appela en agitant la main :

— Jazz ! Salut !

— Jazz, entrez, je vous en prie, lança son père. Je vous ai déjà présenté l’Administratrice ?

J’entrai et… bordel ! l’administratrice Ngugi était là, en chair et en os. Attablée, comme si cela n’avait rien d’extraordinaire.

Pour dire les choses simplement, Artémis n’existerait pas sans Fidelis Ngugi. Quand elle était la ministre des Finances du Kenya, elle a créé l’industrie spatiale du pays à partir de rien. Le Kenya avait une ressource naturelle – et une seule – à offrir à l’industrie spatiale : l’équateur. Les vaisseaux lancés depuis l’équateur profitent pleinement de la rotation de la Terre, ce qui permet d’économiser du carburant. Ngugi, toutefois, avait autre chose à proposer : une politique nouvelle. Les pays occidentaux avaient une fâcheuse tendance à noyer les compagnies de transport spatial sous une montagne de règlements bureaucratiques. Ngugi est arrivée et a dit : « Aux chiottes, la paperasse. Chez nous, ça ne se passera pas comme ça. »

Bon, elle n’a probablement pas formulé les choses de cette façon.

Dieu sait comment elle a convaincu cinquante sociétés originaires de trente-quatre pays d’investir des milliards de dollars dans la création de la KSC, mais elle l’a fait. Et puis, elle s’est débrouillée pour que le parlement de son pays vote des allégements d’impôts et des lois spéciales pour la nouvelle mégasociété.

Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? Favoriser une seule société en passant des lois particulières n’est pas fair-play ? Allez dire cela à la Compagnie des Indes. On parle d’affaires à l’échelle planétaire, pas de tractations d’école maternelle.

Vous avez deviné la suite ? Quand le moment est venu pour la KSC de choisir la personne qui administrerait Artémis, le nom de Ngugi s’est imposé. Le monde fonctionne ainsi. Ngugi a fait apparaître un maximum d’argent comme par magie, elle a créé une industrie colossale dans un pays en voie de développement, et elle est devenue la première reine de la Lune. Sa couronne, elle la porte depuis vingt ans.

— Ben… je…, commençai-je avec éloquence.

— Cool, hein ? commenta Lene.

Bien qu’ayant la tête couverte d’un duku traditionnel, Ngugi était habillée à l’occidentale. Elle se leva poliment, vint à ma rencontre et me salua :

— Bonsoir, ma chère.

Son accent swahili était tellement fluide et joli que j’eus immédiatement envie de l’adopter comme grand-mère.

— J… Jasmine, bredouillai-je. Je m’appelle Jasmine Bashara.

— Je sais.

Pardon ?

— Nous nous sommes déjà rencontrées, précisa-t-elle en souriant. J’avais engagé votre père pour installer un abri pressurisé chez moi. Et vous étiez venue avec lui. Cela remonte à l’époque où mes quartiers se trouvaient encore dans la bulle Armstrong.

— Waouh… Je ne m’en souviens pas du tout.

— Vous étiez très jeune. Une adorable petite fille, qui écoutait très attentivement son papa. Comment va Ammar, au fait ?

Je clignai plusieurs fois des yeux.

— Euh… Papa va bien. Merci. Je ne le vois pas beaucoup. Il a son atelier, et moi mon travail.

— Votre père est un homme bien. Un artisan honnête, un travailleur. Et un des meilleurs soudeurs de la ville. Quel dommage que vous soyez brouillés.

— Attendez, comment savez-vous que… ?

— Lene, je suis tellement heureuse de t’avoir revue. Comme tu as grandi !

— Merci, madame l’Administratrice ! rayonna l’adolescente.

— Merci pour ce délicieux repas, Trond.

— Tout le plaisir était pour moi.

Trond se leva. Je n’arrivais pas à croire qu’il était en robe de chambre. Il venait de dîner avec le personnage le plus important de la Lune… en robe de chambre ! Il serra la main de Ngugi comme s’ils étaient égaux.

— Merci d’être venue ! ajouta-t-il.

Irina se matérialisa soudain et raccompagna l’Administratrice. Ne crus-je pas voir une pointe d’admiration sur le visage de la vieille Russe bougonne ? Même Irina avait des limites. Elle ne pouvait pas haïr tout le monde.

— Putain, mec… ! commençai-je.

— Sympa, hein ? acquiesça Trond avant de se tourner vers sa fille. Ma puce, il est l’heure que tu t’éclipses. Jazz et moi avons à parler affaires.

Lene grogna comme seules les adolescentes savent le faire.

— Tu me chasses toujours dès que ça devient intéressant !

— Ne sois pas si pressée de devenir un requin du commerce comme ton papa, même si ça ne devrait pas tarder.

— Ouais, un gros requin, comme toi.

Elle sourit, ramassa ses béquilles – le genre de béquilles qu’on met sous les aisselles –, se leva facilement et se baissa un peu pour embrasser son père sur la joue avant de quitter la pièce sans que jamais ses pieds touchent le sol.

L’accident de voiture qui avait tué sa mère avait paralysé Lene pour la vie. Trond avait tellement de pognon qu’il en chiait, mais rien n’aurait pu rendre à sa fille la capacité de marcher. Quoique… Sur Terre, Lene aurait été confinée dans un fauteuil roulant ; sur la Lune, il lui suffisait de béquilles pour se déplacer.

Trond avait donc mis des vice-présidents à la tête de ses sociétés et déménagé à Artémis, où Lene pouvait remarcher.

— Au revoir, Jazz !

— Salut, ma belle.

— Asseyez-vous, me proposa Trond en faisant tournoyer sa boisson dans son verre.

Comme la table était énorme, je choisis une place à deux chaises de mon hôte.

— Vous avez quoi, dans votre verre ? m’enquis-je.

— Du scotch. Vous en voulez ?

— J’aimerais simplement goûter.

Il fit glisser son verre jusqu’à moi. J’en avalai une petite gorgée.

— Ah, ouais… Rien à voir !

— J’ignorais que vous étiez de ces filles qui boivent du scotch.

— D’habitude, non, mais j’en ai goûté une horrible approximation tout à l’heure, et j’avais besoin de me rappeler à quoi ça ressemble vraiment, expliquai-je en lui rendant le verre.

— Vous pouvez le garder, me dit-il en se servant un autre verre avant de revenir s’asseoir.

— Que faisait l’Administratrice chez vous ? lui demandai-je.

— J’espère racheter Sanches Aluminium et j’avais besoin de sa bénédiction, répondit-il en mettant les pieds sur la table et en s’affalant sur sa chaise. Apparemment, elle est d’accord.

— Qu’est-ce que vous allez faire d’une fonderie d’aluminium ?

— Je suis un entrepreneur, fit-il mine de s’enthousiasmer. Le business, c’est mon truc.

— D’accord, mais… l’aluminium ! L’industrie de l’alu est déclinante, il me semble.

— C’est vrai, confirma Trond. Ce n’est plus comme avant. Vous vous rendez compte, chaque bulle a nécessité quarante mille tonnes d’aluminium ! Mais la population stagne, et nous ne construisons plus de nouvelles bulles. Franchement, Sanches aurait fait faillite depuis longtemps s’il n’y avait la production de monergol. Et encore, elle est à peine bénéficiaire.

— Vous n’êtes pas monté dans le train au bon moment. Pourquoi maintenant ?

— Je suis convaincu de pouvoir faire des bénéfices énormes avec cette entreprise.

— Comment ?

— Ça ne vous regarde pas.

— Eh, ne vous fâchez pas ! OK, vous voulez faire de l’aluminium, mais pourquoi ne pas créer votre propre société, dans ce cas ?

— Si c’était si facile…, contra-t-il en reniflant. Concurrencer Sanches est impossible. Littéralement. Qu’est-ce que vous connaissez à la production d’aluminium ?

— Pratiquement rien.

Je m’adossai confortablement à ma chaise. Trond avait apparemment envie de parler. Mieux valait ne pas l’interrompre et le laisser chasser de son système ce qui le polluait. Pendant ce temps-là, je buvais à l’œil.

— Pour commencer, ils ramassent de l’anorthite, ce qui est assez facile. Il suffit de choisir les bons cailloux. Ils ont des genres de moissonneuses automatisées qui fonctionnent jour et nuit. Après, ils font fondre le minerai avec un processus chimique et électrolytique qui consomme un maximum d’électricité. Et quand je dis un maximum… Sanches Aluminium consomme 80 % de la production de nos réacteurs.

— Quatre-vingts pour cent ?

Je n’y avais encore jamais pensé mais, deux réacteurs nucléaires de 27 mégawatts, c’était beaucoup pour une ville de deux mille âmes.

— Ouais, mais le plus intéressant, c’est la façon dont ils les paient.

Il sortit un caillou de sa poche. Un caillou ordinaire, gris et dentelé comme tous les cailloux lunaires que j’avais vus. Il me le lança.

— Tenez, un peu d’anorthite.

— Super, un caillou ! m’exclamai-je en l’attrapant au vol. Merci.

— Il est constitué d’aluminium, d’oxygène, de silicium et de calcium. La fusion permet de séparer ces différents éléments. L’aluminium, ils le vendent. C’est d’ailleurs le but de la chose. Et puis, ils vendent le silicium aux fabricants de verre et le calcium aux électriciens pour une bouchée de pain. Pour s’en débarrasser, surtout. Mais il est un autre sous-produit extrêmement utile : l’oxygène.

— Ouais, celui qu’on respire ; je suis au courant.

— D’accord, mais saviez-vous que, en échange de cet oxygène, Sanches ne payait pas son électricité ?

J’étais sciée.

— C’est vrai ?

— Absolument. Le contrat remonte aux débuts d’Artémis. Sanches produit notre air, aussi Artémis fournit-elle à la compagnie toute l’énergie dont la société a besoin. Gratis.

— Ils ne paient aucune facture d’électricité, alors ? Jamais ?

— Eh non, du moment qu’ils fournissent son air à la ville. Dans une fonderie, l’électricité, c’est ce qu’il y a de plus cher. En somme, il n’y a pas de concurrence possible. C’est injuste.

— Pauvre petit milliardaire. Je vous vois en train d’errer sur la lande en pleurant votre triste sort.

— Ouais, je sais, les riches sont méchants et tout ça…

— Merci pour le scotch, dis-je avant de vider mon verre d’une traite, mais quelle est la raison de ma présence ici ?

Il inclina la tête sur le côté et me regarda longuement. Était-il en train de choisir ses mots ? Ce n’était pas dans l’habitude de Trond.

— J’ai entendu dire que vous aviez échoué à votre test d’AEV.

Je lâchai un grognement.

— Tout le monde est au courant, ma parole ! Vous vous réunissez tous pour parler de moi pendant que j’ai le dos tourné, c’est ça ?

— C’est une petite ville, Jazz. Et je garde l’oreille collée au sol.

— Si on doit discuter de mes échecs, je veux bien un autre scotch, dis-je en faisant glisser mon verre vers lui.

— Je veux vous engager, lança-t-il en poussant son verre plein dans ma direction. Je vous paierai très, très bien.

— Super, me ragaillardis-je. Vous auriez dû commencer par là. Vous avez besoin de faire entrer quoi ? Quelque chose de gros ?

— Il ne s’agit pas de contrebande, expliqua-t-il en se penchant vers moi. C’est une entreprise d’une tout autre nature. Je ne suis même pas certain qu’elle soit dans votre zone de confort. Vous avez toujours été honnête. Avec moi, tout au moins. Cette conversation devra rester entre nous. Ai-je votre parole ? Même si vous deviez refuser ma proposition ?

— Bien sûr.

Un truc que j’avais appris de mon père : toujours respecter sa parole. Lui restait dans les clous et moi non, mais les principes étaient les mêmes. Les gens ont davantage confiance dans un criminel fiable que dans un businessman véreux.

— Cet accord électricité contre oxygène est la seule chose qui m’empêche de me lancer dans l’industrie de l’aluminium. Si Sanches stoppait sa livraison d’oxygène, le contrat serait rompu, et je pourrais monter sur le ring et proposer le même arrangement : électricité contre oxygène.

— Où trouveriez-vous cet oxygène ? Vous n’avez pas de fonderie.

— Aucune règle ne stipule qu’il est nécessaire de posséder une fonderie. La ville se moque pas mal de l’origine de cet oxygène, du moment qu’il arrive régulièrement. (Il forma un triangle avec les doigts de ses deux mains.) Depuis quatre mois, je stocke de l’oxygène. J’en ai suffisamment pour satisfaire les besoins de la ville pendant plus d’une année.

— On ne peut pas prendre l’air de la ville et en faire une réserve privée, protestai-je en haussant un sourcil. C’est carrément illégal.

— S’il vous plaît, me coupa-t-il en agitant la main d’un air dédaigneux. Je ne suis pas un imbécile. Cet oxygène, je l’ai payé rubis sur l’ongle. J’ai signé un contrat avec Sanches, qui me livre régulièrement.

— Donc vous achetez de l’oxygène à Sanches pour pouvoir leur piquer le contrat de livraison d’oxygène…

— Ils en produisent tellement que la ville n’arrive pas à le respirer assez vite, remarqua-t-il en prenant un air satisfait. Ils le vendent à très bas prix, à n’importe qui. Alors j’ai acheté petit à petit, par l’intermédiaire de nombreuses sociétés écrans afin que personne ne sache que je l’accumule.

— L’oxygène, c’est le produit inflammable par excellence, soulignai-je en me pinçant le menton. Comment avez-vous convaincu la ville de vous laisser en stocker de si grandes quantités ?

— Je n’ai rien demandé du tout. J’ai construit d’énormes cuves à l’extérieur de la bulle Armstrong. Elles se trouvent dans le triangle formé par les tunnels connecteurs qui relient Armstrong, Bean et Shepard. Loin de ces idiots de touristes. Si quelque chose devait mal tourner, les cuves se videraient simplement dans l’espace. Elles sont reliées au système de support-vie, mais elles sont isolées par une valve externe. La ville ne risque rien.

— Donc…, commençai-je en faisant tourner mon verre sur la table, vous voudriez que je stoppe la production d’oxygène de Sanches ?

— Oui, exactement. (Il se leva pour se servir un verre. Cette fois, il sélectionna une bouteille de rhum.) La ville voudra trouver une solution rapidement, et j’obtiendrai mon contrat. Lorsque cela arrivera, je n’aurai même pas besoin de construire ma fonderie. Sanches comprendra qu’il est futile de vouloir produire de l’aluminium sans électricité gratuite et se laissera racheter sans résister.

Il revint à table avec son verre. Là, il souleva un panneau, révélant un tableau de contrôle.

L’éclairage de la pièce se tamisa, et un écran s’alluma sur le mur opposé.

— Vous êtes le méchant des films de James Bond, ma parole ! m’étonnai-je en désignant l’écran. Franchement… !

— Ça vous plaît ? Je viens de le faire installer.

L’écran montrait une vue satellite de la zone dans laquelle nous nous trouvions : Mare Tranquillitatis, la mer de la Tranquillité. Artémis était un minuscule ensemble de ronds éclairés par le soleil.

— Nous sommes dans les plaines, dit Trond. Il y a plein d’olivine et d’ilménite tout autour. C’est parfait pour produire du fer, mais, pour l’aluminium, on a besoin d’anorthite. Il y en a très peu, dans le coin. Les hautes terres, en revanche, en sont jonchées. Les moissonneuses de Sanches opèrent dans les contreforts de Moltke, à trois kilomètres au sud d’ici. (Il pointa le laser de son Gadget sur l’écran pour m’indiquer la zone en question.) Les moissonneuses sont presque entièrement autonomes. Elles ne contactent la base que lorsqu’elles sont coincées, qu’elles ne savent pas quoi faire. Elles sont essentielles au bon fonctionnement de la compagnie, elles sont toutes réunies au même endroit et elles ne sont pas surveillées.

— Je commence à comprendre.

— En effet. Je veux que vous sabotiez ces moissonneuses. D’un seul coup. Toutes. En vous assurant qu’elles ne pourront pas être réparées. Sanches mettra au moins un mois à s’en faire livrer des neuves de la Terre. Pendant cette période, ils ne récolteront plus d’anorthite. Sans anorthite, pas d’oxygène produit. Sans oxygène, je gagne la partie.

— Je ne suis pas certaine de vouloir faire ça, Trond, rétorquai-je en croisant les bras. Sanches emploie une centaine de personnes, non ? Je n’ai pas envie de mettre tous ces gens au chômage.

— Pas d’inquiétude. Je veux racheter la société, pas la détruire. Tout le monde gardera son boulot.

— D’accord, mais je ne connais rien aux moissonneuses.

Ses doigts voletèrent au-dessus du tableau de contrôle, et l’écran afficha une image de moissonneuse. On aurait dit une photo tirée d’un catalogue.

— Une Toyota Tsukuruma, annonça-t-il ; j’en ai quatre dans mes hangars, prêtes à l’emploi.

Waouh. Bien, bien. Une machine de la taille d’une moissonneuse devait être importée en pièces détachées et montée sur place. Ce qui avait dû être fait secrètement, afin que personne ne pose de question gênante comme : « Eh, Trond, comment se fait-il que votre société soit en train d’assembler des moissonneuses ? » Et ses équipes devaient être sur le coup depuis très longtemps.

— Oui, confirma-t-il, ayant manifestement vu les engrenages de mon cerveau se mettre en branle. Je travaille sur ce projet depuis pas mal de temps. Bref, si vous le souhaitez, vous pouvez examiner mes moissonneuses sous toutes les coutures. En toute discrétion, bien sûr.

Je me levai de ma chaise et m’approchai de l’écran. Cette moissonneuse était vraiment un monstre.

— À moi de me débrouiller pour trouver un point faible dans ce bazar, si je comprends bien. Vous avez remarqué que je ne suis pas ingénieure ?

— Ce sont des véhicules automatisés sans aucun système de sécurité. Vous êtes maligne ; je suis sûr que vous trouverez une solution.

— Bien, mais qu’est-ce qui arrivera si je me fais attraper ?

— Jazz qui ? s’exclama-t-il avec emphase. La coursière ? Je la connais à peine ! Pourquoi aurait-elle fait une chose pareille ? Je n’arrive pas à y croire.

— Je vois…

— Je préfère être honnête. Vous devrez me donner votre parole d’honneur de ne pas me faire plonger avec vous si vous vous faites prendre.

— Pourquoi moi ? Qu’est-ce qui vous fait croire que je suis capable de réussir ?

— Jazz, je suis un homme d’affaires. Mon boulot consiste à utiliser des ressources sous-employées. Et vous êtes une ressource massivement sous-employée. (Il se leva pour se servir un nouveau verre.) Vous auriez pu devenir n’importe quoi. Vous n’aimez pas la soudure ? Qu’à cela ne tienne. Vous auriez pu être scientifique. Ingénieure. Politicienne. Dirigeante de société. N’importe quoi. Mais vous êtes coursière.

Je fronçai les sourcils.

— Je ne vous juge pas, se défendit-il. J’analyse. Vous êtes très intelligente et vous voulez gagner de l’argent. J’ai besoin de quelqu’un de très intelligent et j’ai plein, plein d’argent. Intéressée ?

— Mmh…

Je pris quelques instants pour réfléchir. Était-ce simplement possible ?

J’aurais besoin d’un accès à un sas. Il n’y a que quatre sas dans toute la ville, et il faut être membre de la guilde des AEV pour y accéder. Les panneaux de commande contrôlent votre Gadget pour s’en assurer.

Puis il me faudrait parcourir les trois kilomètres qui nous séparaient des contreforts de Moltke. Comment ? À pied ? Et une fois sur place, que ferais-je ? À des fins de navigation, les moissonneuses étaient équipées de caméras filmant à 360 degrés. Comment pourrais-je les saboter sans être repérée ?

Il y avait aussi comme un parfum de baratin dans l’atmosphère. Je trouvais moyennement convaincante les raisons invoquées par Trond pour se lancer dans l’aluminium. En revanche, si les choses tournaient mal, je paierais les pots cassés toute seule. Je serais exilée sur Terre toute seule. Sur Terre, où je ne serais même pas capable de me tenir debout ! N’oubliez pas que je suis arrivée sur la Lune à l’âge de six ans.

Non. J’étais contrebandière, pas saboteuse. Et puis, cette affaire ne sentait pas bon.

— Je suis désolée, mais cette mission n’est pas pour moi. Vous allez devoir trouver quelqu’un d’autre.

— Je vous donnerai un million de GPD.

— Marché conclu.

 

Yo, Kelvin,

Quoi de neuf ? Tu ne m’as pas donné de nouvelles depuis plusieurs jours. Tu t’es inscrit dans ton club d’échecs ? Ils ont voulu de toi ?

C’est quoi, ce club où il faut montrer patte blanche ? Il y a tellement de candidats qu’ils doivent faire le tri ? Ils n’ont pas assez d’échiquiers ou quoi ? Pas assez de tables ? Pas assez de crayons pour noter les scores ?

Mon école veut me mettre dans la classe des doués. Une fois de plus. Mon père est carrément pour, mais moi… Pourquoi me fatiguer ? Je finirai sans doute soudeuse. Pas besoin de faire du calcul différentiel pour apprendre à coller deux morceaux de métal ensemble. Soupir…

Au fait, où en es-tu avec Charisse ? Tu lui as demandé de sortir avec toi ? Tu lui as parlé ? Tu lui as montré que tu existais, au moins ? Ou bien t’évertues-tu à l’éviter comme tu le fais si bien depuis le début ?

Jazz,

Désolé, j’avais pas mal d’activités extrascolaires ces derniers temps. Oui, je me suis inscrit au club d’échecs. J’ai fait plusieurs parties pour qu’ils évaluent mon niveau, et j’ai 1 124 points au classement. Ce n’est pas terrible, mais je travaille et je m’entraîne beaucoup pour m’améliorer. Je joue contre mon ordinateur tous les jours, et, maintenant, je vais aussi pouvoir affronter de vrais adversaires.

Pourquoi ne pas étudier avec les plus doués ? Réussir à l’école est une bonne manière d’honorer tes parents. Réfléchis. Je suis certain que ton père serait super fier. Mes parents, en tout cas, seraient très contents si j’entrais dans la classe des élèves avancées. Mais j’ai du mal avec les maths. J’ai de bonnes notes, mais c’est dur.

Mais je suis déterminé. Je veux construire des fusées et, pour ça, il faut faire des maths.

Non, je n’ai pas parlé à Charisse. Je suis sûr que les garçons comme moi ne l’intéressent pas. Les filles aiment les grands costauds qui tapent les autres. Et je ne suis pas du tout comme ça. Si je lui parlais, je me ferais humilier, c’est tout.

Kelvin,

Mec.

J’ignore d’où te viennent tes infos sur les filles, mais tu te plantes. Les filles aiment les garçons gentils qui savent les faire rire. Nous n’aimons pas les garçons qui se battent, ni les idiots. Fais-moi confiance, je suis une fille.

J’aide mon père à l’atelier. Il me laisse me débrouiller pour faire des trucs simples. Et il me paie, ce qui est sympa. Sauf qu’il ne me donne plus d’argent de poche ! Je bosse donc pour gagner à peine plus que ce qu’il me donnait avant. Je ne suis pas sûre de vouloir continuer sur cette lancée, mais bon…

Mon père a des soucis avec la guilde des soudeurs. Chez nous, on est soit indépendant, soit membre de la guilde. Et la guilde n’aime pas les indépendants. Mon père n’a rien contre les guildes en général, mais il dit que celle des soudeurs est un genre de mafia. De fait, elle est plus ou moins la propriété du crime organisé saoudien. Pourquoi saoudien ? Je ne sais pas. Presque tous les soudeurs d’Artémis sont saoudiens. Je ne peux pas te dire pourquoi ni comment, mais il se trouve que nous autres, Saoudiens, contrôlons le marché de la soudure.

Bref, la guilde force les gens à s’affilier en utilisant des stratégies pourries. Pas comme dans les films, où la mafia te menace et tout ça. Elle se contente de faire courir des rumeurs. Untel n’est pas honnête, il fait du boulot de merde… Sauf que Papa a mis une vie entière à bâtir sa réputation. Les rumeurs infondées n’ont aucun effet. Ses clients n’y croient pas une seconde.

Allez Papa !

Jazz,

Pas terrible, ton histoire de guilde. Il n’y a ni syndicats ni guildes à la KSC. On est dans une zone administrative spéciale où la législation habituelle qui protège les syndicats ne s’applique pas. La KSC a beaucoup d’influence sur le gouvernement. Beaucoup de lois ont été votées exprès pour elle. Il faut dire que la KSC est une vraie manne pour nous, alors on ne va pas se plaindre. Sans eux, on serait pauvres comme d’autres pays africains.

Tu as déjà songé à t’installer sur Terre ? Je suis sûr que tu pourrais devenir chercheuse ou ingénieure et gagner beaucoup d’argent. Tu es citoyenne saoudienne, c’est bien ça ? Il y a beaucoup de grosses sociétés, là-bas. Beaucoup d’emplois pour les gens intelligents.

Kelvin,

Nan. Je ne veux pas vivre sur Terre. Je suis une fille lunaire. Sans compter que ça poserait tout un tas de problèmes médicaux. J’ai passé plus de la moitié de ma vie ici, et mon corps est habitué à la pesanteur réduite. Avant de pouvoir aller sur Terre, il me faudrait faire beaucoup de sport et prendre des pilules pour stimuler ma croissance osseuse et musculaire. Et puis, il y aurait la centrifugeuse. Des heures de centrifugeuse tous les jours ! Beurk ! Non, merci.

Parle à Charisse, espèce de poule mouillée.

3

Je m’engageai furtivement dans un immense couloir au septième sous-sol de la bulle Aldrin. À cette heure indue, je n’avais pas vraiment besoin de jouer aux espionnes, car il n’y avait personne en vue.

« Cinq heures du matin » était un concept tout à fait théorique pour moi. Je savais que cette heure existait, mais je ne l’avais jamais vue. Je n’en avais d’ailleurs pas envie. Ce matin-là, cependant, était différent. Trond tenant absolument à ce que tout cela reste secret, nous devions nous rencontrer avant le début de la journée de travail.

Il y avait une grande porte tous les vingt mètres. Il y en avait peu, et elles étaient énormes, signe que les sociétés qu’elles abritaient étaient très riches. L’atelier de la société de Trond était reconnaissable à son enseigne. « Ald -7/4030 : Landvik Industries », pouvait-on y lire.

Je frappai à la porte. Une seconde plus tard, elle s’entrouvrit à peine. Trond sortit la tête dehors et scruta le couloir dans les deux sens.

— On vous a suivie ?

— Bien sûr, répondis-je. Et je les ai conduits directement chez vous. Je ne suis pas si maligne, finalement.

— Ha ! ha ! très drôle…

— J’ai fait l’école du rire.

— Entrez, dit-il en me faisant signe de le suivre.

Il referma aussitôt la porte derrière moi. Tout cela n’était pas forcément très discret, ni justifié, mais il me payait un million de GPD ; alors, si ça l’amusait de jouer à 007…

L’atelier était en réalité un garage. Un garage gigantesque. Sérieusement, j’aurais été prête à tuer pour bénéficier de cet espace. J’aurais construit une petite maison dans un coin et tapissé le reste d’herbe synthétique, par exemple. Quatre moissonneuses identiques l’occupaient, chacune dans sa place de stationnement.

Je m’approchai de la première machine et levai la tête pour l’admirer.

— Waouh !

— Ouais. On ne se rend compte de leur taille que quand on les voit de près.

— Comment avez-vous fait pour les importer sans que personne le sache ?

— Ça n’a pas été facile. Elles ont été livrées en pièces détachées. Seuls mes hommes les plus dignes de confiance sont au courant. J’ai rassemblé une équipe de sept mécanos capables de tenir leur langue.

— Il y a quelqu’un d’autre, ici ? demandai-je en embrassant le hangar du regard.

— Bien sûr que non. Pas question que qui que ce soit apprenne que j’ai recours à vos services.

— C’est très blessant.

La moissonneuse mesurait quatre mètres de haut, cinq de large et dix de long. Sa coque était recouverte d’un matériau réfléchissant pour minimiser le réchauffement solaire. Chacune des six roues du monstre mesurait un mètre et demi de diamètre. Le gros de la machine consistait en une énorme benne, qu’un puissant système hydraulique à l’avant et une solide charnière à l’arrière permettaient de vider.

À l’avant se trouvait un godet avec les articulations associées. Il n’y avait pas d’habitacle, évidemment. Les moissonneuses étaient automatisées, même si on pouvait en prendre les commandes à distance en cas de problème. En lieu et place de la cabine, j’avisai une boîte en métal scellée, qui arborait le logo de Toyota et le mot « Tsukuruma » en caractères stylisés.

Des dessertes chargées d’outils et des machines d’entretien étaient réparties tout autour de l’engin, attendant le retour des mécaniciens.

— Ça va être un sacré défi, commentai-je en regardant autour de moi.

— Où est le problème ? demanda Trond en me rejoignant et en s’adossant à une roue. Ce ne sont que des robots, après tout. Ils sont sans défense. Leur IA ne sert qu’à les diriger. Je suis sûr que vous pourrez accomplir des miracles avec une simple bouteille d’acétylène.

— Mais ce truc est un véritable tank ! Il ne sera pas facile à tuer, expliquai-je en entreprenant d’en faire le tour et en jetant un coup d’œil sous le châssis. En plus, il y a des caméras partout…

— Évidemment. Elles sont nécessaires à la navigation.

— Les vidéos sont transmises au centre de contrôle. Dès que les moissonneuses ne répondront plus, les gars repasseront les images et me verront.

— Il suffit de recouvrir tous les signes distinctifs de votre combinaison. C’est simple !

— Pas tant que ça. Ils vont appeler les maîtres en AEV pour leur demander ce qui se passe, et ces mecs se feront un plaisir de venir me chercher. Ils ne sauront pas qui je suis, mais ils me ramèneront au bercail par la peau des fesses, où mon aventure se terminera à la Scooby-Doo quand ils soulèveront mon casque.

— Vous n’avez pas tort, concéda-t-il en contournant la moissonneuse pour me rejoindre.

Je me passai les mains dans les cheveux. Je ne m’étais pas douchée, ce matin-là ; j’avais l’impression d’être un morceau de saindoux trempé dans de l’huile frelatée.

— Je vais devoir trouver quelque chose qui aura un effet différé, qui me laissera le temps de rentrer.

— N’oubliez pas qu’il s’agira de rendre les machines inutilisables. S’il reste quelque chose à réparer, les équipes de Sanches s’y emploieront et, en quelques jours, vos efforts seront réduits à néant.

— Oui, je sais, acquiesçai-je en me pinçant le menton. Où est la batterie ?

— Dans le compartiment avant. La boîte avec le logo de Toyota dessus.

Je trouvai le boîtier électrique principal, près du compartiment avant et, à l’intérieur, les fusibles qui protégeaient les systèmes électroniques des surtensions et des courts-circuits. Rien à chercher de ce côté-là.

Je m’accoudai à une armoire à outils toute proche.

— Quand elles sont pleines, elles livrent leur chargement à la fonderie ?

— Ouais, confirma-t-il en saisissant une clé à molette et en la jetant très haut vers le plafond.

— Et après ? Elles retournent sur les contreforts de Moltke ?

— Elles rechargent leur batterie d’abord.

Je caressai le métal lisse et réfléchissant de la benne.

— Elle est grosse comment, cette batterie ?

— Deux virgule quatre mégawatts-heures.

— Waouh ! Je pourrais faire de la soudure à l’arc avec ce genre de puissance, remarquai-je en me tournant vers lui.

— Trimballer cent tonnes de cailloux nécessite de l’énergie, dit-il dans un haussement d’épaules.

— Comment se passe l’évacuation de l’excès de chaleur ? m’enquis-je en me glissant sous le monstre. Le système doit reposer sur le changement d’état d’un matériau semblable à la cire.

— Aucune idée.

Se débarrasser de la chaleur dans le vide n’est pas une mince affaire car il n’y a pas d’air pour la transporter. Pour ce qui est de l’énergie électrique, chaque joule d’électricité se transforme en chaleur. Il y a la résistance électrique, la friction des pièces mécaniques, ou bien encore les substances chimiques contenues dans les batteries qui fournissent l’énergie. Dans tous les cas, à la fin, on obtient de la chaleur.

Artémis est dotée d’un système de refroidissement complexe, qui transfère la chaleur à des panneaux thermiques situés près du complexe de réacteurs. Ils sont installés à l’ombre et diffusent lentement l’énergie sous forme de rayonnement infrarouge. Les moissonneuses, en revanche, devaient être totalement autonomes.

Je trouvai assez rapidement ce que je cherchais : la soupape du système de dissipation de chaleur. Je la reconnus immédiatement ; mon père et moi en avions fixé de nombreuses dans le passé en réparant des rovers.

— Ouais, de la cire, dis-je.

Je vis les pieds de Trond approcher.

— Et ça veut dire quoi ?

— La batterie et le bloc-moteur sont plongés dans un réservoir de cire solide. Il faut beaucoup d’énergie pour faire fondre la cire ; voilà où disparaît la chaleur. Les couches de cire sont entourées de conduits de refroidissement. Lorsque la moissonneuse rentre à la maison pour recharger sa batterie, on remplit ces conduits d’eau froide pour refroidir la cire. Cette eau est ensuite récupérée, et elle a le temps de refroidir pendant que la moissonneuse retourne travailler.

— Vous pensez pouvoir faire surchauffer les machines ? C’est ça, votre plan ?

— Ce n’est pas si simple. Il y a des sécurités pour prévenir toute surchauffe. Les moissonneuses se contenteraient de se désactiver en attendant que la température redevienne normale. Les ingénieurs de Sanches régleraient le problème tout de suite. Non, j’ai une autre idée.

Je m’extirpai de sous la machine en me tortillant, me relevai et m’étirai le dos. Puis je l’escaladai et sautai dans la benne.

— Des caméras filment l’intérieur de la benne ? demandai-je d’une voix caverneuse et métallique.

— Pourquoi ? Oh, vous voulez rallier les contreforts de Moltke dans une de ces bennes !

— Trond, les caméras voient-elles dans les bennes ?

— Non. Elles servent à la navigation. Elles sont tournées vers l’extérieur. Eh, comment comptez-vous sortir de la ville ? Vous n’avez pas accès aux sas.

— Ne vous en faites pas pour ça.

Je sortis de la benne et sautai de quatre mètres de hauteur. J’attrapai une chaise et m’assis dessus à califourchon. Le menton posé sur la paume de ma main, je m’abîmai dans mes pensées.

— Alors ? s’enquit Trond en se faufilant jusqu’à moi.

— Je réfléchis.

— Les femmes savent-elles à quel point elles sont sexy quand elles s’assoient de cette façon ?

— Bien sûr.

— J’en étais certain !

— J’essaie de me concentrer.

— Désolé.

Je regardai la moissonneuse du coin de l’œil un moment. Pendant ce temps, Trond faisait les cent pas, tripotant quelques outils pour s’occuper. En matière d’entreprenariat, c’était un génie, mais il avait la patience d’un gamin de dix ans.

— Bien. J’ai un plan.

— Ouais ? fit Trond en reposant une clé à douille pour me rejoindre à la hâte. Dites-moi tout.

— Ne vous en faites pas pour les détails, le mis-je en garde en secouant la tête.

— J’adore les détails.

— Une dame a le droit d’avoir des secrets, rétorquai-je en me levant. En tout cas, je vais détruire complètement leurs moissonneuses.

— Génial !

— Bon, je rentre chez moi. J’ai besoin d’une douche.

— Je n’osais pas vous le dire.

***

De retour dans mon cercueil, je me débarrassai de mes vêtements plus vite qu’une étudiante soûle le soir de son bal de promo, puis j’enfilai une robe de chambre et me ruai vers les douches. Je payai même 200 GPD supplémentaires pour avoir le droit de faire trempette dans une baignoire. Le pied.

Je passai la journée à effectuer des livraisons. Pas question qu’un petit malin remarque un changement dans mes habitudes juste avant qu’un crime d’une ampleur colossale soit commis. La journée se déroula normalement. Je ne la passai pas non plus à siffloter d’un air innocent. Je travaillai jusqu’à 16 heures environ.

Je rentrai chez moi et me couchai – je n’aurais pas pu rester debout, vous me direz – pour faire quelques recherches. S’il y a bien un truc que j’envie aux Terriens, c’est la rapidité de leur Internet. Nous avons un réseau local à Artémis, ce qui est pratique pour s’envoyer des messages et des paiements, mais quand il s’agit d’effectuer des recherches, eh bien, tous les serveurs sont sur Terre. Il faut donc compter avec un minimum de quatre secondes d’attente par requête. La vitesse de la lumière, ce n’est pas assez rapide pour moi.

Je bus tellement de thé que je dus courir aux toilettes communes toutes les vingt minutes. Après des heures de travail, j’en arrivai à une conclusion certaine : j’avais vraiment besoin de ma propre salle de bains.

À la fin, cependant, je pouvais me vanter d’avoir un plan et, comme tout plan qui se respectait, il nécessitait l’intervention d’un Ukrainien fou.

***

Je garai Rossinante dans l’étroit couloir devant le centre de recherche de l’Agence spatiale européenne.

Les agences spatiales de la Terre furent les premières à louer de l’immobilier à Artémis. Dans le temps, Armstrong RdC était le meilleur terrain disponible sur la Lune. Et puis, les autres bulles ont été construites, mais les agences spatiales sont restées. Leur style, autrefois avant-gardiste, était démodé depuis deux bonnes décennies.

Je sautai hors de Rossinante et me dirigeai vers les labos. La première salle – la zone de réception – rappelait une époque où l’espace disponible était beaucoup plus limité. Elle donnait accès à quatre couloirs disposés en dépit du bon sens. Certaines portes ne pouvaient s’ouvrir lorsque d’autres étaient ouvertes. Cette catastrophe ergonomique était le fruit du travail commun de dix-sept gouvernements. J’en ouvris une, m’enfonçai dans un couloir et entrai dans le laboratoire de microélectronique.

Penché au-dessus de son microscope, Martin Svoboda tendit la main vers son café. Celle-ci passa devant trois béchers emplis d’acides dangereux avant de saisir le mug, dont Svoboda avala une gorgée du contenu. Cet idiot finira un jour par se tuer, j’en suis sûre.

L’ASE l’avait envoyé à Artémis quatre ans plus tôt pour étudier les méthodes de fabrication microélectronique. Apparemment, la Lune présentait certains avantages en la matière. Ce poste dans un labo de l’ASE était très prisé ; Svoboda devait être bon dans son domaine.

— Svoboda…

Rien. Il ne m’avait pas vue arriver et ne m’avait pas entendue. Svoboda est comme ça.

Je lui donnai une tape derrière la tête, et il se redressa précipitamment, souriant comme un enfant découvrant une tante aimée.

— Eh, Jazz ! Ça va ?

— J’ai besoin de tes talents de savant fou, répondis-je en m’asseyant sur un tabouret.

— Cool ! s’exclama-t-il en pivotant sur le sien pour me faire face. Que puis-je faire pour toi ?

— De l’électronique, expliquai-je en sortant un schéma de ma poche. Ça. Ou quelque d’approchant.

— Une feuille de papier ? s’étonna-t-il en tenant mon schéma comme s’il s’agissait d’un échantillon d’urine. Un schéma sur une feuille de papier ?

— Je ne sais pas me servir des applications de dessin, me justifiai-je. Bref… qu’est-ce que tu en penses ?

Il déplia la feuille et examina mon dessin en fronçant les sourcils. Svoboda était le meilleur ingénieur en électronique du coin. Un truc de ce genre n’aurait pas dû être compliqué pour lui.

— Tu as dessiné ça de la main gauche, ou quoi ? protesta-t-il en tournant la feuille à 90 degrés.

— Je ne suis pas une artiste.

— Mis à part la qualité artistique, c’est un circuit plutôt élégant. Tu l’as recopié quelque part ?

— Non, pourquoi ? Il y a un problème ?

— Non, c’est juste que… (Il haussa un sourcil). Il est vraiment bien conçu.

— Merci.

— J’ignorais que tu étais si talentueuse.

— J’ai dégotté des leçons d’électronique sur Internet, et je suis partie de là.

— Tu as appris toute seule ? (Il regarda une nouvelle fois le schéma.) Et ça t’a pris combien de temps ?

— La majeure partie de l’après-midi.

— Tu as appris tout ça aujourd’hui ? Tu ferais une excellente scientifique…

— Stop, l’interrompis-je en levant la main. Ce n’est pas ce que j’ai envie d’entendre. Tu peux le faire, oui ou non ?

— Bien sûr, bien sûr. Il te le faut pour quand ?

— Le plus tôt possible.

— Je peux te faire ça pour demain, répondit-il en lâchant le schéma sur la table.

— Super, dis-je en sautant du tabouret et en sortant mon Gadget de ma poche. Combien… ?

Il hésita, ce qui n’était jamais bon signe dans une négociation.

Cela faisait des années que Svoboda travaillait pour moi de façon intermittente. Il s’agissait le plus souvent de retirer des puces antipiratage des marchandises que j’importais. En règle générale, il facturait 2 000 GPD tout travail free-lance. En quoi cette fois-ci était-elle différente ?

— Deux mille GPD ? suggérai-je.

— Mmh… Que dirais-tu d’un échange de bons procédés ?

— Bien sûr, acquiesçai-je en rangeant mon Gadget. Tu as besoin de faire importer du matos ?

— Non.

— Ah.

Merde, j’étais contrebandière ! Pourquoi les gens persistaient-ils à me demander des choses qui sortaient de mon cadre de compétence ?

Il se leva et me fit signe de le suivre dans le fond du laboratoire, dans le coin où il faisait son travail au noir. Pourquoi acheter votre propre équipement quand les contribuables européens crachaient au bassinet ?

— Et voilà ! s’exclama-t-il en montrant quelque chose sur la table.

Il y avait un objet en son centre, pas grand-chose en vérité. Une petite boîte en plastique transparent avec quelque chose à l’intérieur. Je m’en approchai un peu.

— Ce ne serait pas un préservatif ?

— Oui ! confirma-t-il fièrement. Ma dernière invention !

— Les Chinois t’ont battu de sept siècles.

— Attention, ce n’est pas un préservatif ordinaire ! (Il fit glisser vers moi un cylindre de la taille d’une thermos doté d’un couvercle et d’un câble d’alimentation.) C’est fourni avec ça !

Je soulevai le couvercle. Il y avait des trous minuscules sur la paroi intérieure et un cylindre au bout dans le fond.

— Euh… ouais…

— Je peux me faire pas mal d’argent en vendant ce machin 3 000 GPD pièce.

— Un préservatif ne coûte que 50 GPD. Pourquoi quelqu’un achèterait-il un truc pareil ?

— Il est réutilisable ! répondit-il en souriant.

— Tu te fous de ma gueule ? demandai-je en clignant des paupières.

— Pas du tout ! Il est constitué d’un matériau très fin et extrêmement durable. Il peut resservir des centaines de fois. Après chaque utilisation, poursuivit-il en désignant la partie arrondie dans le fond, on retourne le préservatif, on l’enfile là-dessus…

— Beurk !

— …et on allume le nettoyeur. Il y a d’abord un cycle de lavage avec du liquide, puis dix minutes de cuisson haute température. Après ça, il est prêt à être réutilisé.

— Mon Dieu, non !

— Bon, il vaut mieux le rincer à l’eau claire avant…

— Arrête, arrête ! Personne n’achètera jamais ce truc !

— C’est très économique sur le long terme et moins faillible que les préservatifs traditionnels.

Je lui lançai un regard dubitatif.

— Fais le calcul ! Les capotes coûtent beaucoup trop cher. Comme on ne dispose pas des matières premières nécessaires à la fabrication du latex, on doit les importer. Mon produit, lui, est réutilisable au moins deux cents fois. Ça représente une économie de 10 000 GPD.

— Oh… (Nous parlions enfin un langage commun.) Ce n’est peut-être pas si fou, finalement. Sauf que je n’ai pas d’argent à investir pour le moment…

— Je n’ai pas besoin d’investisseurs, juste de quelqu’un pour le tester.

— Et tu penses que je suis équipée pour ça ?

— Mais non ! se défendit-il en levant les yeux au ciel. J’ai besoin de savoir ce que la femme ressent.

— Je ne coucherai pas avec toi.

— Non, non ! me rassura-t-il en grimaçant. Je veux juste que tu le testes lors de ton prochain rapport sexuel et que tu me décrives tes sensations.

— Tu n’as qu’à sauter une fille et lui demander ce qu’elle en pense.

— Je n’ai pas de petite amie et je suis vraiment nul avec les femmes, bredouilla-t-il en regardant ses chaussures.

— Aldrin est remplie de bordels ! Des classes, des miteux, et j’en passe !

— Non, non, rétorqua-t-il en croisant les bras sur la poitrine. J’ai besoin du concours d’une femme qui couche pour le plaisir. Une femme qui a beaucoup d’expérience, ce qui est clairement ton cas…

— Fais attention à ce que tu dis.

— Une femme qui aura des rapports dans un avenir proche, ce qui, encore une fois…

— Choisis tes prochains mots avec soin.

Il fit une pause.

— Bref, tu comprends ce dont j’ai besoin.

— Et si je te payais 2 000 GPD, plutôt ? proposai-je dans un grognement.

— Je n’ai pas besoin d’argent, mais d’une testeuse.

Je fixai le préservatif d’un regard noir. Il avait l’air relativement normal.

— Il est fonctionnel, au moins ? Tu es sûr qu’il ne va pas se déchirer ?

— Absolument certain ! Je lui ai fait traverser toute une batterie de tests. Étirement, pression, friction, tout ça.

Une pensée dérangeante émergea à la surface de ma conscience.

— Attends. Tu t’es servi de celui-là ?

— Non, mais ça ne ferait aucune différence. Le processus de nettoyage le rend stérile.

— Arrête de raconter des… (Je m’interrompis et pris une profonde inspiration.) Bien sûr que ça ferait une différence, Svoboda. Pas biologiquement, mais psychologiquement.

Il haussa les épaules.

Je pris le temps de réfléchir avant de reprendre :

— D’accord, ça marche. Mais je ne promets pas de me taper un mec dès que je sortirai de ce labo.

— Bien sûr, bien sûr. La prochaine fois, quand elle viendra naturellement… Tu vois ce que je veux dire ?

— Ça marche.

— Excellent ! (Il attrapa la boîte et le dispositif de nettoyage et me les tendit.) Appelle-moi si tu as des questions.

Je pris les objets avec circonspection. Ce n’était pas un moment de grande fierté mais, si je m’en tenais à la logique, je ne faisais rien de mal. Il s’agirait simplement de tester un produit, après tout. Il n’y avait rien de bizarre là-dedans, si ?

Non ?

Je commençai à partir. Soudain, je me figeai et tournai les talons.

— Au fait… tu as entendu parler d’un truc appelé « FOSA » ?

— Non, pourquoi ? Je devrais ?

— Nan, laisse tomber. Je repasserai demain après-midi pour récupérer mon appareil.

— Demain, c’est mon jour de congé. On pourrait se retrouver au parc ? Vers 15 heures ?

— Ça marche pour moi.

— Je peux te demander ce que tu comptes en faire ?

— Sûrement pas.

— D’accord. À demain, alors.

***

Conrad -6.

Je conduisais Rossinante dans les couloirs étroits en m’efforçant de ne pas prêter attention à la sensation qui s’installait dans mes tripes. Je connaissais le moindre passage tortueux, le plus petit atelier, la plus fine éraflure sur les parois. Même les yeux fermés, j’étais capable de deviner où j’étais en écoutant l’écho et les bruits de fond.

Je tournai dans l’allée des Artisans. Les meilleurs travaillaient là, même s’il n’y avait aucune enseigne, aucune plaque sur les murs. Car ils n’avaient pas besoin d’attirer les clients. Le bouche-à-oreille faisait tout.

Je me garai devant C -6/3028, descendis de mon véhicule et hésitai devant la porte. Dans un instant de lâcheté, je me retournai, mais je me repris et me hâtai de sonner.

Un homme au visage parcheminé m’ouvrit. Il arborait une barbe bien taillée et portait une chachia blanche. Il me regarda sans rien dire pendant quelques secondes, puis lâcha :

— Mmh…

Bonjour, père, commençai-je en arabe.

Tu as des ennuis ?

Non.

Tu as besoin d’argent ?

Non, père. Je suis indépendante, désormais.

Que fais-tu ici, alors ? demanda-t-il, le front plissé.

Une fille ne peut-elle rendre visite à son père simplement pour l’honorer ?

— Trêve de conneries, dit-il en anglais. Qu’est-ce que tu veux ?

— J’aimerais t’emprunter du matériel de soudure.

— Intéressant…

Il laissa la porte ouverte et entra dans son atelier. C’était sa manière à lui de m’inviter à entrer.

Presque rien n’avait changé depuis ma dernière visite. L’atelier ignifuge était chaud et encombré, comme tous les ateliers. Le matériel de mon père était méticuleusement suspendu et organisé sur les murs. Un établi dominait un coin de la pièce, près d’une collection de masques de soudeur.

— Viens par là.

Je le suivis dans le fond, où une porte donnait accès à son appartement. Le minuscule séjour était gigantesque, comparé à mon trou à rat.

L’appartement de mon père était doté de deux couchettes fixées à un mur, comme beaucoup d’appartements artémisiens de la classe moyenne inférieure. Ce n’était pas aussi bien que d’avoir des chambres, mais ces couchettes offraient un peu d’intimité, ce qui était une bonne chose. J’avais grandi dans cette maison. J’en avais fait des trucs dans cette couchette.

Il avait même un coin cuisine équipé d’une vraie table de cuisson à gaz. C’était un des avantages qu’il y avait à vivre dans un appartement ignifuge. Et c’était bien mieux qu’un micro-ondes. Vous pensez peut-être qu’une vraie cuisinière implique forcément une cuisine plus goûteuse, mais non. Papa faisait son possible, mais la Bouillie restait la Bouillie. On ne peut pas faire de miracle avec des algues.

Je notai un changement, toutefois. Contre le mur du fond, j’avisai une plaque de métal mesurant un mètre de large et occupant la paroi du sol au plafond. Elle n’était pas verticale, cependant ; j’estimai son inclinaison à 20 ou 30 degrés.

— Qu’est-ce que c’est que ce machin ? demandai-je en désignant la chose.

Mon père suivit mon regard.

— C’est une idée que j’ai eue il y a longtemps.

— Et ça sert à quoi ?

— Devine.

Ah ! Si on m’avait donné un GPD chaque fois que mon père m’avait dit cela… Jamais une réponse directe. Tout devait toujours être l’occasion d’apprendre quelque chose sur la vie.

Il croisa les bras sur la poitrine et me regarda comme il le faisait chaque fois qu’il me soumettait une devinette.

Je m’approchai de la plaque de métal et l’effleurai. Très solide, évidemment. Mon père ne faisait jamais les choses à moitié.

— Deux millimètres d’aluminium ?

— Correct.

— Pas besoin de supporter de forces latérales, alors… (Je suivis du bout des doigts l’intersection entre la plaque et le mur et devinai de petites bosses tous les vingt centimètres.) De la soudure par points ? Ça ne te ressemble pas.

— C’est peut-être une idée stupide. Je ne suis pas prêt à m’investir davantage.

Deux crochets dépassaient du sommet de la plaque, à environ deux centimètres du plafond.

— Tu vas accrocher quelque chose dessus ?

— Oui, mais quoi ?

— L’angle bizarre est la clé…, songeai-je à voix haute en examinant la chose. Tu as un rapporteur sous la main ?

— Ce ne sera pas nécessaire. Il est incliné à 22,9 degrés.

— Mmh… C’est la longitude d’Artémis. D’accord, j’ai compris, poursuivis-je en me tournant vers lui. C’est pour les prières.

— Correct. Je l’appelle le mur des prières.

La Lune montre toujours le même visage à la Terre. Bien que nous soyons en orbite, de notre point de vue, la Terre ne bouge pas. Enfin, techniquement, elle tremblote un peu du fait de la libration lunaire, mais ne vous embêtez pas à avec ça ; retenez simplement que la Terre est fixe dans notre ciel. Elle tourne sur elle-même, elle traverse des phases, mais elle ne bouge pas.

La rampe pointait vers la Terre afin que Papa puisse prier, tourné vers La Mecque. La plupart des musulmans d’Artémis se contentaient de se tourner vers l’ouest ; c’était ce que mon père avait fait toute sa vie.

— Et tu comptes t’en servir comment ? m’enquis-je. Tu t’es fait des sangles spéciales ? Elle est quand même presque verticale.

— Ne sois pas ridicule. (Il posa les mains sur le mur des prières et se pencha dessus.) Comme ça. C’est simple et facile. Et bien plus proche de la qibla que l’ouest vers lequel on se tourne sur la Lune.

— Excuse-moi, mais c’est un peu bête. Les musulmans australiens ne creusent pas un trou pour prier vers le centre de la Terre. C’est comme ça que tu comptes impressionner Mahomet ?

— Eh ! me tança-t-il sèchement. Tu as le droit de ne pas pratiquer, mais évite de parler du Prophète.

— D’accord, d’accord, concédai-je avant de désigner les crochets. Et ça, c’est pour quoi ?

— Devine.

— Oh ! Pour fixer le tapis ? ajoutai-je sans enthousiasme.

— Correct. (Il se rendit dans le coin cuisine et s’attabla.) Comme je ne veux pas faire de trous dans mon tapis habituel, j’en ai commandé un autre sur Terre. Il devrait arriver dans quelques semaines.

Je m’assis sur l’autre chaise, où j’avais pris tellement de repas depuis le début de ma vie.

— Tu as le manifeste d’expédition ? Je pourrais m’arranger pour qu’il arrive plus vite.

— Non, merci.

— Papa, il n’y a rien d’illégal dans le fait de faire jouer ses relations pour…

— Non, merci, répéta-t-il un peu plus fort. Inutile d’insister.

Je serrai les dents et me tus. Il était temps de changer de sujet.

— J’ai une question un peu bizarre à te poser : tu as entendu parler d’un truc appelé « FOSA » ?

— Ce n’est pas une lesbienne de la Grèce antique ? proposa-t-il, le sourcil haussé.

— Non, tu confonds avec Sappho.

— Ah. Alors, non. Qu’est-ce que c’est ?

— Aucune idée. J’ai vu le mot et je me suis demandé ce que c’était.

— Tu as toujours été très curieuse. Et forte pour trouver des réponses. Si tu pouvais, pour une fois, utiliser ton génie à quelque chose d’utile…

— Papa…, l’interrompis-je d’un ton un peu menaçant.

— Donc tu as besoin de matériel de soudure ? reprit-il, les bras croisés sur la poitrine.

— Ouais.

— La dernière fois que tu as utilisé mon matériel, ça ne s’est pas très bien passé.

Je me raidis, m’efforçant de soutenir son regard, mais j’échouai lamentablement. Je baissai les yeux.

— Je suis désolé, ajouta-t-il d’un ton plus doux. C’était un peu déplacé.

— Non, pas du tout.

Il y eut un silence maladroit, art dans lequel nous excellions depuis longtemps.

— Bon… Qu’est-ce qu’il te faut ?

Je m’éclaircis les idées. Je n’avais pas le temps de ressasser ni de me sentir coupable.

— Il me faut un chalumeau, deux bouteilles d’acétylène, une d’oxygène et un masque.

— Et du néon ?

— Euh, oui, concédai-je en grimaçant. Du néon, évidemment.

— Tu es un peu rouillée.

En réalité, je n’avais pas besoin de néon, mais je ne pouvais pas le lui dire.

Quand on soude de l’aluminium, il faut l’inonder d’un gaz non réactif – dit « noble » pour empêcher la surface de s’oxyder. Sur Terre, on utilise de l’argon parce qu’il y en a en très grandes quantités. Sur la Lune, nous n’avons pas de gaz nobles, aussi devons-nous l’importer de la Terre. Le néon étant deux fois moins lourd que l’argon, c’est lui que nous utilisons. Pour moi, cela ne ferait aucune différence, car je travaillerais dans le vide. Il n’y aurait pas d’oxygène pour oxyder le métal, mais papa ne devait pas le savoir. Et puis, je couperais de l’acier, et non de l’aluminium. Mais, encore une fois, mon père n’avait aucune raison de le savoir.

— Qu’est-ce que tu comptes en faire ? demanda-t-il.

— J’installe un abri pressurisé pour une amie.

J’avais menti à mon père un nombre incalculable de fois, surtout lorsque j’étais adolescente, et pourtant, chaque fois – chaque maudite fois –, j’avais l’estomac noué.

— Pourquoi ton amie ne loue-t-elle pas les services d’un soudeur ?

— C’est ce qu’elle a fait. Elle m’a appelée.

— Ah, parce que tu es soudeuse, maintenant ? fit-il mine de s’étonner en écarquillant les yeux. Après des années passées à me répéter que tu ne voulais pas faire ce métier ?

— Papa…, soupirai-je. C’est juste une amie qui veut un abri dans sa chambre à coucher. Je lui fais ça presque gratuitement.

Les abris pressurisés résidentiels étaient assez répandus, surtout chez les immigrés récents. Les nouveaux venus ont tendance à être paranoïaques quand il s’agit du « vide mortel » de l’extérieur. C’est irrationnel car les coques d’Artémis sont très résistantes, mais la peur n’a rien à voir avec la logique. En pratique, les abris pressurisés sont rapidement convertis en placards.

— Parle-moi plutôt de la partie illégale du job, m’encouragea-t-il.

— Et pourquoi est-ce que… ? commençai-je en prenant un air outré et blessé.

— Parce que. Je t’écoute…

— Son appartement est situé dans Armstrong, en contact avec la coque intérieure. Je vais devoir souder l’abri directement dessus. La ville exige tout un tas d’expertises supplémentaires quand on veut souder à la paroi intérieure, mais mon amie n’a pas les moyens de se les payer.

— De la paperasse à la noix. Même le plus nul des amateurs ne pourrait pas endommager une plaque d’aluminium épaisse de six centimètres.

— Absolument.

— Cette maudite ville met des bâtons dans les roues des entrepreneurs…

— À qui le dis-tu…

— D’accord. Prends ce dont tu as besoin. Mais tu devras me rembourser l’acétylène et le néon.

— Bien sûr.

— Tout va bien ? Je te trouve un peu pâle.

Je n’étais pas très loin de vomir. Mentir à mon père m’avait ramenée à mon adolescence. Laissez-moi vous dire une chose : la jeune Jazz Bashara est la personne que je déteste le plus au monde. Cette petite abrutie a pris toutes les mauvaises décisions qu’une petite abrutie est capable de prendre. Elle était responsable de la situation dans laquelle je me trouvais.

— Je vais bien. Je suis juste un peu fatiguée.

 

Chère Jazz,

J’ai reçu un poster du Roosa pour mon anniversaire. Quel magnifique vaisseau ! C’est le plus grand paquebot spatial jamais construit ! Il peut transporte jusqu’à deux cents passagers ! Je lis tout ce que je trouve à son sujet. Je suis vraiment obsédé, mais qui peut m’en vouloir ? C’est passionnant.

Ce vaisseau est une merveille ! Il dispose d’une pesanteur centripète intégrale, avec un rayon assez important pour que personne n’ait le vertige. Et il aide les gens à s’adapter à la pesanteur lunaire ! Ils ralentissent lentement la rotation pendant les sept jours que dure le voyage. Lorsque les passagers montent à son bord, les ponts qui les accueillent sont réglés sur 1 g, et, le temps d’arriver sur la Lune, ils ne sont plus qu’à 1/6e de g. Évidemment, ils font l’inverse au retour pour que les gens se réhabituent à la pesanteur terrestre. Cool, hein ?

Je ne capte toujours rien à l’« orbite d’Uphoff-Crouch », en revanche. J’ai saisi qu’il s’agissait d’une orbite balistique reliant la Terre à la Lune, mais c’est quand même bizarre. Si j’ai bien compris, on part de la Terre, on arrive au-dessus de la Lune sept jours plus tard, et puis on sort tout à fait du plan Terre-Lune pour revenir à la Lune quatorze jours plus tard, mais après avoir décrit une orbite elliptique autour de la Terre pendant deux semaines… C’est fou. En fait, je ne vais même pas essayer de comprendre. Bref, c’est un super vaisseau.

Un jour, quand je serai un riche concepteur de fusées, je viendrai à Artémis. Et on boira un thé ensemble.

Eh, ton père et toi avez voyagé à bord du Roosa quand vous avez émigré ?

Cher Kelvin,

Nan, on a volé à bord du Collins, le seul paquebot existant à l’époque. C’était il y a dix ans. Je n’avais que six ans, et j’ai presque tout oublié, mais je sais que nous n’avions pas de pesanteur artificielle. On était en apesanteur, et je me suis bien marrée en rebondissant partout.

Tu as attisé ma curiosité avec ton histoire d’orbite, alors j’ai regardé. Cela ne me semble pas si compliqué. Le vaisseau décrit un cycle dont chaque étape dure sept jours : Terre w Lune w espace profond hors du plan Terre-Lune w Lune w Terre w espace profond sur le plan Terre-Lune w Terre. Et ça se répète indéfiniment. Si la Lune était immobile, on pourrait se contenter de faire l’aller et le retour, mais elle tourne autour de la Terre en un mois, ce qui complique l’élaboration d’un trajet cyclique.

Je me suis penchée sur le calcul des orbites, puis j’ai comparé les chiffres aux équations. C’était facile, tu peux faire ça de tête.

Chère Jazz,

Peut-être que tu peux faire ça de tête. Je donnerais tout pour être aussi intelligent que toi, mais ça n’arrivera jamais. Tant pis. Je suis forcé de travailler comme un forcené, alors que toi, tu paresses.

Cher Kelvin,

Comment oses-tu écrire que je paresse ? Je pourrais t’assener une repartie cinglante… Je pourrais, mais je ne suis pas très motivée.

Eh, j’ai besoin d’un conseil ! Edgar et moi allons nous voir pour la quatrième fois. On a pas mal flirté (on s’est embrassés, c’est tout). J’aimerais passer à la vitesse supérieure, mais sans aller trop vite. Je ne suis pas encore prête à me retrouver à poil. Tu me conseillerais quoi ?

Chère Jazz,

Tes nichons.

Cher Kelvin,

Sérieux ? Et c’est tout ?

Chère Jazz,

Oui.

4

Le matin suivant, je me réveillai nue dans un lit moelleux et confortable.

Non, il n’y avait personne à côté de moi. Vous ne pensez vraiment qu’à cela. Je voulais simplement goûter à ma vie future de millionnaire.

J’étirai les bras et arquai le dos. Quelle fantastique nuit de sommeil !

Contrairement à mon cercueil merdique, cette chambre bénéficiait d’une excellente isolation phonique, aussi n’avais-je pas été réveillée au milieu de la nuit par des voisins en train de s’engueuler ou de baiser, par des conversations bruyantes dans le couloir ou par des ivrognes se cognant contre les murs.

Et le lit ! Assez large pour s’y vautrer de travers. Et puis, les draps et les couvertures étaient aussi doux que du velours. La literie était encore plus confortable contre ma peau que mon pyjama.

Deux mille GPD la nuit, quand même. Lorsque Trond me rémunérerait, je me paierais un lit de ce genre dans le plus beau et le plus silencieux des appartements.

Je vérifiai mon Gadget. Waouh, déjà 11 heures du matin ! J’avais vraiment dormi tard.

Je sortis de sous les draps bien chauds et me rendis dans la salle de bains… une salle de bains privative. Pas de robe de chambre, pas de pervers pour me regarder dans le couloir. Ma vessie et moi pûmes donc faire ce que nous avions à faire sans être embêtées.

Je pratiquai mes rituels matinaux, qui comprenaient notamment une très longue douche. Une douche privative… Un luxe de plus à ajouter à mes futures commodités. L’eau est chère à Artémis, et on ne la fait pas couler dans le vide. Le système étant fermé, on paie uniquement sa purification. La chambre d’hôtel disposait d’une douche fonctionnant à l’eau grise. Les vingt premiers litres étaient constitués d’une eau propre qui durait environ trois minutes. Après cela, le dispositif réchauffait l’eau déjà utilisée et vous la renvoyait. On pouvait rester sous le jet aussi longtemps qu’on le souhaitait, mais on n’usait que vingt litres d’eau. Conseil d’amie : n’urinez jamais sous une douche d’eau grise.

J’enfilai un peignoir en tissu éponge incroyablement confortable et nouai une serviette autour de ma tête.

Il était de temps de travailler sur l’étape suivante de mon plan maléfique. Cette fois, nul besoin d’effectuer des recherches. Je devais simplement réfléchir. Je m’allongeai sur le lit-que-Jazz-avait-envie-de-ne-jamais-quitter et laissai mon esprit vagabonder.

Mon problème : comment sortir de cette ville ?

Les sas ne s’ouvrent que pour les membres de la guilde des AEV. Il y a une bonne raison à cela. Qui a envie de voir un tocard inexpérimenté s’amuser avec les contrôles d’un sas ? Un sas mal utilisé est le meilleur et le plus rapide moyen de tuer tout le monde dans une bulle.

Pour utiliser le panneau de contrôle d’un sas, il est donc nécessaire d’agiter son Gadget devant pour permettre au dispositif de vérifier que vous appartenez bien à la guilde. C’est une sécurité toute bête, mais très efficace. À moins d’être très, très déterminé. Ce qui était mon cas.

Pour des raisons de sécurité, les écoutilles externes ne sont pas protégées. Quand on est coincé dans une combinaison percée et qu’on cherche à se réfugier dans un sas, la dernière chose dont on a envie, c’est de devoir attendre d’être autorisé à entrer.

J’avais simplement besoin que quelqu’un manipule ces boutons de l’extérieur. Quelqu’un ou quelque chose.

***

Je quittai la chambre car la réception m’appela pour me prévenir que si je restais une minute de plus, on me facturerait une nuit supplémentaire. Puis je montai à bord de Rossinante et me rendis à Armstrong -4, la « Petite Hongrie », comme l’appelaient les gens du cru. Les Hongrois possédaient tous les ateliers de métallerie. Comme les Vietnamiens dominaient le domaine du support-vie et les Saoudiens le marché de la soudure.

Je m’arrêtai devant l’atelier d’une amie de mon père, Zsóka Stróbl, que ses parents avaient baptisée une année de disette de voyelles. Elle était spécialiste des réservoirs sous pression. Quand mon père signait un contrat pour installer un abri pressurisé, le plus souvent, il en achetait un à Zsóka. Elle fabriquait des produits de grande qualité, et mon père était obsédé par la qualité.

Je garai Rossinante et frappai à la porte. Zsóka l’entrouvrit très légèrement, me scruta d’un œil et me demanda avec un accent à couper au couteau :

— Vous voulez quoi ?

— C’est moi, madame Stróbl, répondis-je en me désignant du doigt. Jazz Bashara.

— La fille d’Ammar Bashara ? Lui être homme bien. Vous étiez gentille petite fille. Maintenant, pas bon.

— Écoutez… j’aimerais vous parler de quelque chose…

— Vous être pas mariée et coucher avec beaucoup d’hommes.

— C’est vrai, je suis une traînée de première catégorie.

Son fils Isvan s’était tapé bien plus de mecs que moi. Je résistai cependant à la tentation de le lui faire remarquer.

— J’ai simplement besoin de vous emprunter quelque chose pour quelques jours. Je suis prête à vous payer 1 000 GPD.

— Emprunter quoi ? s’enquit-elle en ouvrant un peu plus sa porte coulissante.

— Votre RIC.

Zsóka était présente lors de la construction des bulles Bean et Shepard. La construction d’une bulle est un sacré travail. Et bien payé.

Elle et une grosse dizaine d’autres métalliers avaient fabriqué les triangles légèrement incurvés qui, posés sur un squelette, constituaient les coques. Les maîtres en AEV avaient assemblé ces pièces et ajouté suffisamment de rivets pour rendre l’ensemble plus ou moins étanche, après quoi le Centre de support-vie avait injecté assez d’air pour pallier les fuites pendant que les soudeurs finalisaient l’étanchéité de l’intérieur. Mon père se faisait pas mal d’argent avec ce genre de boulot.

Des métalliers éthiques tels que Zsóka inspectent régulièrement ce travail. Mais comment inspecter l’extérieur d’une coque sans être un maître en AEV entraîné ? Avec un robot inspecteur de coque. Un « RIC ».

Le RIC est juste une voiture radiocommandée avec des griffes à la place des roues. Les coques extérieures d’Artémis sont hérissées de poignées pour faciliter les opérations de maintenance. Les RIC utilisent ces poignées pour accéder à toutes les zones de la structure. Cela vous semble peu efficace ? Il n’y a pas d’autre moyen de grimper sur une bulle. L’aluminium n’est pas magnétique, et les ventouses et hélices ne fonctionnent pas dans le vide. Quant aux moteurs-fusées, ils reviendraient beaucoup trop cher.

— Pourquoi vous voulez RIC ?

J’avais préparé un mensonge à l’avance.

— Le clapet de surpression de la bulle Shepard fuit. Mon père l’avait installé. Il aimerait que je vérifie les soudures.

Maintenir une pression constante dans l’enceinte d’Artémis est problématique. Lorsque les gens utilisent plus d’énergie que d’habitude, la pression devient un peu trop importante dans la ville. Pourquoi ? L’énergie devient chaleur, ce qui augmente la température de l’air et donc la pression. Normalement, le Centre de support-vie libère un peu d’air pour compenser, mais si ce système ne fonctionne pas ?

Chaque bulle de la ville dispose donc de clapets de surpression. Quand la pression devient trop élevée, ils s’ouvrent jusqu’à ce que les chiffres redeviennent normaux.

— Votre père jamais faire mauvaise soudure. Autre problème, forcément.

— Je le sais et vous le savez, mais il faut procéder par élimination.

Elle prit le temps de réfléchir.

— Besoin combien de temps ?

— Deux jours environ.

— Mille GPD ?

— Oui, et payés d’avance, acquiesçai-je en sortant mon Gadget.

— Vous attendre.

La porte se referma.

Une minute plus tard, Zsóka réapparut et me tendit une boîte. Je regardai à l’intérieur pour vérifier qu’il ne manquait rien.

L’insecte mécanique mesurait trente centimètres de long. Ses quatre griffes étaient repliées et le bras-outil formait un 7 sur son dos. Le bras était équipé d’une caméra haute définition à l’extrémité, ainsi que d’actuateurs basiques pour pincer et saisir. Parfait pour tripoter des trucs et enregistrer les conséquences ; idéal pour inspecter une coque, donc. Et exactement ce dont j’avais besoin pour mon plan malfaisant.

Elle me tendit la télécommande, un joli petit objet doté de boutons et de joysticks entourant un écran.

— Vous savez utiliser ?

— J’ai lu le manuel en ligne.

— Vous cassez, vous payez réparation, prévint-elle en fronçant les sourcils.

— C’est juste entre vous et moi, hein ? dis-je, le doigt suspendu au-dessus de l’écran de mon Gadget. La guilde des soudeurs cherche toujours des excuses pour raconter des saletés sur mon père. Pas question de leur fournir des munitions.

— Ammar homme bien. Excellent soudeur. Je rien dire.

— Marché conclu, alors ?

— Oui, acquiesça-t-elle en sortant son Gadget.

Je lançai le transfert, et elle l’accepta.

— Vous le rendre dans deux jours.

Elle retourna dans son atelier et referma la porte.

Ouais, elle était grincheuse et elle me prenait pour une bimbo, mais j’aurais tellement aimé que tout le monde soit comme elle. Pas de bla-bla, pas de conneries, pas d’amitié feinte. Simplement des biens et des services échangés contre de l’argent. La partenaire en affaires parfaite.

***

Je m’arrêtai dans la bulle Bean pour faire un peu de shopping. C’était un peu cher à mon goût, mais j’avais besoin de vêtements spéciaux. Artémis a une petite population musulmane – à laquelle appartient mon père –, aussi quelques boutiques existent-elles pour satisfaire ses besoins. Je trouvai une longue et robe brune toute simple, brodée de motifs élégants. Un vêtement convenable pour la plus conservatrices des jeunes musulmanes. Je trouvai également un niqab vert foncé. Je faillis le prendre noir ou blanc, avant de décider que le vert foncé et le brun de la robe formeraient un ensemble aux couleurs joliment naturelles. Je planifiais certes le casse du siècle, mais cela ne m’interdisait pas d’être bien habillée.

Allez, vous pouvez cesser de faire semblant de savoir ce qu’est un niqab. Il s’agit d’un foulard islamique traditionnel dissimulant le bas du visage. Ajouté au hijab qui couvre les cheveux, il vous permet de vous balader en ville incognito sans éveiller les soupçons.

Ensuite, j’avais besoin d’un nouveau Gadget. Si j’utilisais le mien, je risquais de laisser des empreintes numériques un peu partout. Je m’imaginai Rudy passant au peigne fin l’historique de mon Gadget et remontant ma trace. Non, merci. La vie est vraiment emmerdante quand vous avez un flic au cul. J’avais donc besoin d’une fausse identité.

Heureusement pour moi, il est facile de créer une fausse identité à Artémis, ne serait-ce que parce que tout le monde se fiche de qui vous êtes. Le système est organisé pour prévenir les usurpations, pas pour empêcher la création d’alias. Essayez de voler l’identité d’une véritable personne, et vous échouerez lamentablement. Dès que la victime se rendra compte de quelque chose, Rudy mettra à profit votre Gadget pour vous débusquer. À moins que vous soyez fort en apnée et que vous vous planquiez dehors.

Je me connectai à Internet pour convertir quelques centaines de GPD en euros, que j’utilisai pour acheter des GPD à la KSC sous le nom de Nuha Nejem. Cela me prit en tout une dizaine de minutes. Sur Terre, j’aurais mis encore moins de temps, mais nous souffrons de cette fameuse latence de quatre secondes.

Je passai chez moi pour laisser mon Gadget. Il était temps de devenir Nuha Nejem.

Je me rendis au Hyatt Artémis, un petit hôtel de Bean +6, un établissement sans style, pas trop cher, qui accueillait beaucoup de gens simples se payant les vacances de leur vie. Je ne m’y étais rendue qu’une seule fois, pour un rendez-vous avec un touriste. Je me rappelais vaguement une chambre agréable, dont j’avais surtout eu le temps d’examiner le plafond.

L’hôtel tenait dans un long couloir. La réception se résumait à un kiosque de la taille d’un placard abritant un employé. Je ne reconnus pas ce dernier, ce qui était une bonne chose, car cela signifiait qu’il ne me reconnaîtrait pas.

— Je salue vous, commençai-je avec un accent arabe prononcé qui, ajouté à ma tenue, complétait à merveille ma panoplie de touriste.

— Bienvenue au Hyatt Artémis ! chantonna-t-il.

— Besoin Gadget.

L’homme était habitué aux conversations en anglais bricolé.

— Un Gadget ? Vous avez besoin d’un Gadget ?

— Gadget, acquiesçai-je. Moi besoin.

Je savais à quoi il pensait. Il aurait pu essayer de deviner le numéro de ma chambre, mais comme j’étais saoudienne, la réservation devait être au nom de mon mari. Bref, la conversation risquait d’être compliquée et de se prolonger inutilement. Autant gagner du temps en programmant ce Gadget pour moi, ce qui ne coûterait rien à l’établissement.

— Votre nom ? s’enquit-il.

Je ne voulais pas paraître trop pressée, alors je le regardai avec des yeux ronds.

— Norton, reprit-il en se tapotant le torse. Norton Spinelli. Et vous ?

— Ah. Nuha Nejem, répondis-je en mettant ma main sur ma poitrine.

Il pianota sur son clavier. Oui, il y avait bien un compte au nom de Nuha Nejem, et personne n’y avait connecté de Gadget. C’était logique. Il sortit un Gadget usé de sous le comptoir. C’était un ancien modèle, et les mots « Propriété du Hyatt Artémis » étaient inscrits dans son dos. En quelques clics, tout fut paramétré. Il me tendit l’appareil et lança :

— Bienvenue à Artémis !

— Je remercie, dis-je en souriant. Je beaucoup remercie. Lune très, très intéressant !

J’avais ma fausse identité. La phase deux, à présent.

J’ouvris un plan sur l’écran de mon nouveau Gadget et feignis d’avoir du mal à me repérer. Évidemment, je n’avais pas besoin de plan, mais c’était important pour parfaire mon personnage. Je traversai de manière inefficace Artémis en direction du Port des entrées. Je portais un grand sac à main, car aucune touriste ne se baladait à Artémis sans un gros sac à main.

La partie compliquée, désormais.

Tout le monde me connaissait, au port. Je m’y rendais tous les jours et, pétillante comme j’étais, j’avais tendance à me faire remarquer. Pas pratique quand on voulait passer inaperçu. Ce jour-là, cependant, je n’étais pas Jazz Bashara, mais Nuha Nejem, une touriste saoudienne.

Je rejoignis une foule de touristes dans la zone d’attente, près du sas du train. Toutes les chaises étaient occupées, et des dizaines de personnes attendaient debout. Quelques gosses insupportables s’amusaient à rebondir sur les murs. Et ce n’était pas qu’une façon de parler. Les gosses étaient surexcités, et ils rebondissaient littéralement sur les murs. La pesanteur lunaire est la pire chose qui puisse arriver à des parents.

— C’est super cool ! disait une blondasse à son fils à papa de petit ami. On va prendre le moonorail !

N’importe quoi… Il n’y avait que les touristes pour l’appeler ainsi. Ce n’est même pas un monorail ! Le train roule sur des rails parallèles, comme sur Terre.

Au passage, nous n’apprécions pas du tout d’être appelés « les Lunatiques ». Ni qu’Artémis soit parfois baptisée « la Ville dans l’espace ». Nous ne sommes pas dans l’espace, mais sur la Lune. D’accord, techniquement, nous sommes dans l’espace, mais ni plus ni moins que Londres.

Mais je digresse.

Le train arriva enfin. Je fis mine de m’enthousiasmer, comme tout le monde. Il n’y avait qu’une voiture ; on était loin des trains interminables qui circulaient sur Terre. Il ralentit, s’arrêta, puis avança de quelques centimètres supplémentaires pour s’arrimer. Après un clic suivi d’un bruit métallique plus fort, le sas rond s’ouvrit, révélant le conducteur.

Merde ! C’était Raj ! Il n’était pas censé être là ! Il devait avoir échangé son service avec un collègue.

Raj et moi avions grandi ensemble. Nous avions fréquenté les mêmes écoles. Nous avions été adolescents ensemble. Nous n’étions pas des amis proches ou un truc comme ça, mais nous nous voyions presque tous les jours depuis toujours. Ma robe et mon hijab risquaient de ne pas suffire.

Il passa à travers l’ouverture et ajusta son uniforme, un déguisement bleu marine débile, dans le style XIXe siècle, avec des boutons en laiton et une casquette de conducteur. Des touristes tout excités par leur visite du site d’Apollo 11 descendirent sur le quai. Nombre d’entre eux portaient des souvenirs achetés au Centre des visiteurs : des modules lunaires sculptés dans de la roche locale, des écussons de la mission Apollo 11, etc.

Lorsque tout le monde fut sorti, Raj lança d’une voix claire et puissante :

— Ceci est le train de 14 h 24 en partance pour Apollo 11 ! Veuillez embarquer, je vous prie !

Raj était armé d’une poinçonneuse en laiton à l’allure antique. Bien sûr, il n’y avait pas de tickets à poinçonner ; l’objet décoratif contenait un pad de paiement.

Je resserrai le niqab autour de mon visage et m’avançai, le dos voûté. Peut-être serais-je moins reconnaissable si je modifiais mon langage corporel. Les touristes passaient un par un devant Raj, agitaient leur Gadget au-dessus de la poinçonneuse, traversaient une antichambre et entraient dans le véhicule.

Raj s’assurait qu’il n’y avait jamais plus d’une personne dans l’antichambre. Il se mettait en travers de leur route lorsque les gens tentaient de forcer le passage. C’était plus facile que d’expliquer que, en cas de dépressurisation, la porte de l’antichambre se refermerait pour préserver l’intégrité de la ville, tuant ainsi la personne qui se retrouverait piégée dedans.

Lorsque vint mon tour, je baissai les yeux pour éviter de croiser son regard. Mon Gadget bipa et afficha un bref message :

VILLE D’ARTÉMIS : VOYAGE EN TRAIN 75 GPD.

Raj ne me remarqua pas. Je poussai un soupir de soulagement et entrai dans le train.

Les sièges étaient tous pris, et je me préparai à effectuer le trajet debout, lorsqu’un grand Noir me vit et se leva. Il dit quelque chose en français en me montrant sa place. Un vrai gentleman ! Je le remerciai d’un hochement de tête et m’assis en posant mon sac sur mes genoux.

Quand le dernier touriste fut monté à bord, Raj lui emboîta le pas en scellant les deux portes de l’antichambre derrière lui. Il prit place à l’avant du train et parla dans son micro :

— Bienvenue à bord de l’express lunaire ! Vous êtes à bord du train de 14 h 34 qui dessert le Centre des visiteurs du site d’Apollo 11. Heure d’arrivée prévue : 15 h 17. Vous êtes priés de garder les mains et les pieds à l’intérieur du véhicule !

Une onde de rire traversa la voiture. C’était une blague idiote, qui faisait toujours son effet.

Le train démarra avec une fluidité parfaite. Pas de balancements, pas de tremblements, rien. Il était mû par un moteur électrique – évidemment –, et les rails étaient absolument rectilignes, ne subissant pas de déformation due aux changements météorologiques. Sans compter qu’ils supportaient un poids modeste comparé à leurs cousins terriens.

Chaque rangée de sièges bénéficiait d’un hublot. Les passagers échangeaient régulièrement leurs places pour dévorer du regard un paysage morne et rocheux. Pourquoi étaient-ils tous si excités ? Il n’y avait que des cailloux gris à voir, des cailloux sans aucun intérêt.

Une femme mal fagotée originaire du Midwest gloussa en se retournant vers moi.

— N’est-ce pas merveilleux ? Nous sommes sur la Lune !

Ma’alesh, ana ma’aref Englizy, répondis-je dans un haussement d’épaules.

Elle se tourna vers un autre passager.

— N’est-ce pas merveilleux ? Nous sommes sur la Lune !

Rien de tel qu’une bonne vieille barrière linguistique pour que les gens vous laissent tranquille.

J’ouvris un webzine arabe de potins mondains sur mon Gadget, car j’avais besoin d’un prétexte pour garder la tête baissée. Heureusement, Raj était occupé à piloter et me tournait le dos.

Le temps d’arriver à destination, je savais tout ce qu’il y avait à savoir sur les scandales qui secouaient la famille royale saoudienne. Le prince héritier avait trompé ses épouses. Deux d’entre elles avaient invoqué la loi islamique dite Khula pour demander le divorce, tandis que les deux autres avaient choisi de rester auprès de lui. J’étais en train de lire ce que la reine pensait de cette situation lorsque le train s’arrêta.

Les bruits familiers de la procédure d’amarrage résonnèrent dans la voiture comme Raj annonçait :

— Terminuuuus ! (Il traversa le véhicule et ouvrit la porte.) Centre des visiteurs du site d’Apollo 11 ! Tout le monde descend !

Nous nous hâtâmes tous de sortir et nous retrouvâmes dans une boutique de souvenirs. Certains s’arrêtèrent là, mais la plupart des touristes poursuivirent jusqu’à la salle panoramique, dont la paroi entièrement vitrée faisait face au site d’alunissage d’Apollo 11.

Un guide impeccablement habillé accueillit la foule qui approchait de la vitre. J’évitai de croiser son regard. Encore une personne que je connaissais. Pas facile de commettre un crime dans une toute petite ville.

Gunter Eichel était arrivé à Artémis dix ans plus tôt en compagnie de sa belle-sœur. Ils étaient en couple et, de ce fait, ostracisés dans leur Allemagne natale. Oui, je vous jure. Voilà pourquoi ils avaient émigré. Sur la Lune, nous nous fichons pas mal de ce que les gens font de leurs fesses, du moment qu’ils sont adultes et consentants. (Il est vrai que tout le monde ne s’entend pas forcément sur la définition du mot « adulte ».)

Bref, lui et moi n’étions pas amis. Mon déguisement ferait l’affaire.

Il attendit que les gens se rassemblent autour de lui avant de commencer sa présentation.

— Bienvenue à la base de la Tranquillité. Approchez-vous de la vitre, il y a largement assez de place pour tout le monde.

Nous nous exécutâmes, nous alignant devant la baie vitrée géante. L’étage de descente du module lunaire n’avait pas bougé depuis un siècle, tout comme les instruments scientifiques disposés par les astronautes de l’ancien temps.

— Vous avez peut-être remarqué la forme étrange de la salle panoramique, reprit Gunter. Pourquoi pas un arc de cercle ou une simple ligne droite ? Tout simplement parce qu’il est interdit de s’approcher à moins de dix mètres de tout objet laissé par la mission Apollo. Cela comprend bien sûr le module, l’équipement, les outils, la plaque commémorative et même les empreintes des astronautes. La salle panoramique a été bâtie en bordure du site, mais sans jamais franchir cette barrière imposée de dix mètres. Prenez le temps de vous balader dans toute la salle afin d’observer le site sous différents angles. (Certains touristes n’avaient pas attendu l’autorisation de Gunter ; d’autres se joignirent à eux.) Peut-être certains d’entre vous sont-ils nerveux à l’idée de n’être séparés du vide que par un panneau de verre ? N’ayez aucune crainte. Ces vitres ont vingt-trois centimètres d’épaisseur pour vous protéger des radiations, si bien qu’elles constituent la partie la plus solide de la coque du Centre des visiteurs. Par ailleurs, je suis fier de pouvoir vous dire que ce verre a été produit ici même, sur la Lune. Une petite quantité de poussière de régolite y a été ajoutée pour l’assombrir ; autrement, le soleil serait aveuglant. (Il poursuivit en désignant le site d’alunissage.) L’Eagle, baptisé ainsi en hommage à l’oiseau national des États-Unis d’Amérique, a aluni le 20 juillet 1969. Ceci est son étage de descente. Les astronautes Neil Armstrong et Buzz Aldrin ont utilisé l’étage de remontée pour retourner en orbite lunaire une fois leur mission terminée.

Les touristes s’agglutinèrent contre les vitres, hypnotisés par le spectacle. Je pris moi aussi le temps de regarder. Eh, je ne suis pas faite de pierre. J’aime ma ville et son histoire, et le vaisseau Eagle est une grande partie de cette dernière.

— Chaque mission Apollo a planté un drapeau américain, disait Gunter. Alors où est-il, me demanderez-vous ? Eh bien, en décollant, l’étage de remontée l’a malheureusement fait tomber. Après quoi la poussière soulevée lui est retombée dessus. Si vous regardez attentivement à gauche de l’Eagle, vous verrez une tache blanche. C’est la seule partie du drapeau encore visible.

Un murmure s’amplifia tandis que les touristes se montraient mutuellement la tache blanche.

— Pour les missions suivantes, on a pris soin de planter le drapeau un peu plus loin.

Des gloussements résonnèrent dans la foule.

— Un détail intéressant à ce sujet : ces autres drapeaux sont exposés au jour lunaire – et ce sans aucun filtre – depuis un siècle. Ils ont été complètement décolorés. Celui de la base de la Tranquillité, en revanche, est recouvert d’une mince couche de régolite. Il n’a donc probablement pas beaucoup changé depuis 1969. Bien évidemment, personne n’est autorisé à altérer le site d’alunissage pour aller vérifier. (Gunter mit les mains dans son dos.) Nous espérons que vous appréciez la beauté et l’histoire de la base de la Tranquillité. Si vous avez des questions, surtout n’hésitez pas.

Derrière la foule, Bob Lewis et deux autres maîtres en AEV se tenaient devant une porte sur laquelle on pouvait lire : « Aire de préparation des AEV ».

— Nous proposons des AEV pour ceux qui seraient intéressés, ajouta Gunter en désignant le trio. C’est une expérience fabuleuse, qui permet d’admirer le site sous des angles totalement différents.

En règle générale, Dale se trouvait là parmi ses pairs, mais on était samedi. Étant juif pratiquant, il devait être à l’unique synagogue d’Artémis, la congrégation Beth Chalutzim.

Une petite foule se rassembla autour des maîtres en AEV, tandis que les autres – les plus pauvres – restaient devant la baie vitrée. Je me mêlai au premier groupe en m’efforçant de ne pas trop m’approcher de Bob.

Les maîtres nous séparèrent en trois équipes de huit, et je me retrouvai avec Bob. Fait chier !

Chaque maître prit ses clients à part pour leur expliquer comment la sortie allait se dérouler. Je restai en arrière et baissai les yeux.

— Écoutez-moi bien, commença Bob. Je porterai une combinaison d’AEV en bonne et due forme, tandis que vous serez dans ce que nous appelons des « boules de hamster ». Vous n’êtes autorisés à prendre aucun objet tranchant sur vous ; autrement, vous risqueriez de percer la boule et de mourir. Il n’y aura pas de chahut. Vous marcherez et ne courrez pas. Vous ne sauterez pas partout ni ne vous rentrerez dedans, précisa-t-il en lançant un regard noir à deux adolescents. Le site d’alunissage est ceint d’une clôture d’un mètre de haut. Celle-ci se trouve à dix mètres des objets laissés par les astronautes. Personne n’est autorisé à franchir cette limite. N’essayez surtout pas de passer par-dessus la clôture, sinon je mettrai un terme à la sortie et vous serez renvoyés sur Terre. (Il fit une pause pour nous laisser le temps d’assimiler la menace.) Quand nous serons dehors, vous suivrez mes instructions immédiatement et sans poser de questions. Vous resterez toujours à portée de regard. Vous serez autorisés à vous éloigner dans la direction qu’il vous plaira, mais dès que je vous dirai de revenir, vous vous exécuterez sans discuter. Des questions ?

Un petit Asiatique leva la main.

— Euh, le guide a parlé de radiations… Elles sont dangereuses ?

Bob avait manifestement l’habitude de répondre à cette question.

— La sortie durera environ deux heures. Au cours de cette période, vous recevrez moins de cent microsieverts de radiations, soit la même dose que lors d’une radio dentaire.

— Mais, alors, pourquoi le Centre des visiteurs est-il protégé par un bouclier ? insista Monsieur Nerveux.

— Toutes les structures construites sur la Lune, y compris le Centre des visiteurs, sont blindées pour le bien des gens qui y travaillent et y vivent. Être exposé de temps en temps n’est pas dangereux, mais pas tout le temps.

— Et vous ? Vous êtes souvent dehors, non ?

— C’est vrai, acquiesça Bob en hochant la tête. Toutefois, les maîtres en AEV n’effectuent que deux sorties par semaine pour limiter leur exposition. D’autres questions ?

Monsieur Nerveux baissa les yeux. S’il avait d’autres questions, il était trop intimidé pour les poser.

— Le prix de cette AEV est de 1 500 GPD par personne, annonça Bob en brandissant son pad de paiement.

Chacun leur tour, les touristes posèrent leur Gadget dessus. Je me mêlai au petit groupe et payai moi aussi. Je fronçai les sourcils en découvrant l’état inquiétant de mon compte sur l’écran de mon appareil. Mon plan commençait à me coûter pas mal d’argent.

Bob nous précéda dans l’antichambre. En tant que maître en AEV le plus expérimenté du lot, il avait le privilège de sortir ses clients le premier.

Tout autour de la pièce, des boules de hamster dégonflées étaient suspendues aux murs. À côté de chacune d’elles, il y avait un sac à dos rigide. Le mur du fond était percé d’une grande écoutille flanquée d’un panneau de contrôle. L’ouverture donnait sur un sas assez vaste pour accueillir le groupe entier.

— Ceci est un pack de survie, expliqua Bob en décrochant un sac à dos. Vous l’aurez avec vous pendant la sortie. Ce sera votre système de support-vie personnel. Il ajoute de l’oxygène et stocke le dioxyde de carbone quand c’est nécessaire. Il maintient l’air à la bonne température et contrôle la pression. (Il tourna le sac de profil pour montrer des écouteurs fixés sur le côté avec de la bande Velcro.) Vous aurez ces écouteurs dans les oreilles pendant toute la sortie. La fréquence sera ouverte ; nous communiquerons tous les neuf dessus. Par ailleurs, votre pack de survie me transmettra directement tout problème éventuel.

Monsieur Nerveux leva la main.

— Comment le fait-on fonctionner ?

— Vous ne faites rien. Il est complètement automatique. Ne touchez surtout à rien.

J’écoutai avec une fascination feinte. Évidemment, je savais tout ce qu’il y avait à savoir sur les packs de survie. Dans le cadre de ma formation, on m’avait dotée plusieurs fois d’un pack défectueux avec pour mission d’identifier le problème. Ce que j’avais toujours réussi à faire.

Bob désigna une rangée de placard.

— Rangez là-dedans vos affaires et tout ce dont vous n’aurez pas besoin, mais gardez bien votre Gadget sur vous.

Le niveau d’excitation monta d’un cran. Les touristes souriaient à pleines dents. Les conversations étaient animées. Je me dirigeai vers le placard le plus proche et agitai mon Gadget devant la serrure, qui s’ouvrit en cliquetant. Une fois la porte refermée, seul mon Gadget pourrait la rouvrir. Le système était pratique et élégant ; même Monsieur Nerveux comprit son fonctionnement sans avoir besoin de poser de question.

Je rangeai mon sac dans le placard, puis regardai autour de moi du coin de l’œil pour m’assurer que personne ne m’observait. Je sortis le RIC de mon sac à main et le posai sur le sol, près de la rangée de placards. Impossible de le dissimuler complètement, mais au moins était-il partiellement caché. Puis je glissai la télécommande dans un holster fixé sur l’intérieur de ma cuisse.

Après cela, nous nous équipâmes de nos packs de survie sous le regard vigilant de Bob, avant d’entrer dans nos boules et de nous y laisser enfermer par le maître en AEV. On tituba un peu, il y eut quelques chutes, mais la plupart des gens s’habituèrent très vite à leur boule de hamster. Ce n’était pas si difficile.

Bob sortit sa combinaison d’un placard et l’enfila en moins de trois minutes. Merde ! le bougre était rapide. Pour ma part, je n’étais jamais descendue en dessous des neuf minutes.

Nous nous alignâmes derrière lui ; certains plus gracieusement que d’autres, il est vrai. Bob agita son Gadget devant le panneau de contrôle du sas, dont l’écoutille intérieure s’ouvrit. Puis il nous invita à entrer.

Je passai la première et roulai jusque dans un coin. Comme je faisais face au mur, je sortis la télécommande de sous ma robe et activai le RIC. L’engin se réveilla dans la salle de préparation et activa sa caméra. Je bénéficiais désormais du point de vue du robot en plus du mien.

Comme il s’intéressait aux touristes, Bob tournait le dos au RIC. Les Terriens, quant à eux, avaient le regard rivé sur l’écoutille extérieure, la dernière chose qui les séparait d’une expérience inoubliable sur la Lune. Par ailleurs, les boules de hamster étaient assez sombres pour protéger leurs occupants des rayons solaires.

C’était l’occasion ou jamais. Le petit RIC trottina sur ses adorables petites pattes et fonça dans le sas, s’arrêtant à côté de l’avant-dernière boule avant de se cacher dans un coin.

Bob scella l’écoutille intérieure, puis s’activa sur les roues de l’écoutille extérieure. Les portes extérieures n’avaient rien d’extraordinaire ; les valves étaient actionnées manuellement. Pourquoi pas un système informatisé ultraperfectionné ? Parce qu’un ordinateur peut planter et qu’on ne prend pas de risques avec ce genre de chose.

L’air s’échappa du sas en sifflant, et les boules devinrent plus rigides. Bob vérifiait constamment ses affichages pour s’assurer que les sceaux de ses huit clients n’étaient pas compromis. Lorsque le vide fut fait dans le sas, le maître en AEV s’adressa à nous par radio.

— Bien. Je vais ouvrir l’écoutille extérieure. La zone a été nettoyée de toute roche coupante. Dans tous les cas, si vous voyez un objet susceptible de transpercer votre boule, n’y touchez pas et dites-le-moi.

Il ouvrit la porte, révélant le paysage gris et sans vie de la Lune.

Les touristes s’enthousiasmèrent. Des « oh ! » et des « ah ! » emplirent le sas. Et puis ils voulurent tous parler en même temps sur la fréquence générale.

— Limitez les bavardages au maximum ! intervint Bob. Si vous souhaitez parler à une personne en particulier, appelez-la sur votre Gadget. La fréquence commune est réservée aux instructions et questions relatives à notre sortie.

Bob sortit du sas et nous fit signe de le suivre.

Je roulai sur la surface de la Lune avec les autres. Le régolite crissait et craquait sous ma boule. La peau en polymère flexible bloquait la majeure partie de la lumière qui, de ce fait, devenait chaleur.

Le pack de survie activa l’un de ses ventilateurs, aspirant l’air chaud pour en recracher du froid.

Tout comme les moissonneuses, les boules de hamster doivent gérer le surplus de chaleur qu’elles produisent, ce qui est vraiment emmerdant. Il faut dire qu’on ne peut pas enfermer une personne dans de la cire. Comment les packs de secours s’en sortent-ils ? En libérant la chaleur dans un gros bloc de glace.

Ouais, deux litres de bonne vieille eau gelée. L’eau est un des meilleurs absorbeurs de chaleur connus de la chimie, et il faut beaucoup d’énergie pour faire fondre de la glace. Pour résumer, la durée d’une escapade en boule de hamster est égale au temps nécessaire pour faire fondre le bloc de glace, soit deux heures.

Lorsque nous fûmes dehors, Bob referma l’écoutille extérieure, et nous nous dirigeâmes vers le site d’alunissage. J’avais délibérément laissé dans le sas mon copain RIC – j’avais décidé de le baptiser Ricky.

Nous étions censés contourner l’arc du Centre des visiteurs, ce qui ne faisait pas une longue marche.

Je me joignis aux autres le long de la clôture. Vous vous rappelez quand j’ai dit à Jin Chu que la vue était aussi bonne depuis la salle panoramique ? Eh bien, j’ai menti. C’est beaucoup plus joli de l’extérieur. On a vraiment l’impression d’y être. Remarquez, on y est vraiment. Bref, vous voyez ce que je veux dire.

Je pris le temps d’admirer l’ancien terrain de jeu de Neil et de Buzz. C’était magnifique. Et cela faisait partie de mon histoire.

Mais je n’étais pas là pour ça.

Les touristes s’éparpillèrent pour examiner le site sous différents angles. Certains agitèrent la main en se tournant vers la baie vitrée de la salle panoramique, même si on ne pouvait pas voir à l’intérieur. De notre côté, les vitres étaient comme des miroirs, et il faisait infiniment plus clair dehors.

Je tournai le dos à Bob, comme pour admirer la désolation lunaire, et je m’armai de ma télécommande pour redémarrer Ricky. Vous vous demandez peut-être comment une simple télécommande pouvait produire des ondes radio capables de pénétrer une coque d’Artémis ? Pas facile, en effet, d’émettre à travers deux plaques d’aluminium de six centimètres et un mètre de roche concassée. Eh bien, c’est très simple. Toutes les communications de la ville passent par un réseau constitué de récepteurs et de relais installés au sommet des bulles, dont celle du Centre des visiteurs. Quand il s’agit des questions de sécurité, la communication est l’outil le plus puissant qui soit, surtout pour les maîtres en AEV. La télécommande n’eut donc aucun mal à parler avec Ricky.

Le vide régnait dans le sas ; c’est d’ailleurs l’état par défaut de tout sas. Le groupe suivant était en train de s’équiper, et j’avais une fenêtre très réduite pour agir.

Je fis trotter Ricky jusqu’à l’écoutille extérieure. Le moniteur mettait en évidence les prises possibles. L’IA de la petite machine était fantastique. Je n’avais qu’à lui dire où aller, et elle s’occupait de tout.

Ricky agrippa des tuyaux, des valves et autres protubérances pour escalader la porte. Je lui demandai de s’arrimer à un renfort métallique et de saisir la poignée de l’écoutille.

Il eut besoin de deux griffes pour appliquer assez de force sur la poignée et l’actionner. Après trois tours complets de manivelle, la porte s’entrouvrit. J’ordonnai à Ricky de lâcher prise. Le robot s’exécuta en se retournant comme un chat pour retomber sur ses griffes. Je m’amusais comme une folle ! Dès que je serai riche, je m’achète un cousin de Ricky, me dis-je.

Tel un félin entrant discrètement dans une chambre, Ricky ouvrit un peu plus la porte, se faufila dehors et referma la porte derrière lui.

Je jetai un œil par-dessus mon épaule pour m’assurer que personne ne me surveillait. La plupart des touristes étaient agglutinés contre la clôture, et Bob se contentait de les regarder de loin. Comme tout le monde respectait les règles et que personne ne courait de danger, le maître en AEV était satisfait.

Ricky escalada l’écoutille pour la verrouiller de l’extérieur. Après cela, je lui demandai de grimper au sommet du dôme du Centre des visiteurs, où personne ne le remarquerait. Le robot gravit joyeusement le flanc de la structure, trouvant un chemin complexe quoique efficace, à base de poignées et de prises diverses. Il lui fallut deux minutes pour arriver à destination.

J’activai le mode économie d’énergie avant de ranger la télécommande dans son holster, puis je me tournai vers le dôme du Centre des visiteurs et constatai avec plaisir que je ne voyais pas son sommet. C’était parfait.

La phase deux était terminée. Je passai le restant de la sortie à admirer l’Eagle. Dire que des gens s’étaient posés sur la Lune à bord de ce truc. Incroyable. Jamais je n’aurais accepté de monter dans un engin pareil. Pas même pour un million de GPD.

Bon, d’accord, pour un million, je l’aurais fait, mais je n’aurais pas été très rassurée.

 

Cher Kelvin,

Sean a merdé.

Je l’adore et, au lit, il sait comment me faire hurler de plaisir, mais il lui arrive d’être carrément bête.

Il a mis la main sur un peu d’herbe ; il l’a achetée à un touriste, je crois. Restait à trouver un endroit où faire la fête. Le souci, chez nous, c’est que la fumée déclenche immanquablement les alarmes à incendie. Alors où aller ?

J’avais la solution idéale : le nouvel atelier de mon père !

Papa est en train d’agrandir son business. Il loue un nouveau local dans lequel il a installé pas mal de matos. Il fait passer des entretiens à des soudeurs, qu’il compte embaucher. Bref, ça ne rigole pas.

L’atelier ne fonctionne pas encore ; tout l’équipement nécessaire n’est pas encore arrivé. En somme, on disposait d’un vaste local à moitié vide, dont je connaissais le code d’ouverture. Fumer dans une pièce ignifuge est le truc le plus raisonnable du monde, non ? Pas question de mettre la ville en péril. Donc j’ai fait part de mon idée à Sean.

On a fait notre fête. Une petite fête, hein, avec quelques copains de Sean et nous. On a bu et on était bien défoncés. Le souci, c’est que Sean et ses potes ont voulu jouer avec le matos de mon père. J’aurais dû les arrêter, mais tout le monde se marrait. Je ne voulais pas casser l’ambiance, tu comprends ?

Il se trouve que papa avait rempli ses bouteilles d’acétylène ce matin-là. Sean et ses bouffons de copains se bagarraient avec des chalumeaux reliés à des bouteilles de gaz vraiment pleines. Quelqu’un a dû tourner un robinet ou un truc comme ça, parce que, quand les torches en métal se sont entrechoquées en produisant une étincelle…

Pour faire court, l’atelier a pris feu, l’alarme s’est déclenchée et le local s’est scellé automatiquement. On était coincés et on a à peine eu le temps d’atteindre l’abri pressurisé. On s’est serrés dedans en attendant les pompiers.

Je passe sur les détails, mais personne n’a été blessé. L’atelier a été dévasté, en revanche. Rudy – notre flicaillon fureteur – voulait me faire expulser, mais, comme l’herbe a été détruite par l’incendie, aucune preuve d’utilisation de matière inflammable illégale n’a été retrouvée.

Inutile de te dire que mon père était furax. Il m’a gueulé dessus comme jamais. Ça n’arrêtait pas. « Et j’ai mis tout ce pognon dans cet atelier, et tout est parti en fumée à cause de toi, etc. etc. » Moi, ça m’a rendue folle parce que, quand même, j’aurais pu y passer. Il aurait tout de même pu me demander comment j’allais, non ?

La discussion a dégénéré. Il a dit que je devais cesser de voir Sean. Comme s’il avait son mot à dire ! Et puis il m’a ressorti ses conneries habituelles sur ce prétendu potentiel que je serais en train de gâcher.

J’en ai ma claque de ce mot : « potentiel »… J’en ai plus qu’assez de l’entendre dans la bouche de mon père, de mes profs, de tous les « adultes » qui croisent ma route.

Je lui ai répondu que je continuerais de sortir avec les mecs qui me plairaient. Et lui, il n’arrêtait pas de me casser les pieds, de me répéter que, avec un esprit comme le mien, je pourrais « faire la différence », que Sean me faisait perdre mon temps, bla-bla-bla. C’est ma vie et j’en fais ce que je veux !

J’ai rassemblé quelques affaires et je me suis barrée. Pour l’instant, je crèche chez Sean. C’est beaucoup plus sympa que chez mon père. Sean n’a que vingt-trois ans, et il a déjà son appart avec sa chambre et sa salle de bains privative. Lui au moins ne trime pas comme un esclave comme tout le monde souhaiterait que je le fasse. Il est bookmaker et il couvre tout seul tous ses paris. Il est en train d’économiser pour se payer une table au Casino Starlite. C’est dans la bulle Aldrin !

Je vais me trouver un boulot et mettre assez d’argent de côté pour acheter un appartement. Ou pas. Sean et moi, nous allons peut-être bien continuer à vivre ensemble.

Chère Jazz,

Je suis vraiment désolé d’apprendre que tu t’es engueulée avec ton père. Je sais que tu es en colère mais, je t’en prie, essaie de te réconcilier avec lui, même si tu ne veux plus habiter chez lui. Il n’y a rien de plus important que la famille.

Sinon, j’ai dégotté un job à la KSC ! Je suis l’assistant du chef de soute, je pèse des boîtes toute la journée, mais c’est un bon début ! Après ma période d’essai, ils comptent me former à l’équilibrage de la charge utile. C’est une étape très importante, dont dépend la réussite d’un décollage.

Si j’arrive à devenir un jour chef de soute, je pourrai payer le lycée professionnel à mes sœurs. Alors, quand on aura tous les quatre un métier, on entretiendra nos parents. Mon père et ma mère pourront enfin prendre leur retraite. Ce n’est pas pour demain, mais mes sœurs et moi travaillons dur pour que cela arrive.

Cher Kelvin,

Désolée de te répondre si tardivement. Ces deux dernières semaines ont été plutôt mouvementées. Sean et moi, nous nous sommes disputés, puis réconciliés. Je te passe les détails, mais tout va bien, maintenant.

Félicitations pour ton travail !

Des Saoudiens sont passés me voir l’autre jour pour me proposer d’apprendre la soudure. Au moins cinq maîtres soudeurs me veulent comme apprentie, en ville. Les usineurs hongrois sont passés aussi. Ils disent que la soudure et l’usinage se ressemblent, car ils concernent le travail du métal. Je ne vois pas le rapport, mais peu importe. Bref, ils pensent que je peux me débrouiller dans ces deux domaines.

Je ne sais pas comment, mais l’info s’est propagée dans toute la ville selon laquelle je serais libre ou un truc comme ça. Des artisans sont venus me voir. Des plombiers, des électriciens, des verriers et j’en passe. Je suis devenue la jeune fille la plus courtisée d’Artémis. Bon, c’est vrai, j’ai la réputation d’être bonne dans tout ce que je fais, mais il ne faut quand même pas exagérer.

Ça sent l’intervention de Papa à plein nez. Il a laissé ses empreintes digitales partout, c’est évident. Il a de l’influence dans le milieu de l’artisanat. Soit il leur a demandé de venir me voir, soit ils veulent tous m’embaucher pour renforcer leur coopération avec lui.

J’ai refusé toutes leurs offres. Je ne déteste pas mon père, attention. C’est juste que j’ai envie de tracer ma propre route. Et puis, pour te dire la vérité, tous ces boulots sont quand même difficiles.

J’ai été engagée comme coursière. C’est temporaire, histoire de gagner un peu d’argent de poche. Sean paie notre loyer, mais je n’ai pas envie de dépendre entièrement de lui, tu comprends. En tout cas, ça me plaît, parce que je peux travailler beaucoup ou très peu, selon mes envies. Il n’y a pas de structure, pas de hiérarchie, pas de patron. Je suis payée à la course.

Sinon, dans un autre registre, Sean se tape d’autres filles. On n’a jamais signé de contrat d’exclusivité, tu me diras. Je me suis installée chez lui parce que je n’avais nulle part où aller. C’est une situation un peu délicate, mais bon… On s’est imposé quelques règles, dont une très importante : ni lui, ni moi ne devons ramener d’autres personnes chez nous. Qu’il aille baiser ailleurs si ça lui chante. Pour ce qui me concerne, ça reste très théorique. Jongler entre plusieurs mecs, ça ne m’intéresse pas. Un, c’est largement suffisant.

Je ne te mentirai pas : cette situation ne me plaît pas trop. Mais Sean m’avait prévenue dès le départ, donc je n’ai pas le droit de me plaindre. Nous verrons où cela nous mènera.

5

Le lendemain matin, j’étais couchée dans mon cercueil et je bidouillais la télécommande du RIC.

Ricky revint à la vie quand je le lui demandai. Il était chargé à 92 %. Malheureusement, mon petit Ricky était dépourvu de panneaux photovoltaïques. Pourquoi ses concepteurs auraient-ils fait les choses autrement ? Les RIC sont censés servir deux heures d’affilée, pas plus, avant de rentrer au bercail.

Je le fis descendre du dôme du Centre des visiteurs et s’arrêter juste au-dessus du sas du train. Alors, il me fallut attendre. Je passai un peu le temps avec mon Gadget, lisant notamment mon magazine de potins mondains en arabe. Apparemment, la reine et les épouses s’étaient liguées contre le fils ! Incroyable ! On sait qu’on est une vraie pourriture quand notre propre mère nous le dit.

Le premier train de touristes arriva enfin au Centre des visiteurs. Ricky descendit du dôme et grimpa sur la voiture elle-même. Le train était parfaitement à l’heure. Dix minutes plus tard, il repartit pour Artémis avec mon petit chargement sur le dos.

Les RIC ont une très bonne autonomie, mais ils sont incapables de parcourir quarante kilomètres sur le sol lunaire. Ricky rentrerait en ville avec style car je voulais le meilleur pour mon nouveau copain !

Je retournai sur mon site de ragots en attendant que le train arrive à Artémis.

Mon Dieu ! je n’arrivais pas à croire toutes les méchancetés que sa deuxième épouse racontait sur le prince. C’était du lourd ! Mais j’étais passée par là, et je comprenais. Être trompé, ça craint

À l’arrivée du train, j’envoyai Ricky sur le dôme de la bulle Aldrin. À partir de là, les choses devinrent plus faciles car je lui demandais de faire ce pour quoi il avait été conçu.

Ricky rampa sur la coque extérieure de la bulle Aldrin, traversa le tunnel connecteur Aldrin-Conrad, puis grimpa au sommet de la bulle Conrad.

Tandis que je retournais à mes ragots, il se mit en veille.

ATTENTION : VOUS ENTREZ DANS LE PARC ALDRIN. LE PARC N’EST PAS PROTÉGÉ PAR UNE DOUBLE COQUE. SI UNE ALARME DE DÉPRESSURISATION RETENTIT, RÉFUGIEZ-VOUS DANS L’ABRI LE PLUS PROCHE. LES ABRIS PRESSURISÉS SONT MARQUÉS PAR DES DRAPEAUX BLEUS ET RÉPARTIS DANS TOUT LE PARC.

ENTRÉE : NON-RÉSIDENTS : 750 GPD. GRATUIT POUR LES RÉSIDENTS.

J’agitai mon Gadget devant le lecteur, et la porte de la cabine s’ouvrit. Pour moi, l’entrée était gratuite, évidemment. Qui dit que le concept de citoyen artémisien est fallacieux ?

J’entrai dans la cabine et attendis que la porte extérieure se scellât. Alors seulement la porte intérieure se déverrouilla, me laissant pénétrer dans le parc. J’avançai dans la lumière du soleil. Oui, la lumière du soleil.

Le parc Aldrin occupe les quatre étages supérieurs de la bulle. Contrairement au reste de la ville, il est surplombé d’une voûte constituée de panneaux de verre. Le même genre de verre utilisé dans le Centre des visiteurs du site d’Apollo 11. Fièrement manufacturé ici même, sur la Lune.

Il était 15 heures, heure de Nairobi – et donc heure d’Artémis –, mais physiquement, c’était le « matin lunaire ». Le soleil était suspendu au-dessus de l’horizon et dispensait sa lumière sur le parc. Le verre protégeait les promeneurs des radiations et des UV qui, autrement, nous auraient grillés vivants.

Il me restait du temps avant mon rendez-vous avec Svoboda, alors je me promenai.

Le plan du parc est simple et élégant. Le jardin circulaire occupe l’espace tout entier, entourée par la paroi en verre. Le terrain est principalement plat, avec quelques collines artificielles. Des collines tapissées d’herbe authentique, véritable. Ce qui n’est pas un mince exploit.

Je me baladai autour du périmètre en regardant dehors. Franchement, le paysage lunaire ne m’a jamais attirée. Je trouve qu’il n’a aucun intérêt, mais tout le monde n’est pas de cet avis. Les amoureux du zen, par exemple. À mes yeux, je trouve qu’Artémis est de loin ce qu’il y a de plus beau sur la Lune.

Les bulles de la ville scintillaient dans le soleil comme des nichons de métal. La poésie et moi, ça fait deux, et je m’en fous ! Pour moi, les bulles ressemblent à des nichons.

À l’ouest, la bulle Conrad dominait le paysage. À l’intérieur, elle était un peu crasseuse et misérable, mais de l’extérieur, elle était aussi belle que ses sœurs.

Au sud-ouest, la bulle Armstrong, plus petite, ressemblait à une araignée au centre de sa toile. Plus loin, dans la même direction, il y avait la bulle Shepard et sa population de richards. A priori, une demi-sphère ne pouvait pas avoir l’air arrogant, et pourtant, c’était le cas de celle-ci. La bulle Bean se dressait entre les bulles Conrad et Shepard, à la fois symboliquement et géographiquement. Si mon plan fonctionnait, je m’installerais là-bas. Pour le moment, c’était la plus éloignée des bulles.

Je me tournai vers le nord. La mer de la Tranquillité s’étirait à perte de vue. Des collines grises et des rochers irréguliers se succédaient jusqu’à l’horizon. J’aurais adoré vous raconter que cette désolation avait quelque chose de magnifique et toutes ces conneries, mais… Autour d’Artémis, le terrain est quadrillé de traces de roues, jonché de cailloux dénudés. Nous avons beaucoup de bâtiments, dans le coin. À votre avis, d’où vient la pierre dont se servent les maçons ?

Je me dirigeai vers les Dames, au centre du parc.

De véritables arbres auraient été trop difficiles à faire pousser et à entretenir, mais le parc était orné d’une sculpture très réaliste d’un cannelier. Deux statues se dressaient en dessous : Chang’e, la déesse chinoise de la Lune, et Artémis, la déesse grecque qui avait donné son nom à notre chère cité. Les deux femmes étaient figées au milieu d’un éclat de rire, la main de la première posée sur l’avant-bras de la seconde. Elles semblaient occupées à discuter comme de bonnes copines. On les appelait les « Dames ». Je les rejoignis et m’adossai à l’« arbre ».

Je levai les yeux vers la moitié de Terre visible dans le ciel.

— On ne fume pas dans le parc, lança une vieille voix rauque.

Le jardinier avait au moins quatre-vingts ans. Il travaillait là depuis la création même du parc.

— Vous voyez une cigarette dans ma main ?

— Je vous ai chopée une fois, dans le temps.

— C’était il y a dix ans.

— Je vous surveille, me prévint-il en désignant ses yeux, puis les miens.

— Je pourrais vous poser une question ? Vous avez émigré sur la Lune uniquement pour tondre de la pelouse ?

— J’aime les plantes. Et mes articulations me font souffrir. La pesanteur lunaire soulage mon arthrite. Après le décès de mon épouse, poursuivit-il en se tournant vers la Terre, je n’avais aucune raison de rester là-bas.

— C’est un sacré voyage pour un vieil homme.

— J’avais l’habitude de voyager dans le cadre de mon travail. Ça ne me dérange pas.

Svoboda arriva pile à l’heure, comme à son habitude. Il portait un sac sur l’épaule et souriait. Il me désigna de l’index, puis montra les statues des déesses.

— Eh, regardez-moi ça ! Trois bombasses lunaires réunies au même endroit !

— Svoboda, un jour, je t’expliquerai comment il faut parler aux femmes, m’exaspérai-je en levant les yeux au ciel.

— Eh, je vous connais, vous ! reprit-il en regardant le jardinier. Vous êtes Mike, c’est ça ?

— Pas du tout. Je vous laisse seuls, vous et votre micheton, assena le jardinier en me lançant un regard noir. Pas de sexe sur la pelouse, s’il vous plaît.

— Essayez de ne pas mourir de vieillesse en chemin, Papy, lançai-je.

L’homme nous tourna le dos et s’en alla en agitant la main.

— Tu l’as terminé ? demandai-je à Svoboda.

— Ouais, et je l’ai apporté ! confirma-t-il en me tendant le sac.

— Merci, dis-je en jetant un coup d’œil à l’intérieur.

— Tu as eu l’occasion d’essayer le préservatif ?

— On s’est vus hier… Tu te fais des idées sur ma vie sexuelle.

— Oh, je demande, c’est tout. Je ne viens pas assez souvent ici, remarqua-t-il en regardant autour de lui. C’est un bel endroit pour se détendre.

— Quand on aime les débris volants, oui.

Le parc était connu pour cela. Quand on vient de la Terre, on a beau se préparer psychologiquement, on lance toujours trop fort. Votre ami receveur, posté à dix mètres de vous, verra systématiquement la balle passer au-dessus de sa tête et filer vers l’autre bout du parc. Quant aux frisbees, je préfère ne pas en parler. Entre la pesanteur réduite et la faible pression atmosphérique, ils sont un mystère complet pour les touristes.

— Moi, ça me plaît, rétorqua Svoboda. C’est le seul endroit naturel de la ville. Les espaces ouverts me manquent.

— De l’espace ouvert, il y en a à foison dehors. Et puis, pour passer du temps entre amis, un bar, c’est quand même mieux qu’un parc.

— On est amis ? me demanda-t-il, le regard pétillant d’espoir.

— Ouais.

— Cool ! Je n’ai pas beaucoup d’amis. Et tu es la seule à avoir des seins.

— Tu as vraiment, vraiment besoin d’apprendre à parler aux femmes.

— Ah, oui. C’est vrai. Désolé.

Je n’étais pas en colère. Je l’avais à peine entendu, obsédée que j’étais par mon plan.

On y était. Toutes les pièces du puzzle étaient en place. J’avais du matériel de soudure, mon système électronique sur mesure, et le RIC était prêt. Ma respiration devenait haletante, et j’avais l’impression que mon cœur battait hors de ma poitrine. Mon petit plan n’était plus seulement théorique. J’allais véritablement le réaliser.

***

Cette nuit-là, je réparai la valve défectueuse de ma combinaison d’AEV, que je vérifiai consciencieusement. Avant de recommencer. Jamais je ne l’avouerais à Bob, mais il avait tout à fait raison quand il disait que j’avais mal inspecté ma combinaison avant le test. Et pourtant, faire en sorte que ma combinaison ne me tue pas était de ma responsabilité. Cette fois-là, je ne laissai absolument rien au hasard.

Je dormis un peu, juste un peu. Je ne suis pas très courageuse, et je n’ai jamais prétendu le contraire. Le moment était venu. Mon avenir dépendait de la réussite de mon plan.

Je me réveillai à 4 heures du matin. J’étais trop nerveuse pour attendre davantage.

Je marchai jusqu’au Port des entrées pour récupérer Rossinante et ma combinaison d’AEV, puis je conduisis dans la ville endormie jusqu’au sas de la bulle Conrad. À cette heure de la journée, il n’y avait personne dans les parages. Je déchargeai dans l’antichambre mon matériel d’AEV et le gros sac marin rempli d’équipement dont j’avais besoin afin qu’aucun passant éventuel ne les voie.

Enfin, je retournai garer Rossinante, désormais vide, au port. Astuce : si vous vous apprêtez à commettre un forfait d’ampleur, évitez de laisser votre véhicule garé devant la scène de crime.

Je retournai au sas de la bulle Conrad et m’enfermai dans l’antichambre. J’espérai simplement ne croiser personne en chemin pour éviter d’avoir à improviser une explication.

Je collai du ruban adhésif sur tous les signes distinctifs de mon matériel d’AEV. Numéros de série, numéros de licence, le grand écusson sur lequel était brodé mon nom, sur la poitrine… Puis je réveillai Ricky. Le robot se redressa immédiatement.

Suivant mes instructions, il descendit du dôme de la bulle Conrad jusqu’au sas. Là, il tourna la roue de l’écoutille extérieure, se laissa tomber au sol et se glissa à l’intérieur, refermant la porte dans son dos. Après l’avoir scellée, il se dirigea vers l’écoutille intérieure.

Par le petit hublot percé dans la porte, je regardai mon petit copain manipuler les valves manuelles pour laisser l’air d’Artémis entrer dans le sas. Un rapide sifflement plus tard, la pression du sas et celle de la ville étaient équivalentes. Ricky tourna la roue de l’écoutille interne et l’ouvrit.

J’entrai dans le sas et donnai une tape sur la tête de mon ami.

— Bon garçon !

J’éteignis le robot et le rangeai dans un placard de l’antichambre avec sa télécommande.

Bien. On y était. Le sas était prêt à être utilisé, et le panneau de contrôle ignorait ma présence. Pour prouver que je dominais la situation, je fis un doigt d’honneur au panneau, qui ne parut pas impressionné.

Je m’équipai. Je me chronométrai, évidemment, comme le faisaient les maîtres en AEV. Onze minutes. Merde ! Comment Bob faisait-il pour ne mettre que trois minutes ? Ce mec était un sacré prodige.

J’activai les systèmes de la combinaison, qui se réveillèrent comme il se devait, puis je lançai un test d’étanchéité. La combinaison augmenta légèrement sa pression interne et surveilla son état. C’était le meilleur moyen de détecter d’éventuelles fuites. Aucun problème signalé.

J’entrai dans le sas, scellai l’écoutille interne et démarrai le cycle. Lorsqu’il fut terminé, j’ouvris la porte extérieure.

Bonjour, la Lune !

En soi, effectuer une AEV en solo n’est pas spécialement dangereux ; les maîtres font cela tout le temps. Sauf que la mienne était secrète. Personne ne savait que j’étais dehors. En cas de souci, personne n’aurait l’idée de me chercher hors de la ville. Le temps que quelqu’un pense à vérifier dehors, mon corps mort et superbe serait étendu, seul quelque part sur le sol lunaire.

Je m’assurai que mon micro était éteint, mais je laissai le récepteur allumé et branché sur le canal public des AEV. Mieux valait que je sois prévenue si quelqu’un décidait de s’aventurer dehors.

Grâce à mes deux bouteilles d’oxygène, je bénéficiais de seize heures d’autonomie. Et j’avais préparé six bouteilles supplémentaires représentant huit heures d’air chacune. Normalement, je n’aurais pas besoin de tout cet oxygène, mais je préférais prendre toutes les précautions possibles.

Enfin, pas tout à fait. Je m’apprêtais quand même à braquer un chalumeau sur une moissonneuse en mouvement. Mais on se comprend.

Le voyant de mon système d’extraction de CO2 était au vert, ce qui était une bonne chose car je n’aimais pas trop mourir. Dans le temps, les astronautes avaient besoin de filtres jetables pour collecter le dioxyde de carbone. Les combinaisons modernes, elles, extraient les molécules de CO2 grâce à un dispositif complexe utilisant des membranes et le vide extérieur. Ne me demandez pas les détails. Tout ce que je sais, c’est que ça fonctionne tant que la combinaison est alimentée en énergie.

Je vérifiai les états opérationnels une nouvelle fois pour m’assurer que toutes les valeurs étaient acceptables. Ne comptez pas exclusivement sur les alarmes de votre combinaison pour vous prévenir d’une anomalie ! Elles sont bien conçues, mais elles sont là en dernier recours. Votre sécurité dépend d’abord de vous.

Je pris une profonde inspiration, passai mon sac marin sur l’épaule et me mis en marche.

***

Pour commencer, il me fallut contourner la ville. Le sas de la bulle Conrad faisait face au nord, alors que la fonderie Sanches Aluminium se trouvait au sud. Cela me prit une bonne vingtaine de minutes.

Après quoi, il me fallut deux heures pour atteindre le complexe industriel comprenant la fonderie et les réacteurs de la centrale électrique, à un kilomètre de là. Voir Artémis – le seul endroit habitable de ce gros caillou – rapetisser au loin était déconcertant. Au revoir, Artémis !

J’arrivai enfin au pied de ce que nous appelions la Berme.

Au moment de la construction d’Artémis, quelqu’un a demandé : « Eh, les mecs, et si une explosion se produisait dans un réacteur ? Ils se trouvent à seulement mille mètres de la ville. Ce ne serait pas terrible, hein ? » Quelques intellos ont alors réfléchi en fronçant les sourcils, et puis l’un d’entre eux a pris la parole : « On pourrait installer un tertre de régolite entre nous et le complexe… » Le mec a eu droit à une promotion et à une parade.

Bon, ça ne s’est pas vraiment passé comme ça, mais vous pigez le concept. La Berme protégerait la ville en cas d’explosion. Les coques des bulles résisteraient sans doute, mais deux protections valent mieux qu’une. En revanche, les radiations ne nous feraient pas grand mal. Même si le cœur d’un réacteur entrait en fusion, la ville ne risquerait pas grand-chose tant son blindage est épais.

Je m’assis pour me reposer au pied de la Berme. J’avais déjà beaucoup marché.

Je tournai la tête à l’intérieur de mon casque, mordis dans un téton – ne vous excitez pas trop vite – et bus un peu d’eau. Le système de régulation de la température servait également à rafraîchir l’eau. Eh ! j’avais mis un paquet de blé dans cette combinaison. C’était du matériel de qualité quand il ne merdait pas en me faisant foirer mes examens.

Je poussai un grognement puissant et commençai mon ascension. Cinq mètres à un angle de 45 degrés. Cela vous semble peut-être peu, surtout compte tenu de la pesanteur lunaire, mais quand vous trimballez cent kilos de combinaison plus cinquante d’équipement, c’est loin d’être une mince affaire, croyez-moi.

Je montai en respirant à grand-peine, en soufflant et en jurant. J’inventai même quelques obscénités. Enfin, je crois. « Chiétindeum… », ça existe ? Bref, je finis par atteindre le sommet, d’où j’embrassai le paysage du regard.

Les réacteurs occupaient des bâtiments aux contours irréguliers. Des dizaines de tuyaux les reliaient à des centaines de panneaux thermiques scintillants répartis sur le sol.

Sur Terre, les réacteurs se débarrassent de leur chaleur dans des lacs et des rivières. Lacs et rivières qui – cela ne vous aura pas échappé – nous font défaut. Nos excédents de chaleur à nous sont donc émis dans l’espace sous la forme de lumière infrarouge. C’est une technologie centenaire, mais nous n’avons rien trouvé de mieux.

La fonderie se dressait à deux cents mètres des réacteurs. Il s’agissait d’une mini-bulle de trente mètres de diamètre, flanquée d’une trémie. Celle-ci réduisait les rochers à l’état de gravillons grossiers, dont on emplissait des containers cylindriques. Ces derniers étaient ensuite mis dans des conduits et expédiés à l’intérieur de la fonderie grâce à la pression de l’air. Comme dans les bons vieux tubes pneumatiques des années 1950. Le site étant pourvu de pompes et de systèmes de gestion du vide, pourquoi ne pas en tirer parti ?

Le sas du train se trouvait du côté opposé de la bulle. Les rails qui arrivaient de la ville formaient une fourche, dont une branche conduisait au sas et l’autre à une voiture silo automatisée, qui livrait du carburant pour fusée au port.

Je descendis de deux mètres environ et trouvai une position où m’allonger. Comme je ne connaissais pas du tout les horaires des moissonneuses, je n’avais d’autre choix que d’attendre.

Et attendre.

Et attendre encore.

Si cela vous intéresse, il y avait exactement cinquante-sept rochers dans les environs. Je les classai du plus petit au plus grand, puis changeai d’avis et les rangeai du plus sphérique au moins sphérique. Puis j’essayai de faire un château de régolite, mais n’obtins qu’un monticule. Les particules de régolite sont rugueuses et s’amalgament assez bien, mais les gants d’une combinaison d’AEV ne permettent pas de réaliser des miracles. Lorsque je me fus rendu compte que je n’étais capable d’ériger que des demi-sphères de poussière, je me contentai d’un modèle réduit d’Artémis.

Bref, j’attendis quatre heures.

Quatre. Putain. D’heures.

Enfin, j’aperçus un scintillement à l’horizon. Une moissonneuse rentrant au port ! Dieu merci ! Je me levai et préparai mon sac pour reprendre la route. (Comme je m’ennuyais à mourir, j’avais classé mon matériel par ordre alphabétique. D’abord en anglais, puis en arabe.)

Je descendis de la Berme en bondissant. La moissonneuse et moi convergions vers la fonderie. J’arrivai la première.

Je rampai autour de la bulle pour rester hors de portée des caméras de la moissonneuse. Sans aucune raison valable, il est vrai, car personne ne se donnerait la peine de regarder ces images. Je continuai autour de la bulle jusqu’à ce que l’énorme machine apparaisse devant moi. Elle était là, dans toute sa gloire géante et rutilante.

La moissonneuse recula jusqu’à la trémie, où elle s’arrima. Alors la benne se souleva.

Des milliers de kilogrammes de minerai se déversèrent dans la trémie. Un bref nuage de poussière accompagna l’avalanche, qui disparut presque immédiatement. Il n’y avait pas d’air pour faire flotter ces particules.

Une fois vide, la benne redescendit, et la moissonneuse se figea. Des bras mécaniques se déplièrent et fixèrent des câbles et conduits au véhicule pour le recharger et le refroidir. J’ignorais combien de temps ces processus prendraient, mais je n’avais pas de temps à perdre.

Un million de GPD…, me dis-je.

Je grimpai sur le flanc de la machine, jetai mon sac dans la benne, puis je sautai moi aussi dans cette dernière. Rien de plus facile.

Alors que je pensais attendre longtemps, les batteries ne mirent que cinq minutes à se remplir. Chez Toyota, on fait du bon boulot. La moissonneuse redémarra et s’ébranla.

Mon plan fonctionnait ! Je gloussai comme une petite fille. Eh, j’ai le droit ! Je suis une fille ! En plus, personne ne me regardait. Je sortis une tige en aluminium de mon sac marin, montai sur le toit de la machine et la brandis devant moi.

— En avant, puissant destrier !

Et ainsi fut-il… La moissonneuse se dirigeait vers le sud-ouest, vers les contreforts de Moltke, à la vitesse faramineuse de cinq kilomètres par heure.

Je regardai la bulle de la fonderie et les réacteurs disparaître dans mon dos, et mon malaise réapparut. Ne vous méprenez pas : je n’avais pas peur de m’éloigner de la Comté. Le train du Centre des visiteurs, par exemple, parcourait quarante kilomètres, mais je ne m’étais jamais retrouvée aussi loin d’éventuels secours.

Comme nous nous enfoncions dans les contreforts, le paysage se fit irrégulier et rocheux. La moissonneuse ne ralentit pas pour autant. Le véhicule n’était peut-être pas rapide, mais – diable ! – il avait du couple.

Nous heurtâmes un premier rocher, et je faillis être éjectée de la benne. J’eus le plus grand mal à garder tout mon matériel à l’intérieur du véhicule inconfortable. Comment les pierres pouvaient-elles rester dedans pendant le voyage de retour ? Peut-être les engins roulaient-ils plus prudemment lorsqu’ils étaient chargés. Néanmoins, je préférais être secouée dans tous les sens que marcher. Cette pente aurait fini par me tuer.

Enfin, le terrain redevint plat et le voyage plus fluide. Je lâchai de nouveau mon sac marin et grimpai sur le toit. Nous étions arrivés sur la zone de collecte.

La vaste plaine avait été vidée de ses rochers au fil des années. Excellent. Une mer d’huile, enfin. La zone dégagée était vaguement circulaire. J’avisai trois autres moissonneuses occupées à remplir leur benne de roche en bordure de la clairière. Ma machine les rejoignit doucement et abaissa son godet.

Je jetai mon matériel hors du véhicule et sautai à terre. À ce stade, je n’avais aucun moyen d’échapper aux caméras de navigation. Il me restait à espérer qu’aucun employé de Sanches n’aurait l’idée de montrer ces images à sa petite amie pour l’impressionner.

Je ramassai mon équipement et passai sous la moissonneuse.

La première étape consistait à m’attacher sous le châssis avec mon matériel. Les moissonneuses ne restent pas en place très longtemps, et je n’avais pas envie de courir après la mienne. Je retournai mon sac marin pour préparer mon équipement.

D’abord, la bâche. Constituée de plastique renforcé à la fibre de carbone, elle était lourde et dotée d’œillets aux quatre coins afin de pouvoir être tendue. Je passai une corde en nylon dans ceux-ci et l’attachai à quelques points de levage. J’avais mon hamac. Je me glissai dans mon nouveau repaire et pris mon matériel de soudure avec moi.

La moissonneuse s’anima. Sans doute avait-elle chargé quelques rochers dans sa benne et avançait-elle pour avaler une autre bouchée minérale. Il n’y avait pas de bruit, donc rien pour me prévenir. Léger problème : je n’avais pas eu le temps d’embarquer dans le hamac mes bouteilles d’oxygène de rechange.

Je les regardai s’éloigner. Ce n’était pas la fin du monde. Je les récupérerais plus…

Un énorme rocher, déstabilisé par un trou fraîchement creusé à sa base, bascula sur les bouteilles d’oxygène. Un pet pathétique s’échappa de sous la pierre, soulevant brièvement un nuage de poussière. Et puis plus rien. C’était la fin de ma réserve d’air.

— Putain, non ! hurlai-je.

Je pris le temps de calculer à quel point j’étais foutue.

Je vérifiai les chiffres affichés sur mon avant-bras. Six heures d’oxygène dans ma réserve principale. Deux heures supplémentaires dans la réserve d’urgence. J’avais une autre bouteille pour souder. Je pourrais la relier à la valve universelle de ma combinaison, mais cela reviendrait à faire une croix sur l’objectif de ma sortie. J’avais besoin de cet oxygène pour réaliser mon funeste plan.

Je disposais donc de huit heures d’air respirable. Était-ce toujours faisable ?

Artémis se trouvait à trois kilomètres. Trois kilomètres de terrain difficile, quoique principalement en descente. Soit environ deux heures.

Dans mon plan originel, j’avais prévu d’attendre la nuit – la nuit officielle, pas la véritable nuit lunaire – et de rentrer quand tout le monde serait endormi. Toutefois, je n’avais plus la possibilité d’attendre aussi longtemps. Il me faudrait rentrer en plein jour.

Mon nouveau plan : le sas de l’Indian Space Research Organisation, ou ISRO Il permettait d’accéder aux locaux des diverses agences spatiales de la bulle Armstrong. J’y croiserais quelques chercheurs un peu paumés, et l’un d’entre eux essaierait peut-être de me parler, mais je continuerais d’avancer sans répondre. Avec ma visière baissée, personne ne me reconnaîtrait. Par ailleurs, contrairement au sas de la bulle Conrad, celui-ci ne serait pas rempli de maîtres en AEV.

Bon, mon problème était quasi résolu. Cela signifiait que j’avais six heures devant moi avant de quitter cette clairière. Quatre-vingt-dix minutes par moissonneuse. Je n’avais pas de temps à perdre.

Je m’installai aussi confortablement que possible et préparai mon matériel de soudure. Je plaçai les bouteilles d’acétylène et d’oxygène entre mes jambes pour qu’elles restent stables. À l’aide d’un tournevis, je grattai un cercle de trois centimètres de diamètre à une dizaine de centimètres de la soupape du circuit de refroidissement. C’est là que je devrais couper.

J’abaissai la visière de protection de mon casque et collai dessus mon masque de soudeur avec du ruban adhésif. J’ouvris le robinet d’acétylène, basculai le mélange en mode allumage, créai une étincelle et…

Rien.

Mmh…

Je réessayai. Encore rien. Il n’y avait même pas d’étincelles.

Je vérifiai le réservoir d’acétylène. Pas de problème de débit. Qu’est-ce qui clochait, alors ?

Je relevai ma visière et examinai mon briquet allumeur. Mon père m’avait appris à utiliser un briquet à pierre car les briquets électriques « n’étaient pas fiables ». Le dispositif se résumait à une pierre frottant contre des rainures en acier grâce à un ressort. Rien de compliqué là-dedans. On parle d’une technologie vieille de mille ans. Pourquoi ne fonctionnait-il pas ?

Oh.

D’accord.

Lorsque la pierre frotte l’acier, elle projette de minuscules éclats de métal. Le métal brûle à cause d’un phénomène complexe lié à la surface et aux taux d’oxydation. Pour faire simple, il rouille tellement vite que la chaleur produite génère du feu.

Détail amusant : l’oxydation requiert de l’oxygène. Le briquet à pierre ne peut pas fonctionner dans le vide. Bien, bien. Pas de panique. La flamme d’un fer à souder est produite par de l’acétylène et de l’oxygène. J’ajustai les robinets de sorte qu’il y ait très peu d’acétylène et beaucoup d’oxygène dans le mélange. Et puis j’actionnai le briquet juste devant la buse.

Des étincelles ! Elles sautaient dans tous les sens ! Grâce à tout cet oxygène, il y en avait une quantité folle. Mais c’était trop. Il n’y avait pas assez d’acétylène pour produire des flammes. J’en ajoutai un peu au mélange et réessayai.

Cette fois, la douche d’étincelles parvint à allumer une flamme crachotante et vacillante. Je tournai les robinets afin d’obtenir un mélange plus habituel, et la flamme se stabilisa, présentant un profil normal.

Je lâchai un long soupir de soulagement et rabaissai ma visière. Je maintins la torche fermement en dépit de ma combinaison peu pratique. Et c’était un euphémisme. Au moins n’avais-je pas à me soucier du métal fondu. Mon objectif était de couper et non de joindre. Quand on coupe, on ne fait pas fondre du métal, on le transforme en gaz oxydé. Ouais, c’est chaud à ce point.

La découpe se révéla plus facile que prévu. Elle prit moins d’une minute. Un petit disque de métal de trois centimètres de diamètre me tomba sur la poitrine, bientôt suivi par une bulle de cire fondue, qui bouillonna brièvement avant de durcir.

J’avais choisi l’endroit idéal, taillant dans le réservoir de cire sans endommager les tuyaux du circuit de refroidissement. Je me fichais pas mal de ce dernier, en réalité, mais je ne voulais surtout pas que la moissonneuse envoie un message d’alerte à cause d’une fuite de liquide de refroidissement. La petite quantité de cire qui m’était tombée dessus ne serait pas suffisante pour inquiéter la machine. Du moins l’espérais-je.

Je sortis une soupape de surpression. J’en avais acheté six, la veille, à la quincaillerie Tranquility Bay : une par moissonneuse, plus deux de rechange. Une connexion standard d’un côté, un tuyau de trois centimètres de diamètre de l’autre. J’enfonçai le connecteur dans le trou. Je m’étais bien débrouillée lors de la phase de découpe ; la jonction était aussi étanche que possible. Je rallumai la torche en utilisant le même mélange improbable d’acétylène et d’oxygène que la première fois et attrapai une tige d’aluminium. J’avais besoin d’un joint parfaitement étanche autour de la soupape.

Gamine, j’avais installé un million de soupapes avec mon père, mais jamais vêtue d’une combinaison d’AEV. Au contraire de ce que j’avais fait au moment de la découpe, il s’agirait cette fois de faire fondre la tige pour créer un sceau.

Si je merdais, une masse de métal fondu me coulerait dessus et transpercerait ma combinaison, et tout le monde sait que les trous et les combinaisons ne font pas bon ménage.

Je m’installai sur le côté. Avec un peu de chance, si je foirais, les gouttes d’aluminium de la mort me manqueraient. Je me mis au travail et regardai le métal se liquéfier, trembloter autour de la soupape, avant de s’infiltrer dans le joint, au-dessus. Mon rythme cardiaque redevint à peu près normal. Je remerciai Dieu d’avoir créé la tension de surface et la capillarité.

Je pris mon temps et travaillai avec soin en m’efforçant de ne jamais me trouver directement en dessous de mon ouvrage. J’eus bientôt terminé.

J’avais donc installé une soupape de surpression dans le réservoir de cire. Le moment était venu de mettre en œuvre la partie la plus perfide de mon plan.

Je reliai le tuyau de mon oxygène de soudure à la soupape et ouvris le robinet à fond.

Le réservoir était certes plein de cire, mais il y avait encore des espaces vides. Et, croyez-moi, quand vous balancez cinquante atmosphères d’oxygène dans un contenant étanche, le gaz trouve tous les interstices disponibles. Lorsque les pressions furent égales dans la bouteille et dans le réservoir, je refermai très doucement la soupape et déconnectai le tuyau de la bouteille.

Je sortis de sous la moissonneuse, que j’observai quelques secondes pour m’assurer que cette satanée machine n’était pas sur le point de bouger. Vous comprenez, je n’aime pas commettre deux fois la même erreur.

Le godet s’abaissa et ramassa quelques rochers, qu’il vida dans la benne. Puis il replongea dans le sol. D’accord, j’avais le temps de monter à bord.

Je sautai sur la roue la plus proche et escaladai la carrosserie, avant d’ouvrir le boîtier électrique. À l’intérieur, je découvris le même disjoncteur que sur la moissonneuse de Trond, auquel étaient reliés quatre câbles. Ce n’était pas une surprise, les deux machines étant identiques, mais je n’en fus pas moins soulagée.

Pour pallier tout problème électrique, il y avait des fusibles un peu partout, mais la dernière ligne de défense était ce disjoncteur principal. Tout le courant de l’engin passait par ce dispositif, qui protégeait la batterie.

Je sortis un bricolage maison de mon sac marin. Il consistait en un câble épais muni de pinces et relié à un interrupteur relais haute tension. Le relais était connecté à la sonnerie d’un réveil à pile. C’était aussi simple que cela. Le relais s’enclencherait lorsque l’alarme du réveil retentirait. Ce n’était pas très compliqué, c’était moche au possible, mais cela fonctionnerait.

Je raccordai mon dispositif aux pôles positif et négatif de l’alimentation générale de la moissonneuse. Rien ne se produisit, évidemment. Le relais était encore ouvert. Lorsque l’alarme se déclencherait – à minuit –, il se fermerait et la batterie ferait court-circuit. De ce fait, le disjoncteur principal serait contourné et les sécurités normales ne fonctionneraient plus.

Quand on court-circuite une batterie de 2,4 mégawatts, celle-ci devient très, très chaude. Je veux dire extrêmement chaude. Et cette batterie était plongée dans un réservoir plein de cire et d’oxygène comprimé. Un réservoir parfaitement étanche. Permettez-moi d’exposer ma démonstration :

Cire + oxygène + chaleur = feu.

Feu + volume confiné = bombe.

(Bombe + moissonneuse) x 4 = 1 000 000 GPD pour Jazz.

Et tout cela se produirait longtemps après mon retour en ville. Ils auraient beau décortiquer les vidéos, ils ne me reconnaîtraient pas. Sans compter que j’avais un autre tour dans ma manche…

Je vérifiai l’affichage de mon avant-bras. Restait à espérer que le dispositif de Svoboda fonctionnerait. Jusque-là, il est vrai, il ne m’avait jamais déçue.

Quand je l’avais essayé dans mon cercueil, l’appareil que Svoboda avait fabriqué pour moi s’était allumé. Je lui avais donné le nom affectueux d’« alibi-o-mat ». Avant de partir pour ma petite aventure, j’avais fixé mon Gadget dessus.

L’alibi-o-mat tapoterait sur l’écran de mon Gadget avec de petites sondes dont la capacité serait identique à celle de doigts humains.

L’engin tapoterait mon mot de passe et surferait sur Internet. Il visiterait mes sites de potins mondains saoudiens préférés, chargerait des vidéos amusantes, parcourrait quelques forums. Il enverrait même quelques mails préparés d’avance.

Ce n’était pas l’alibi parfait, mais c’était plutôt pas mal. Si quelqu’un me posait des questions, je répondrais que j’étais chez moi, occupée à surfer sur Internet, façon parfaitement ordinaire de passer sa soirée. Les données enregistrées par mon Gadget et par le réseau de la ville confirmeraient ma version.

Je regardai l’heure. Toute la procédure – de la fixation du hamac à l’installation du dispositif tueur de moissonneuse – n’avait pris que quarante et une minutes. C’était faisable ! J’avais largement le temps ! Plus que trois moissonneuses à saboter.

Je retournai sous la machine désormais condamnée pour récupérer mon matériel, puis je sortis de sous le châssis. Ce faisant, je fis très attention de ne pas finir sous les roues géantes. Même sur la Lune, même dans cette pesanteur réduite, la moissonneuse m’écraserait comme un raisin.

Je m’attendais à ce que la machine suivante se trouve à une centaine de mètres, dans une autre partie de la zone de collecte, au lieu de quoi je la découvris à trois mètres de mon visage. Que diable faisait-elle là ?!

Elle ne creusait pas. Elle ne remplissait pas son godet. Elle me regardait, ses caméras haute résolution réglant leur focale à mesure que je me redressais. Cela ne pouvait signifier qu’une chose : quelqu’un, chez Sanches Aluminium, avait pris le contrôle de cette moissonneuse.

J’étais repérée.

 

Chère Jazz,

Je m’inquiète beaucoup pour toi. Tu ne m’as donné aucune nouvelle depuis plus d’un mois. Tu n’as répondu à aucun de mes messages. J’ai trouvé l’adresse mail de ton père sur le site de sa société et je l’ai contacté. Il ignore où tu es et s’inquiète aussi.

J’ai trouvé sept Sean dans l’annuaire d’Artémis. Je les ai tous contactés, mais aucun d’entre eux n’est le Sean qui te connaît. J’imagine que ton Sean est sur la liste rouge ? Bref, mes recherches n’ont rien donné.

Cher Kelvin,

Désolée de t’avoir causé du mauvais sang. J’aurais préféré que tu ne contactes pas mon père.

Les choses ne se sont pas très bien passées, dernièrement. Il y a un mois, Sean a reçu la visite d’une foule en colère. Une quinzaine de types, qui l’ont passé à tabac. Il n’a rien voulu me dire, mais j’ai compris de quoi il s’agissait. Les gens font ça de temps à autre, à Artémis. Des « brigades de moralité », qu’ils appellent ça.

Certaines choses mettent les Artémisiens hors d’eux, même quand elles ne sont pas illégales. Sean est un chaud lapin. Je l’ai toujours su, comme je savais qu’il voyait d’autres filles.

En revanche, j’ignorais qu’il se tapait une gamine de quatorze ans.

On a des gens de toute la Terre, chez nous. Selon la culture d’origine, la morale sexuelle est très différente, aussi n’y a-t-il pas de majorité sexuelle officielle, à Artémis. Tant que les partenaires sont consentants, il n’y a pas viol. Et cette fille était consentante.

Mais nous ne sommes pas des sauvages. Nous n’expulsons pas les gars pour ça ; nous leur donnons une bonne raclée, c’est tout. Je suppose que certains de ces types étaient des parents de la fille, mais je n’en sais rien.

Je suis une idiote, Kelvin. Franchement, comment j’ai fait pour ne pas voir la véritable nature de Sean ? Je n’ai que dix-sept ans, et je lui ai plu dès le premier jour. Depuis, j’ai compris que j’étais presque trop vieille à son goût.

Je n’ai nulle part où aller. Je ne peux pas retourner chez mon père. L’incendie a détruit tout l’équipement qu’il avait acheté. Et il a dû rembourser la réhabilitation du local. Il n’est plus du tout question de développer son entreprise. Putain, il survit à peine. Comment pourrais-je rentrer à la maison après un truc comme ça ?

Avec mes conneries, j’ai ruiné mon père.

Et je me suis ruinée aussi. Quand j’ai quitté Sean, il me restait peut-être 200 GPD sur mon compte. Je ne risquais pas de louer une chambre avec ça. Ni de manger de la vraie nourriture.

Je bouffe de la Bouillie. Tous les jours. Nature, parce que je n’ai pas les moyens de me payer des arômes. Et – mon Dieu, Kelvin ! – je n’ai nulle part où habiter. Je dors où je peux. Dans des coins peu fréquentés. Les étages supérieurs, où il fait affreusement chaud ; les étages inférieurs, où on se les gèle. J’ai volé une couverture dans la blanchisserie d’un hôtel pour avoir un truc sous lequel me coucher. Je suis forcée de changer d’endroit tous les soirs pour garder un coup d’avance sur Rudy. Être sans abri est interdit. Depuis l’incendie, Rudy ne me lâche pas d’une semelle. Il cherche la moindre excuse pour se débarrasser de moi.

S’il m’attrape, il m’expulsera, me renverra en Arabie saoudite. Où je serai fauchée, sans abri, et où la pesanteur terrestre me rendra malade. Non, il faut que je reste.

Je suis désolée de te raconter tout ça, mais je n’ai personne d’autre à qui parler.

Surtout, ne me propose pas d’argent. Je sais que tu seras tenté de le faire, mais non. Tu dois subvenir aux besoins de tes parents et de tes sœurs.

Chère Jazz,

Je ne sais pas quoi te dire. Je suis dévasté. J’aimerais tant faire quelque chose pour toi.

Pour moi non plus, tout n’a pas été rose. Ma sœur Halima a annoncé qu’elle était enceinte. Le père est apparemment un soldat dont elle ignore jusqu’au nom de famille. Il y aura bientôt une bouche de plus à nourrir, ce qui compromet tous nos plans. À la base, j’étais censé payer les études d’Halima, qui aurait ensuite payé celles de Kuki pendant que j’aurais financé la retraite de nos parents. Alors Kuki aurait payé les études de Faith, etc. Maintenant, Halima va devoir s’occuper de son bébé, et nous allons devoir la financer. Maman a trouvé un travail de vendeuse dans une épicerie du campus de la KSC. C’est le premier emploi de sa vie. Ça n’a pas l’air de lui déplaire, mais j’aurais préféré qu’elle ne soit pas obligée de travailler.

Papa va devoir travailler de nombreuses années supplémentaires. Kuki dit qu’elle va chercher un boulot non qualifié pour gagner un peu d’argent aussi. Elle va foutre en l’air son avenir !

Mais tout n’est pas noir. Halima fera une bonne mère. Ma famille aura bientôt un nouvel enfant à chérir. Nous sommes tous en bonne santé et nous nous entraidons.

Tu es sans abri, mais au moins vis-tu dans les rues relativement saines et sûres d’Artémis, et non dans quelque ville terrienne. Tu travailles et tu gagnes un peu d’argent. Un peu plus que tu n’en dépenses, avec un peu de chance.

Les temps sont durs, mon amie, mais il y a une porte de sortie. Forcément. Et nous la trouverons. Si tu as besoin de mon aide, surtout, n’hésite pas à me la demander.

6

— Ça, c’est vraiment emmerdant, dis-je à la moissonneuse.

Les deux autres machines arrivaient dans ma direction. Sans doute pour m’empêcher de me cacher derrière un rocher et de disparaître. Les types qui les contrôlaient me voyaient désormais sous différents angles. Génial.

J’appris plus tard ce qui s’était passé : le rocher qui avait écrasé mes réserves d’air n’était pas passé inaperçu. La moissonneuse avait senti la déflagration. Ces machines sont équipées de capteurs extrêmement sensibles dans les roues afin de détecter toute vibration dans le sol. Pourquoi ? Parce qu’elles creusent à flanc de montagne. Les contrôleurs veulent être prévenus, au cas où une avalanche se préparerait.

Aussi la moissonneuse avait-elle informé son contrôleur de ces vibrations suspectes. Chez Sanches, les types du centre de contrôle avaient visionné les vidéos des deux minutes précédentes. Ils voulaient savoir si un mur de rochers mortel risquait d’avaler leur chère – dans tous les sens du terme – machine. Et devinez ce qu’ils ont vu ! Moi, disparaissant sous le châssis. Voilà pourquoi ils ont envoyé une autre moissonneuse vérifier ce que j’étais en train de tramer.

Après quoi, ils ont appelé les maîtres en AEV. Je ne connais pas la teneur exacte de cette conversation, mais je peux l’imaginer.

Sanches : « Eh ! Qu’est-ce que vous foutez avec nos moissonneuses ? »

Maîtres en AEV : « Ben, rien. »

Sanches : « On dirait que si, pourtant. »

Maîtres en AEV : « On va s’occuper de ça. Pas parce qu’on se soucie de vous, mais parce qu’on veut préserver notre monopole honteux sur les AEV. Et aussi parce qu’on est une bande de fumiers. »

Les maîtres en AEV étaient donc en train d’organiser une expédition pour me botter le cul et me ramener à Artémis. S’ensuivraient mon passage à tabac, mon expulsion à Riyad et dans la pesanteur terrestre, une véritable descente aux enfers.

Je pris un moment pour réfléchir à cette nouvelle situation. Je n’avais aucune chance de rentrer à la maison avant que les maîtres en AEV furieux sortent me chercher. Il ne me servirait donc à rien d’interrompre ma mission. Autant terminer ce pour quoi j’étais venue avant de commencer notre partie épique de cache-cache lunaire.

L’expédition punitive ferait le trajet en rover-cargo pour aller plus vite. L’engin pouvait atteindre dix kilomètres par heure. Comme ils rouleraient en montée, cela les ralentirait un peu. Disons six kilomètres par heure de moyenne. Ce qui signifiait que j’avais environ une demi-heure devant moi.

Je n’avais plus le temps de finasser. Mon plan consistant à foutre la merde à retardement – après mon retour à la maison – était caduc. Sanches rappellerait toutes les moissonneuses pour inspection. Les mécanos passeraient tous les systèmes au peigne fin et répareraient tout ce que j’avais patiemment bousillé.

Je n’avais d’autre choix que de détruire bel et bien les quatre moissonneuses en trente minutes. Le bon côté des choses, c’était que les contrôleurs de Sanches avaient eu la bonne idée de me les rapprocher.

Procéder méthodiquement. J’attrapai une pince dans mon sac marin et j’escaladai la machine qui m’avait repérée. Les systèmes de communication primaire et secondaire étaient tous les deux montés sur le point culminant de la carrosserie afin de maximiser leur portée. La moissonneuse – sous contrôle humain, désormais – se mit à se dandiner dans l’espoir de me faire tomber. Heureusement, ces machines ne sont pas très nerveuses. Sans jamais être déséquilibrée, je réglai leur compte aux quatre antennes. Elles étaient un peu trop épaisses pour ma pince, mais j’arrivai tout de même à mes fins. La moissonneuse se figea complètement au moment même où je taillai dans la quatrième antenne. Comme toutes ses congénères, elle était conçue pour s’immobiliser en cas de perte de contact. On ne pouvait pas se permettre de laisser une moissonneuse se balader à la surface de la Lune sans contrôle, si ?

Je sautai directement sur le toit de la machine voisine, celle que je venais de transformer méticuleusement en bombe à retardement. Tout ce travail pour rien. Pfff…

« Clac, clac, clac » et « clac » !

Les deux dernières moissonneuses reculèrent.

— Oh, non ! Sûrement pas !

Je bondis et courus, rattrapant facilement les machines.

Je grimpai sur le toit de la troisième et me mis à l’ouvrage. Comme ses sœurs, la machine se figea dès que j’eus coupé la quatrième antenne.

Il me fallut un peu plus de temps pour rattraper la dernière moissonneuse, mais j’y parvins néanmoins. J’avais coupé les trois premières antennes, et je m’apprêtais à casser la quatrième lorsqu’une douleur inimaginable embrasa mon flanc gauche. Je fus projetée dans les airs. Enfin, « dans les airs », façon de parler. Dans le vide. Vous voyez ce que je veux dire.

Je tombai et roulai sur le sol.

— Hein ?

Je mis une seconde à comprendre ce qui m’était arrivé. Ces trous-du-cul de chez Sanches m’avaient donné à un coup de godet à distance !

Les fils de pute ! Ils auraient pu transpercer ma combinaison ! D’accord, j’étais en train de détruire leurs machines, mais on ne tue pas une personne pour cela, si ?!

Oh, ce n’était pas terminé.

La moissonneuse baissa un peu son godet et roula vers moi.

Je me levai, courus devant la caméra avant et lui adressai un doigt d’honneur. Puis je lui donnai un coup de pince. Finies, les données visuelles, bandes de connards.

— Qui que vous soyez, nous savons que vous êtes là ! entendis-je sur la fréquence des AEV.

C’était Bob Lewis. Merde ! Bien entendu, la guilde avait mis son membre le plus expérimenté à la tête de l’expédition.

— Ne cherchez pas à nous compliquer la tâche, dit-il. Si vous nous forcez à intervenir physiquement, à risquer nos propres vies, nous vous le ferons payer cher.

Il marquait un point. Au contraire de ce que l’on voit dans les films, se battre dans une combinaison de AEV est extraordinairement dangereux. Je n’avais aucune raison de le faire. S’ils me rattrapaient, je me rendrais, tout simplement. Il s’agirait d’une partie de chat perché à grande échelle.

Un problème à la fois. D’abord, neutraliser Killdozer. Sans sa caméra avant, il changeait constamment de direction dans l’espoir de me repérer. Ses roues ne tournaient peut-être pas très vite, mais son godet était réellement mû par une force colossale.

Le godet s’abattit sur le sol à moins d’un mètre de moi, sur ma gauche. Bien essayé, les gars. Je sautai dedans et m’accroupis. C’était un pari osé. Le godet était doté de capteurs très performants, qui ne manqueraient pas de détecter ma masse. J’espérais simplement que les contrôleurs n’y feraient pas attention.

Le godet se leva encore, et j’en profitai pour bondir. Entre mon saut et le mouvement du godet, je me retrouvai bien plus haut que prévu.

— Oh, putain ! m’écriai-je en atteignant le sommet de ma parabole.

Je devais être à dix bons mètres du sol, si bien que je faillis me casser les jambes en retombant sur le toit de la machine.

Après un moment de réflexion – un moment à douter de mon plan –, je tendis la main et cassai la dernière antenne. La moissonneuse cessa aussitôt de s’agiter.

— Pfiou…

J’avais momentanément immobilisé les quatre moissonneuses. Restait à les mettre hors service de façon définitive.

Je commençai par l’engin que j’avais déjà saboté. J’escaladai le flanc de la machine, comme je l’avais déjà fait, et je rouvris le boîtier électrique. J’agrippai mon relais de fortune et entrepris de modifier les réglages de mon réveil. Toutefois, je me rendis vite compte que c’était impossible. Les boutons avaient été conçus pour des doigts humains, pas pour des putains de gants surdimensionnés.

D’accord. Si je ne pouvais pas régler mon horloge, je tenterais une approche moins subtile. Je décrochai les deux pinces crocodiles, arrachai le relais et dénudai les câbles qui y étaient connectés. Je reliai les deux câbles en les entortillant, avant de placer les pinces crocodiles sur les plots de la batterie.

Et je me magnai le train !

En retirant le relais, j’avais fabriqué un nouveau dispositif, appelé « câble », tout bêtement, grâce auquel j’avais créé un court-circuit, si bien que la batterie chiait littéralement de la chaleur.

Je courus à toutes jambes jusqu’au rocher le plus proche et me cachai derrière. Rien ne se produisit. Je risquai un coup d’œil vers la machine. Toujours rien.

— Mmh… peut-être que je devrais…

La moissonneuse explosa. Je veux dire… vraiment ! Bien plus violemment que prévu. Des éclats volèrent dans toutes les directions. La déflagration plaqua le châssis au sol avec une telle violence que le véhicule rebondit dans les airs, se retourna et retomba sur le toit. Je croyais m’être suffisamment éloignée de l’engin, mais non, pas du tout. Des débris de métal tordu frappèrent mon rocher, tandis que d’autres, plus petits, se mirent à pleuvoir.

— Ah, d’accord…

J’avais oublié qu’il y avait un autre explosif, là-dedans : la pile à hydrogène. Tout cet hydrogène avait rencontré l’oxygène porté à haute température, et les deux avaient eu une brève conversation.

Le rocher me protégea de l’explosion initiale, mais il ne pouvait rien contre les débris qui tombaient du ciel. Je rampai vers les autres moissonneuses pendant que des plumets de poussière jaillissaient tout autour de moi. N’oubliez pas : il n’y a pas d’air, sur la Lune. La vitesse d’un objet qui retombe vers le sol est identique à celle de ce même objet lorsqu’il s’élève vers le ciel. En somme, il pleuvait des balles.

Par chance, je réussis à atteindre la première moissonneuse et à m’abriter dessous. J’attendis la fin de l’orage avant de ramper de sous le châssis pour admirer mon œuvre.

La machine était totalement dévastée. On reconnaissait à peine l’ancien véhicule. Le châssis était une sculpture de métal tordu, et au moins 50 % de la moissonneuse étaient éparpillés sous forme de débris dans toute la zone de collecte. Je regardai l’heure. Le processus avait duré dix minutes. Ce n’était pas si mal, mais il me faudrait accélérer la cadence pour les trois autres.

Avant de m’y mettre, cependant, j’examinai rapidement les débris du regard et trouvai une plaque de métal d’environ deux mètres carrés, que je ramassai, traînai derrière moi et posai contre le rocher qui m’avait sauvé la vie, créant un abri rudimentaire.

Voilà. Techniquement, j’avais ma base lunaire. Je m’installai quelques minutes à Fort Jasmine pour convertir mes relais en simples câbles munis de pinces crocodiles. Puis je m’attaquai à la deuxième moissonneuse. Comme l’engin ne bougeait plus, je n’avais pas besoin de hamac.

J’avais appris à allumer ma torche dans le vide et fus beaucoup plus rapide que la première fois. Et puis, je ne marquai pas l’endroit avant de travailler. Je coupai directement. Il n’y a rien de tel que l’expérience pour améliorer son rendement. Je découpai mon disque, installai la soupape et emplis le réservoir d’air.

Alors je court-circuitai la batterie, courus vers mon rocher, rampai sous ma plaque de métal et attendis. Sans regarder derrière le rocher comme une imbécile.

Je sentis l’explosion à travers le sol et me préparai à essuyer une nouvelle averse terrifiante. La plaque de métal serait-elle assez solide ?

Des bosses apparurent au-dessus de moi, me fichant une trouille bleue. Mais la plaque résista. Lorsque les bosses eurent terminé de se former au-dessus de ma tête, je fixai le sol du regard pour m’assurer qu’il n’y avait plus aucun plumet de poussière à proximité. J’aurais préféré pouvoir entendre les choses, évidemment, mais le vide refusait de transporter les sons.

Je sortis de mon abri, et rien ne me tua, comme je l’avais espéré. Je contournai le rocher et découvris une nouvelle moissonneuse détruite.

Je jetai un coup d’œil à l’horloge de mon avant-bras. Dix minutes, comme la fois précédente. Merde !

Si la bande à Bob se débrouillait bien, elle serait là dans une dizaine de minutes, et il me restait deux véhicules à saboter. Si je ne les détruisais pas tous les deux, Sanches serait toujours en mesure d’extraire du minerai et de produire de l’aluminium, et Trond ne me donnerait jamais mon million de GPD.

Ce qui me faisait perdre le plus de temps, c’était de devoir m’abriter derrière mon rocher en attendant que les débris cessent de pleuvoir. Je savais ce qu’il me restait à faire, même si cela ne me plaisait pas : faire sauter les deux dernières machines en même temps. Et éviter de me faire sauter par elles. D’accord, ce n’est pas drôle.

Je préparai les deux moissonneuses pour l’explosion finale. Elles étaient pleines d’oxygène, leur boîtier électrique était ouvert, et mes câbles pendillaient à leur pôle positif.

Je disposai mon matériel de soudure sous une des moissonneuses. À présent que j’étais pressée, je ne pourrais pas rapporter tout ce bazar chez moi, mais je ne pouvais pas non plus laisser plein d’indices portant l’inscription « Soudure Bashara ».

Eh. Un million de GPD. Je rachèterai du matériel neuf à mon père. De meilleure qualité.

Je me tenais près d’une des moissonneuses et je regardais l’autre, située à une vingtaine de mètres de là. Ce ne serait pas facile. La partie rationnelle de mon cerveau se manifesta subitement. Était-ce vraiment une bonne idée ? (Un million…) Ouais, carrément !

Je court-circuitai la première batterie, courus jusqu’au second véhicule et court-circuitai l’autre. Je faillis atteindre mon abri avant l’explosion de la première machine.

Je faillis seulement.

Le paysage s’illumina soudain, tandis que des plumets de poussière s’élevaient autour de moi, les débris de moissonneuse s’éparpillant en obéissant gentiment aux lois de la physique. Pas le temps de contourner mon rocher ; je grimpai dessus à quatre pattes et sautai en me préparant à rouler pour amortir ma chute… au lieu de quoi je me retournai plutôt comme une crêpe.

— Vous avez vu ça ?! demanda une voix par radio.

— Tu émets sur la fréquence principale, intervint Bob.

— Merde.

L’expédition punitive communiquait sur une autre fréquence pour que je ne l’entende pas. Et puis, ce type avait déconné. Je savais donc qu’ils avaient vu l’explosion, ce qui signifiait qu’ils n’étaient plus très loin.

J’attendis la seconde explosion, en vain. Lorsque j’eus rassemblé assez de courage, je risquai un coup d’œil derrière le rocher et constatai que la moissonneuse était intacte.

— Putain, mais qu’est-ce que… ?

Alors je compris. La survivante était constellée de bosses superficielles infligées par l’explosion de sa congénère. Mon câble avait été coupé net par un éclat de métal. Ses deux extrémités étaient toujours accrochées aux pôles. La batterie n’était plus court-circuitée, et elle n’avait pas eu le temps de chauffer suffisamment pour provoquer une explosion.

J’aperçus un reflet de lumière à l’autre bout de la zone de moisson. Les maîtres en AEV étaient arrivés. Je me retournai vers la machine restante. Quinze mètres à parcourir pour l’atteindre, plus le temps nécessaire pour réparer le câble… Je regardai par-dessus mon épaule et vis le reflet se rapprocher. Il s’agissait d’un rover. Il n’était plus qu’à une centaine de mètres et roulait à grande vitesse.

Je n’y arriverais pas. Ils seraient bientôt sur moi. Je n’avais d’autre choix que d’abandonner la dernière moissonneuse.

— Merde !

Je savais que c’était la bonne décision, mais je n’étais pas forcée de l’apprécier pour autant. Je devais fuir le lieu du crime.

Le souci, quand on veut échapper à quelqu’un sur la Lune, c’est que les traces de pas sont parfaitement visibles. Je m’éloignai donc en ligne droite, laissant derrière moi un sillage que n’importe quel idiot aurait pu suivre. Mais je n’avais pas choix. Cela faisait bien longtemps que le coin avait été nettoyé de tout, sauf de sa poussière.

Une fois hors de la zone d’exploitation, les options se multiplièrent, car les cailloux, les pierres et les rochers ne manquaient pas.

Je montai sur une pierre, sautai sur la suivante, puis sur sa voisine et ainsi de suite. Pendant vingt bonnes minutes, je fis donc semblant de jouer à « le sol c’est de la lave ». Pas une seule fois je ne posai le pied dans la poussière. Essaie un peu de suivre cette piste-là, Bob.

L’étape suivante fut à la fois ennuyeuse et stressante. J’avais plusieurs kilomètres à parcourir en regardant régulièrement par-dessus mon épaule. La bande à Bob ne mettrait pas longtemps à comprendre que j’avais pris la route de la maison. Alors, elle remonterait à bord du rover et me rattraperait.

Ce rover emprunterait le chemin le plus direct ; du moins l’espérais-je, car j’avais décidé d’effectuer un détour à cause de cela, de zigzaguer de façon aléatoire. Alors qu’Artémis ne se trouvait qu’à trois kilomètres de la zone exploitée par les moissonneuses, je dessinai une trajectoire folle et parcourus cinq kilomètres. Le paysage rocheux des contreforts ne manquait pas de rochers et de bermes pour empêcher mes poursuivants de me repérer.

Cela fonctionna. J’ignore quelle route Bob et ses amis prirent, mais ils ne me retrouvèrent pas.

J’atteignis enfin la base des contreforts de Moltke. La mer de la Tranquillité s’étirait jusqu’à l’horizon. Artémis luisait au loin ; à plus de deux kilomètres, sans doute. Je ravalai le malaise provoqué par la prise de conscience de mon isolement. Je n’avais pas de temps à consacrer à ces conneries.

J’avais besoin d’une nouvelle stratégie. Impossible de poursuivre ma route par petits bonds furtifs. Une vaste zone poussiéreuse me séparait de la maison. Non seulement je laisserais une piste évidente, mais je serais visible à des kilomètres à la ronde.

Il était temps de prendre un peu de repos. Pour le moment, en tout cas, je n’étais pas à découvert. Je trouvai un rocher confortable et m’installai à l’ombre. J’éteignis tous mes LED, y compris à l’intérieur de mon casque, et je couvris l’affichage de mon avant-bras d’un ruban adhésif.

Sur la Lune, les ombres sont noires et ont des contours bien nets. En l’absence d’air, la lumière n’est pas diffusée. Toutefois, les ténèbres qui m’enveloppaient n’étaient pas absolues. Les rayons du soleil se réfléchissaient sur les rochers, la poussière, les collines environnantes, et une partie de cette lumière arrivait jusqu’à moi. Comparée au paysage illuminé, j’étais pour ainsi dire invisible, cependant.

Je tournai la tête vers mon biberon et avalai un bon demi-litre d’eau. Les AEV font énormément transpirer.

Je constatai bientôt que j’avais bien fait de m’octroyer cette petite pause. Au bout de cinq minutes seulement, j’aperçus Bob et ses copains en route pour la maison. Ils étaient assez loin de moi et fonçaient en ligne droite vers la ville.

Le rover, conçu pour quatre passagers, transportait sept personnes. On aurait dit une voiture de cirque pleine de clowns roulant à tombeau ouvert sur la plaine. À en juger par l’important nuage de poussière qu’il soulevait, le rover n’aurait pas pu rouler plus vite. À cette vitesse, et compte tenu du terrain irrégulier, ils n’auraient aucune chance de me repérer. Que s’imaginaient-ils ?

— Meeeeerde…, lâchai-je.

Ils n’avaient pas besoin de me trouver. Il leur suffisait d’arriver en ville avant moi et de surveiller tous les sas. À court d’air, je n’aurais d’autre choix que de me rendre.

— Merde ! Fait chier ! Putain ! Les fils de pute !

Il est important de varier les jurons. À utiliser trop souvent les mêmes, ils perdent de leur force. Je fulminai dans ma combinaison pendant une minute de plus, avant de me calmer et de me mettre à réfléchir.

Bon, ma situation n’était pas géniale, mais tout n’était pas noir. Ils arriveraient en ville avant moi. D’accord. Cela signifiait en revanche qu’ils ne sillonneraient pas la mer de la Tranquillité à ma recherche. Je m’étais donné du mal pour passer inaperçue dans ces plaines, mais cela n’avait plus d’importance.

Je me levai et rallumai mes LED en arrachant le ruban adhésif de mon avant-bras.

Il y aurait un maître en AEV posté devant chaque sas. Ils n’attendraient pas à l’intérieur, non ; ils feraient le pied de grue à l’extérieur de façon à me voir arriver de loin et à avoir le temps de sonner l’alarme.

J’avais un plan, mais je devais d’abord me rapprocher de la ville. Ce serait l’étape numéro un.

Le sas de la bulle Conrad était tourné vers le nord ; celui pour le fret, géré par la Tranquility Bay Company, dans la bulle Bean, vers le nord-ouest ; Le Port des entrées de la bulle Aldrin, vers l’est ; le sas ISRO, dans la bulle Armstrong, vers le sud-est. Le point faible de leur couverture serait donc le sud-ouest.

Je sautillai dans le néant gris pendant une heure, décrivant un arc très large afin d’approcher la ville depuis la bonne direction. Comme les dômes de la ville grossissaient à l’horizon, je restai vigilante. Les quelques dernières centaines de mètres furent incroyablement stressantes. Lorsque j’entrai enfin dans l’ombre de la bulle Shepard, je commençai à me sentir mieux. Dans le noir, je serais très difficile à repérer.

Enfin, je m’adossai à la coque de la bulle Shepard en poussant un soupir de soulagement.

Bien. J’avais atteint la ville. Ne restait plus qu’à entrer dedans.

Je ne pouvais pas en contourner le périmètre jusqu’à l’endroit qui m’intéressait ; je me ferais immanquablement repérer. Il était temps d’imiter ce cher Ricky et de faire usage des poignées de maintenance.

Les poignées avaient été conçues pour les gants énormes des combinaisons d’AEV. Je ne mis que dix minutes à escalader l’arc de la sphère. Une fois arrivée au sommet, je restai accroupie. Non pas à cause des maîtres en AEV, qui seraient tous trop proches de leur bulle pour me voir. Non, mon problème, c’était la géographie des lieux. Shepard et Aldrin ne sont séparées que par Armstrong, et cette dernière est moitié moins haute que les autres bulles. En somme, n’importe quel promeneur aurait pu me voir depuis le parc Aldrin.

Comme il était encore relativement tôt, il n’y aurait sans doute pas grand monde dans le parc. Par ailleurs, ceux qui me verraient me prendraient sans doute pour un employé de la maintenance. Mais quand même… Je perpétrais une filouterie et préférais ne pas être vue.

Je descendis de l’autre côté de la bulle Shepard et traversai le tunnel qui la reliait à Armstrong. Ce n’était pas vraiment de la gymnastique, le tunnel mesurant trois mètres de diamètre.

Une fois de l’autre côté, je grimpai sur la bulle Armstrong. Comme elle était plus petite que Shepard, l’ascension fut beaucoup plus rapide. Puis je traversai en équilibre le tunnel connecteur entre Armstrong et Aldrin.

Escalader Aldrin fut plus compliqué. Je gravis quelques mètres, mais il était hors de question de monter jusqu’au sommet. Enfin, j’aurais pu, mais ce n’aurait pas été très conseillé. Autant il était possible de se balader impunément sur la coque d’une bulle, autant escalader les parois de verre du parc n’aurait pas manqué d’éveiller la curiosité de quelques personnes. « Maman, que fait Spider-Man sur la Lune ? » Non, ce n’était pas envisageable.

À mi-hauteur, juste en dessous de la paroi en verre, je commençai à progresser latéralement, me balançant de poignée en poignée pour contourner la bulle. Bientôt, j’arrivai en vue du Port des entrées. Tout près, il y avait l’antichambre où les trains s’arrimaient au port. Il n’y avait aucun train en vue, cependant. Juste derrière se dressait l’énorme porte circulaire du sas réservé au fret.

Bob Lewis émergea soudain de l’alcôve des trains.

— Merde !

J’avais pris tellement de précautions en tournant autour d’Aldrin ! J’avais progressé lentement pour qu’aucun maître en AEV ne me voie avant que je le voie. Mais j’ignorais que Bob se trouvait à l’intérieur de cette maudite alcôve. Tu es un tricheur, Bob !

Il faisait une ronde. Le type avait été marine, et il avait ça dans le sang. Il ne tarderait pas à regarder en l’air. J’avais une, peut-être deux secondes pour réagir.

Je lâchai les poignées et me laissai glisser sur la paroi. J’essayai de retomber sur mes pieds dans l’espoir de contrôler un peu l’impact. Mais non, bien sûr. La grâce et moi, ça fait deux. Je heurtai le sol durement et tombai comme un sac de merde. À l’opposé de l’alcôve, néanmoins, et sans rien me casser. Heureusement que les sons ne voyagent pas dans le vide car Bob aurait certainement entendu ma chute. Bref. Un succès, aussi modeste et maladroit soit-il, reste un succès.

J’agrippai la paroi de la bulle Aldrin, tournai le dos à Bob et me mis à ramper. J’ignorais où le conduirait sa ronde, mais j’étais certaine qu’il ne s’écarterait pas trop du sas. Je continuai quelque temps et, lorsque je me fus suffisamment éloignée du port, je m’assis et m’adossai à la bulle.

Et j’attendis. Depuis l’endroit où je me trouvais, il m’était impossible de distinguer l’alcôve des trains ; en revanche, je voyais très bien les rails qui quittaient de la ville.

Le train apparut à l’horizon une demi-heure plus tard. Vu la taille réduite de la Lune, notre horizon ne se trouve qu’à deux kilomètres et demi. Je n’avais pas beaucoup de temps devant moi avant qu’il arrive à la station.

Lorsque le train se fut arrimé dans l’alcôve, je rejoignis celle-ci en restant près de la bulle, toujours du côté opposé à Bob.

C’était le premier train de la journée. La plupart des passagers seraient des employés du Centre des visiteurs. Ceux-ci embarquèrent rapidement, et le train fut bientôt prêt à repartir.

L’engin émergea de l’alcôve à une vitesse réduite, car il faut toujours du temps pour lancer un engin de cette taille.

Je bondis et agrippai le carénage de la roue avant. La prise n’était pas idéale, mais je serrai de toutes mes forces. Le train me traînait, mes jambes rebondissaient sur le sol. Bon, ce n’était peut-être pas le plan du siècle, mais il avait le mérite de maintenir un train d’écart entre Bob et moi, ce qui était le principal.

L’engin accéléra encore et encore. Je m’y accrochai comme à la vie. À cette vitesse, un rocher un peu pointu transpercerait ma combinaison. Je ne pouvais pas pendiller ainsi pendant tout le trajet ; je devais mettre mes jambes quelque part.

J’étirai mon bras et saisis le rebord d’une fenêtre en espérant que personne ne serait assis là. Je me hissai et montai les jambes sur le carénage de la roue. Je voulus jeter un coup d’œil dans la voiture pour voir si quelqu’un m’avait repérée, mais je résistai à la tentation. Les passagers ne remarqueraient peut-être pas quelques doigts en bas d’une fenêtre, mais ils verraient certainement un gros casque d’AEV.

J’essayai de ne pas bouger. Les passagers risqueraient d’entendre tout coup donné dans la carrosserie. Et de s’alarmer. « L’attaque de la Sélénite maudite… »

Le train serpenta doucement vers le Centre des visiteurs. J’imagine que vous avez deviné mon plan. La bande à Bob surveillait tous les sas d’Artémis, mais avait-elle pensé à surveiller celui du Centre des visiteurs ?

Même si Bob y avait pensé, il ne me devancerait pas sur ce coup-là ; j’avais pris le premier train de la journée.

Le trajet dura quarante minutes, comme à l’accoutumée. Je réussis même à m’asseoir assez confortablement sur le carénage de la roue.

Je passai le voyage à réfléchir à la situation fâcheuse dans laquelle je m’étais mise. Même si je parvenais à revenir en ville sans me faire attraper, j’étais fichue. Trond m’avait engagée pour détruire quatre moissonneuses, et je n’en avais fait exploser que trois. Les ingénieurs de Sanches répareraient bientôt la machine restante, qui retournerait au travail. La production serait réduite, mais la société parviendrait à produire son quota d’oxygène.

Après une telle débâcle, Trond ne risquait pas de me récompenser, et je ne pourrais pas lui en vouloir. Non seulement j’avais échoué, mais je lui avais compliqué la tâche : désormais, en effet, Sanches saurait que quelqu’un leur voulait du mal.

— Fait chier…, marmonnai-je comme mon ventre se nouait.

Le train ralentit à l’approche du Centre des visiteurs. Je sautai dans la poussière et m’arrêtai en titubant tandis que la voiture entrait dans son alcôve.

Je rejoignis le Centre en sautillant et entrepris de contourner son dôme. L’Eagle apparut bientôt derrière la bulle. Je lui trouvai presque un air désapprobateur. « Mmh… Mon équipage n’aurait jamais fait une connerie pareille », semblait-il dire.

Soudain, une vision glorieuse et envoûtante : le sas des AEV n’était pas surveillé !

Putain, ouais !

Je me précipitai vers l’écoutille, l’ouvris et plongeai à l’intérieur en refermant dans mon dos. J’appuyai sur la valve de repressurisation et entendis les sifflements de l’air qui arrivait de partout.

Même si j’étais impatiente, j’attendis que l’atmosphère soit purifiée. Eh, je suis peut-être contrebandière, saboteuse et écervelée, mais jamais je n’oublierai de nettoyer ma combinaison d’AEV.

Une fois le cycle terminé, j’étais propre comme un sou neuf !

Et de retour en ville ! Il me faudrait trouver un endroit où cacher ma combinaison dans le Centre des visiteurs, mais cela ne devrait pas poser de problème. Je la fourrerais dans autant de casiers que nécessaire, puis je reviendrais la chercher avec un gros container. En tant que coursière, je pouvais me balader où je le voulais avec des colis de tailles diverses sans éveiller de soupçons.

J’ouvris l’écoutille interne du sas et fonçai vers mon salut.

Ou plutôt dans un tas de fumier. Oui, je sautai à pieds joints dans un tas de merde. Le sourire que j’arborais jusque-là se transforma subitement en air ahuri de carpe qu’on vient de sortir de l’eau au bout d’une ligne.

Dale se tenait dans l’antichambre, les bras croisés sur la poitrine, un demi-sourire satisfait aux lèvres.

 

Chère Jazz,

Est-ce que ça va ? Tu ne me donnes plus aucune nouvelle depuis deux semaines.

Cher Kelvin,

Désolée, j’ai dû me priver des services de mon Gadget pour économiser des sous. Je viens de le récupérer. Ça n’a pas été facile, mais je commence à sortir la tête de l’eau.

Je me suis fait un nouvel ami. De temps à autre, j’arrive à gratter assez d’argent pour me payer une bière dans un bouge de la bulle Conrad. Je sais que c’est débile de dépenser son argent en alcool quand on est sans abri, mais l’alcool rend ma condition supportable.

Bref, il y a un client régulier, là-bas, un type appelé Dale. C’est un maître en AEV qui travaille principalement autour du Centre des visiteurs d’Apollo 11. Il fait faire des AEV aux touristes, des trucs comme ça.

On a discuté et, je ne sais pas comment, j’en suis venue à lui parler de mes problèmes. Il a été choqué d’apprendre dans quel merdier je m’étais retrouvée et a offert de me prêter un peu d’argent. Je me suis dit qu’il cherchait à entrer dans ma culotte, alors j’ai refusé. Les prostituées ne me dérangent pas, mais je ne veux pas en devenir une.

Il a juré sur sa vie qu’il voulait simplement m’aider, comme une amie. Accepter cet argent est la chose la plus difficile que j’aie faite de toute ma vie, Kelvin, mais je n’avais plus le choix.

Il m’a prêté juste assez pour payer la caution et le premier mois de loyer d’une capsule. C’est tellement petit que je suis obligée de sortir pour me changer les idées – ha ! ha ! – mais au moins, j’ai un toit sur la tête. Dale a tenu parole, il n’a jamais rien demandé en retour. Un vrai gentleman.

Crois-le ou non, mais j’ai un nouveau petit copain. Il s’appelle Tyler. C’est encore tout frais, mais je peux te dire qu’il est super gentil. Il est un peu timide, poli avec tout le monde et à cheval sur le respect des règles, façon boy-scout. Tout le contraire de moi, quoi, et pourtant on s’entend vachement bien. On verra ce que ça va donner.

Tu sais quoi ? J’ai été trop égoïste ces derniers temps. J’étais tellement focalisée sur mes problèmes que je ne t’ai même pas demandé comment tu allais. Comment tu te débrouilles ?

Chère Jazz,

Je suis content pour toi ! Je craignais que ton expérience avec Sean t’ait dégoûtée des hommes pour toujours. Tu vois, nous ne sommes pas tous mauvais.

J’ai toujours mon boulot à la KSC, ce qui est super. J’ai même eu une promotion. Je suis chef de soute stagiaire, désormais. Dans deux mois, je serai titularisé et j’aurai une augmentation.

Halima est enceinte de six mois, et nous nous préparons à recevoir son bébé. On a organisé des tours de garde pour que mes autres sœurs puissent s’occuper du bébé pendant qu’Halima sera à l’école. Ma mère, mon père et moi, nous continuerons de travailler. Papa était censé partir à la retraite bientôt, mais il va devoir bosser au moins cinq années supplémentaires. Nous n’avons pas le choix. Sans argent, on ne survit pas.

Cher Kelvin,

Tu es chef de soute stagiaire ? Cela signifie-t-il qu’il t’arrive d’installer des pods de fret tout seul ? Parce qu’il y a de nombreux fumeurs à Artémis…

Chère Jazz,

Je suis tout ouïe…

7

Je regardai Dale comme s’il avait une bite sur le front.

— Comment… ?

— Avais-tu réellement le choix ? me demanda-t-il en me prenant le casque des mains. Tu devais te douter que les maîtres surveilleraient toutes les entrées d’Artémis. Ne restait plus que le Centre des visiteurs.

— Mais… tu n’es pas avec eux ?

— Bien sûr que si. Je me suis porté volontaire pour surveiller le Centre des visiteurs. J’aurais pu être là plus tôt, mais j’ai dû attendre le premier train. Tout comme toi, si j’en crois le timing.

Merde ! Moi qui me prenais pour une lumière.

Dale posa mon casque sur un banc, me prit la main et défit l’attache de mon gant, qu’il fit légèrement tourner au niveau du poignet avant de me le retirer.

— Tu es allée trop loin, cette fois. Beaucoup trop loin, Jazz.

— Tu n’imagines tout de même pas être en position de me donner une leçon de morale ?

— Tu ne vas pas remettre ça sur le tapis ? protesta-t-il en secouant la tête.

— Pourquoi pas ?

— Tyler est gay, Jazz, lança-t-il en levant les yeux au ciel. Aussi gay qu’Oscar Wilde en costume à paillettes promenant un caniche rose avec un diadème sur la tête.

— Un caniche avec un diadème ?

— Non, je voulais dire Oscar Wilde…

— D’accord, d’accord, je comprends mieux. Mais ça ne change rien. Va te faire foutre !

— Ça n’aurait pas pu marcher entre vous, insista Dale dans un grognement. Jamais.

— Et ça te donnait le droit de baiser mon petit ami ?

— Non, concéda-t-il plus doucement. (Il retira mon autre gant et le posa sur le banc.) On n’aurait pas dû le faire pendant que vous sortiez encore ensemble. J’étais amoureux, lui un peu perdu, mais ce n’était pas une raison. Nous n’aurions pas dû.

— Tu l’as fait quand même, dis-je en détournant les yeux.

— C’est vrai. J’ai trahi ma meilleure amie. Et si tu imagines que ça ne me bouffe pas de l’intérieur, tu me connais bien mal.

— Pauvre chou.

— Je ne l’ai pas recruté, tu sais ? se défendit-il en fronçant les sourcils. Il t’aurait quittée de toute façon, même si je n’avais pas été là. Il n’aurait pas pu être heureux avec une femme, et ça n’avait rien à voir avec toi. Tu le sais, n’est-ce pas ?

Je ne répondis pas. Il avait raison, mais je n’étais pas d’humeur à l’entendre. Il me fit signe de me retourner et je m’exécutai, lui permettant de décrocher mon pack de support-vie.

— Qu’est-ce que tu attends pour dire à tes potes que tu m’as attrapée ?

— C’est très, très sérieux, Jazz, regretta-t-il en posant avec soin mon pack sur le banc. Tu ne t’en tireras pas avec une raclée. Tu risques bel et bien l’expulsion. Tu as détruit les moissonneuses de Sanches Aluminium, bon sang ! Pourquoi tu as fait un truc pareil ?

— Qu’est-ce que ça peut te foutre ?

— Tu comptes toujours pour moi, Jazz. Tu as été ma meilleure amie pendant des années. Je ne regrette pas d’être tombé amoureux de Tyler, mais je sais que j’ai mal agi.

— Merci. Quand je ne pourrai pas dormir la nuit parce que tu te tapes le seul mec que j’aie jamais aimé, je me rappellerai que tu te sens coupable. Ça me fera du bien.

— Ça fait déjà un an. Quand vas-tu cesser de jouer les victimes ?

— Connard…

Il s’adossa au mur et s’abîma dans la contemplation du plafond.

— Jazz, donne-moi une bonne raison de ne pas appeler mes collègues, une seule.

Je m’efforçai d’introduire un peu de logique dans le tourbillon de colère qui agitait mes pensées. Il était temps que je me comporte en adulte, ne serait-ce qu’une minute. Cela ne me plairait peut-être pas, mais avais-je le choix ?

— Je te donnerai 100 000 GPD.

Je n’avais pas cet argent. À moins de détruire cette dernière moissonneuse.

— D’accord, dit-il en haussant un sourcil. Ce serait une bonne raison, en effet. Raconte-moi tout.

— Aucune question, s’il te plaît, rétorquai-je en secouant la tête.

— Tu as des ennuis ?

— J’ai dit : aucune question.

— D’accord, d’accord. (Il croisa les bras sur sa poitrine.) Que fais-tu des maîtres en AEV ?

— Ils savent que c’est moi ?

— Non.

— Dans ce cas, tu n’as rien à faire. Contente-toi d’oublier que tu m’as vue.

— Jazz, quarante personnes en tout et pour tout possèdent une combinaison d’AEV sur Artémis. Ce qui fait très peu de gens à interroger. Crois-moi, les maîtres en AEV ne lâcheront pas le morceau. Et je ne te parle même pas de Rudy.

— Ne t’en fais pas pour ça, j’ai tout prévu. Contente-toi de la fermer.

Il prit le temps de réfléchir, puis sourit de toutes ses dents.

— Garde ton pognon. Je veux autre chose. Je veux qu’on redevienne amis.

— Cent cinquante mille, contrai-je.

— Une soirée par semaine. Toi et moi, chez Hartnell. Comme au bon vieux temps.

— Non. Soit tu prends mon argent, soit tu me livres à la meute de la guilde.

— Jazz, je veux bien faire des efforts pour que nous parvenions à un arrangement, mais je ne te laisserai pas me manipuler. Je ne veux pas de ton argent. Je veux renouer le contact. C’est à prendre ou à laisser.

— Va…

…te faire foutre ! pensai-je très fort, mais il y avait des limites à mon obstination. D’un simple appel de Gadget, il avait le pouvoir de détruire ma vie. Je n’avais pas le choix.

— …va pour une soirée hebdomadaire, dis-je enfin. Mais attention, ça ne signifie pas qu’on est copains.

Il poussa un soupir de soulagement.

— Dieu merci. Je n’avais pas envie de gâcher ta vie.

— C’est déjà fait.

Ma petite pique lui arracha une grimace. Excellent.

Il sortit son Gadget et composa un numéro.

— Bob ? Vous êtes toujours là-bas ?… Oui, j’appelle pour faire mon rapport. Je suis au Centre des visiteurs et je m’équipe… Ouais, j’ai pris le premier train. J’ai fouillé tout le Centre. À part deux employés qui commencent leur journée, il n’y a personne.

Il écouta son Gadget pendant quelques secondes avant de conclure :

— D’accord, je serai dehors dans quinze minutes… Entendu, je vous préviens par radio dès que je suis sorti.

Il raccrocha.

— Et voilà. Je pars à la recherche de notre mystérieux saboteur.

— Amuse-toi bien.

— Mardi à 20 heures, chez Hartnell.

— Mardi, marmonnai-je.

Je finis de me déséquiper avec l’assistance de Dale, puis je l’aidai à s’équiper.

***

De retour à la maison, je m’allongeai sur le dos. Mon Dieu, j’étais épuisée ! Même mon cercueil merdique me paraissait confortable. Je détachai mon Gadget de mon alibi-o-mat. Je vérifiai ma messagerie et mon historique de navigation. L’engin avait fait son boulot.

Je soupirai de soulagement. J’avais réussi. Enfin, presque. Rudy et la guilde me poseraient certainement des questions, mais mon histoire tiendrait la route.

J’avais reçu un message de Trond :

Il manquait un objet dans votre dernière livraison.

Je lui répondis aussitôt :

Désolée pour le contretemps.

J’essaie de vous le faire parvenir

dans les plus brefs délais.

Compris.

J’avais besoin d’un plan pour régler son compte à la dernière moissonneuse avant de reparler à Trond. Mais que pouvais-je faire ? Il était temps de changer de tactique. Je n’avais encore aucune idée de la forme qu’elle prendrait, mais je devais à tout prix trouver une solution.

Je rouvris les paupières après une sieste non programmée. J’avais toujours mes chaussures et mon Gadget à la main. La fatigue accumulée dans la journée, ajoutée à ma piètre nuit de sommeil, avait eu raison de moi. Je regardai mon horloge et constatai que j’avais dormi quatre heures.

Au moins me sentais-je reposée.

***

Je tournai en rond au rez-de-chaussée de la bulle Conrad pendant presque une heure. Non pas parce que j’avais besoin d’exercice, mais parce qu’il me fallait entrer dans l’antichambre du sas de la bulle sans me faire repérer.

Le RIC était toujours dans son casier. J’avais promis à Zsóka de ne le garder que deux jours, et je n’avais plus beaucoup de temps pour le lui rendre. Chaque fois que je passais devant ce maudit sas, il y avait quelqu’un dans les parages, alors je continuais à marcher.

Et puis, je voulais rester quelque temps à distance de la guilde. Les maîtres avaient cessé leurs recherches au bout de cinq heures. Ils devaient être en train de s’intéresser à toutes les personnes qui possédaient une combinaison d’AEV. L’activité de mon Gadget me servirait d’alibi, mais je préférais ne pas avoir à répondre à leurs questions pour le moment. Mieux valait également ne pas interagir avec les gens à proximité du sas.

Après quatre tours complets, une occasion se présenta enfin. Je me précipitai dans l’antichambre, agitai mon Gadget devant le casier, récupérai le RIC et sa télécommande, et pris mes jambes à mon cou.

J’arborais un petit sourire satisfait en sortant de la salle. Le crime parfait ! Et puis, soudain, je me heurtai à Rudy.

J’aurais aussi bien pu foncer dans un mur de brique. Enfin, presque. À condition d’arriver suffisamment vite, on peut endommager un mur de brique. Maladroite comme je suis, je lâchai la caisse du RIC.

Rudy la suivit du regard quelques instants, avant de la rattraper tranquillement au vol.

— Salut, Jazz. Je te cherchais, justement.

— Vous ne me prendrez jamais vivante, flicaillon.

Il examina la caisse.

— C’est un robot d’inspection ? Que vas-tu faire d’un truc pareil ?

— Problème d’hygiène féminine. Vous ne pouvez pas comprendre.

— Il faut qu’on parle, me dit-il en me tendant la caisse.

— Vous ne connaissez pas les Gadgets ? lui demandai-je en coinçant la caisse sous mon bras. C’est génial. Ça permet de se parler à distance.

— Si je t’appelais, tu ne me répondrais pas.

— Vous me connaissez, je perds mes moyens dès qu’un beau garçon m’adresse la parole. Bon, eh bien, heureuse de vous avoir revu.

Je m’éloignai. Je m’attendais à ce qu’il m’attrape par le bras ou un truc comme ça, au lieu de quoi il marcha à mes côtés.

— Tu sais pourquoi je suis venu, n’est-ce pas ?

— Mmh… non. C’est un truc canadien, c’est ça ? Vous ressentez le besoin de vous excuser pour quelque chose dont vous n’êtes pas responsable ? Vous voulez tenir la porte à quelqu’un qui se trouve à vingt mètres ?

— Je suppose que tu as entendu parler des moissonneuses de Sanches ?

— Forcément, ça obsède tous les sites d’info continue.

— C’est toi qui as fait le coup ? poursuivit-il, les mains dans le dos.

— Pourquoi j’aurais fait une chose pareille ? fis-je mine de m’étonner, l’air authentiquement outré.

— Ça, c’était ma question suivante.

— Quelqu’un m’accuse-t-il ?

— Non, répondit-il en secouant la tête, mais je fais attention à ce qui se passe dans ma ville. Tu possèdes une combinaison d’AEV et tu es une délinquante. Il me paraissait logique de commencer mon enquête par toi.

— J’ai passé la nuit dans mon cercueil. Vérifiez l’activité de mon Gadget si vous ne me croyez pas. Je vous permets de le faire, d’ailleurs ; ça vous évitera de demander une autorisation officielle à l’administratrice Ngugi.

— Merci, ça m’arrange, en effet. J’ai également reçu une demande de Bob Lewis, de la guilde des AEV. Il souhaiterait savoir où se trouvaient tous les propriétaires d’une combinaison d’AEV hier soir. M’autorises-tu à lui transmettre tes données ?

— Faites. Ça devrait calmer un peu les choses.

— Ça satisfera peut-être Bob, mais je suis du genre soupçonneux, tu me connais. Le fait que ton Gadget ait passé la nuit dans ton cercueil ne signifie pas que tu y étais aussi. Quelqu’un peut-il confirmer que tu y étais ?

— Non. Contrairement à la croyance populaire, je dors seule, le plus souvent.

— Les gens de Sanches sont furieux, expliqua-t-il, le sourcil haut. Et la guilde des AEV est emmerdée.

— C’est pas mon problème.

Je tournai brusquement pour le semer, mais il tourna en même temps que moi. Il avait tout prévu, l’enfoiré.

— Tu sais quoi ? reprit-il en sortant son Gadget de sa poche. Je vais te donner 100 GPD pour que tu me dises la vérité.

— Hein ?! m’écriai-je en m’immobilisant.

— Cent GPD, répéta-t-il en pianotant sur son Gadget. Transfert direct depuis mon compte vers le tien.

Mon Gadget bipa. Je le sortis de ma poche.

TRANSFERT DE 100 GPD DEPUIS LE COMPTE DE RUDY DUBOIS. ACCEPTER ?

— Putain, mais qu’est-ce que vous faites ?

— Je paie pour avoir la vérité, alors ne perdons pas de temps.

Je refusai la transaction.

— La vérité, je vous l’ai déjà dite, Rudy.

— Tu ne veux pas de ces 100 GPD ? Tu as dit la vérité ? La belle affaire ! Prends cet argent et répète-la-moi.

— Allez-vous-en.

— J’en étais sûr, dit-il en me fixant d’un regard entendu.

— Vous étiez sûr de quoi ?

— J’étais là au début de ta vie de délinquante. Tu ne l’avoueras jamais, mais tu es exactement comme ton père. Tu as la même conscience professionnelle.

— Et alors ? demandai-je en faisant la moue et en regardant ailleurs.

— Si on se contentait de discuter, tu pourrais me mentir toute la journée. En revanche, si je paie pour avoir la vérité, ça devient du business, et un Bashara respecte toujours ses engagements professionnels.

J’étais à court de repartie cinglante. C’est rare, mais ça m’arrive de temps en temps.

— Ce RIC serait un bon moyen d’ouvrir un sas sans autorisation, remarqua-t-il en désignant la caisse.

— Sans doute.

— Il faudrait bien sûr commencer par le faire sortir.

— Sans doute.

— Mais ce ne serait pas si difficile. Une AEV avec des touristes pourrait faire l’affaire.

— Je ne sais pas de quoi vous parlez, Rudy.

— Il n’y a pas de caméras de surveillance dans les sas, dit-il en tapotant l’écran de son Gadget. Nous ne sommes pas un État policier. En revanche, il y a une caméra de surveillance dans la boutique de souvenirs du Centre des visiteurs.

Il me montra l’écran, où je me vis, déambulant dans la boutique de souvenirs, vêtue de mon déguisement. Il appuya sur « pause ».

— À en croire la transaction enregistrée quand elle est montée dans le train, elle s’appelle Nuha Nejem. Son Gadget n’est plus actif. Bizarre, hein ? Note que vous avez à peu près la même taille, le même physique et la même couleur de peau.

— Vous savez que je ne suis pas la seule femme arabe d’Artémis, n’est-ce pas ? En plus, elle porte un niqab, lui fis-je remarquer en regardant l’écran de plus près. Vous m’avez déjà vue en habits traditionnels ? Je ne suis pas ce qu’on appelle une musulmane pratiquante.

— Elle non plus, rétorqua-t-il en cherchant un autre fichier. Le train aussi est équipé d’une caméra de sécurité.

À présent, son Gadget affichait une vidéo prise dans le train. Le gentil Français se levait pour me céder sa place. Je m’inclinais pour le remercier et m’asseyais.

— La galanterie n’est pas morte, dis-je. C’est bon à savoir.

— Les musulmans ne s’inclinent pas devant les gens. Mahomet lui-même refusait que les gens s’inclinent devant lui. Les musulmans ne s’inclinent que devant Allah et personne d’autre. Jamais.

Merde. J’aurais dû le savoir. J’aurais dû m’intéresser plus jeune à ces choses, avant que mon père renonce définitivement à me transmettre sa foi.

— Euh, ouais, si vous le dites.

— Cette fois, tu es foutue, affirma Rudy en s’adossant à un mur. Il ne s’agit pas de simple contrebande. On parle de centaines de millions de GPD de dégâts. Cette fois, tu vas bel et bien redescendre, Jazz.

Je tremblai un peu. Non pas de peur, mais de colère. Ce connard n’avait-il rien de mieux à faire que de surveiller mes faits et gestes, de vouloir contrôler ma vie ? Putain, mais laisse-moi tranquille !

J’eus du mal à contenir mes émotions.

— Qu’y a-t-il, Jazz ? Tu viens de comprendre qu’il n’y avait pas de retour en arrière possible ? Tu n’as pas fait ça pour t’amuser, c’est clair. Il s’agissait manifestement d’un contrat. Dis-moi qui t’a engagée et je demanderai à l’Administratrice de faire preuve de clémence. Ça t’évitera l’expulsion.

Je pinçai les lèvres et gardai le silence.

— Allez, Jazz, dis-moi que c’est Trond Landvik, et on pourra reprendre le cours de nos vies.

J’essayai de ne pas réagir, mais j’échouai. Comment diable pouvait-il savoir ?

Il lut dans mes pensées.

— Il a revendu un maximum d’actions sur Terre et amassé un paquet de GPD. Sans doute compte-t-il acheter un truc énorme à Artémis. Sanches Aluminium, probablement.

Il devait avoir une terrible envie de faire plonger Trond, car il semblait disposé à faire une croix sur une opportunité de se débarrasser de moi pour de bon. Quand même… balancer Trond ? Non, ce n’était pas mon style.

— Je ne sais pas de quoi vous parlez.

— Qu’est-ce que tu fais avec ce RIC ? me demanda-t-il en rangeant son Gadget.

— Je dois le livrer. Je suis coursière. Livrer des conneries un peu partout, c’est ma raison d’être.

— Qui l’a envoyé ? Et à qui dois-tu le remettre ?

— Je ne peux pas vous le dire. L’anonymat des livraisons est garanti. J’ai une réputation à préserver.

Il me toisa pendant quelques secondes, mais je soutins son regard sans vaciller.

Rudy fronça les sourcils et fit un pas en arrière.

— Bien. Mais ça ne va pas se passer comme ça. Des gens puissants sont très en colère.

— Peut-être, mais pas contre moi. Je ne suis pour rien dans cette histoire.

À ma grande surprise, il tourna les talons.

— Tu vas bientôt te retrouver dans la merde jusqu’au cou, dit-il en s’éloignant. Quand ça arrivera, appelle-moi.

— Qu’est-ce que… ?

Je préférai la fermer. Je n’allais tout de même pas me plaindre qu’il ne m’embarque pas.

Cela n’avait pas de sens. Rudy était à mes trousses depuis des années. Son dossier était plutôt solide. Assez solide pour convaincre l’Administratrice, en tout cas. Elle n’aurait aucun scrupule à me botter le cul et à me renvoyer sur Terre.

S’il voulait réellement Trond, pourquoi ne m’arrêtait-il pas ? Menacée d’expulsion, je serais beaucoup plus encline à balancer mon commanditaire, non ?

C’était à n’y rien comprendre.

***

J’avais besoin d’un verre. Je m’arrêtai chez Hartnell et m’assis à ma place habituelle en faisant signe à Billy. Il était temps de noyer mes malheurs dans l’alcool et la testostérone. J’allais m’envoyer quelques bières bon marché, rentrer enfiler un truc sexy et foncer dans un club d’Aldrin, d’où je repartirais avec un mec mignon. Eh, je pourrais même en profiter pour tester la capote de Svoboda, pourquoi pas ?!

— Ça roule, beauté ? commença Billy. Essaie-moi ça. C’est une nouvelle recette.

Il fit glisser un verre à liqueur devant moi et sourit jusqu’aux oreilles.

— Billy, j’ai juste envie d’une bière, rétorquai-je en considérant le verre d’un œil soupçonneux.

— Fais-moi plaisir. Juste une gorgée. Et ta première bière est pour la maison.

Je délibérai intérieurement, avant de décider qu’une bière gratuite ne se refusait pas. Je sirotai donc une gorgée du breuvage de Billy.

Ce fut une surprise, force m’est de l’avouer. Je m’attendais à ce que son tord-boyaux ait un goût horrible, comme la fois précédente, au lieu de quoi il avait un goût horrible, mais d’une manière tout à fait différente. Dans la seconde, mes malheurs s’effacèrent devant cette chose monstrueuse. Je recrachai tout.

Incapable de parler, je désignai les distributeurs de bière.

— Mmh…, bougonna Billy.

Il me servit une pinte et me la tendit. Je me jetai dessus comme un voyageur du désert découvrant une oasis.

— Bon…, dis-je en m’essuyant la bouche. Bon, bon, bon… Il y a du raifort, là-dedans, hein ? Je jurerais qu’il y a du raifort dans ce truc.

— Non, c’est du rhum. Enfin, de l’extrait de rhum et de l’éthanol.

— Comment diable est-ce qu’on peut arriver à ça avec du rhum ?

— Je ne m’avoue pas vaincu. Le processus d’extraction de l’alcool est sûrement perfectible. Si tu veux essayer, j’ai aussi de la vodka.

— Peut-être plus tard. Pour le moment, je me contenterai d’une autre bière.

Mon Gadget vibra. Un message de Trond :

Je m’inquiète pour le dernier colis.

— Merde.

Je ne savais toujours pas comment régler son compte à la dernière moissonneuse.

Je suis en train de régler

les détails de la livraison.

Pour l’instant, je suis un client insatisfait.

C’est une affaire urgente.

Entendu.

Peut-être devrais-je trouver un autre coursier pour finir le travail ? Si vous n’avez pas le temps.

Je plissai le front en considérant mon Gadget.

Ne soyez pas bête.

Nous pourrions nous voir.

Je suis disponible toute la journée.

J’arrive.

Je rangeai mon Gadget dans ma poche.

— Tu n’as pas l’air dans ton assiette, remarqua Billy. Et mon alcool n’y est pour rien.

— Service après-vente. Je vais devoir arranger ça en personne.

— On annule la deuxième bière, alors ?

— Je crains que oui…, soupirai-je.

***

Je me présentai devant l’entrée principale de la propriété des Trond et sonnai.

Pas de réponse. Bizarre, bizarre. Où étaient passés Irina et ses sourcils froncés ? J’avais préparé quelques reparties irrespectueuses dont j’avais le secret rien que pour elle.

Je sonnai de nouveau. Toujours rien.

C’est à ce moment-là que je remarquai que la porte était abîmée, légèrement éraflée sur le bord, là où on aurait enfoncé un pied-de-biche pour la forcer, par exemple. Je grimaçai.

— Merde…

Je poussai la porte et jetai un coup d’œil dans le vestibule. Aucun signe d’Irina ou de Trond. Un vase gisait par terre à côté de son socle. Des éclaboussures rouges sur le mur…

— Putain, non ! bredouillai-je. (Je pivotai sur mes talons et rebroussai chemin.) Putain, non ! Non !

 

Cher Kelvin,

Pour la prochaine expédition, il me faudrait trois kilos de tabac, cinquante paquets de papier à cigarette, vingt briquets et dix bouteilles d’essence.

Je nous ai trouvé une nouvelle source de revenus : de la mousse isolante en spray. Apparemment, elle isole très bien du bruit et, crois-moi, le bruit est un vrai souci, à Artémis. Surtout dans les parties les plus pourries de la ville, comme celle où j’habite. La mousse est inflammable une fois qu’elle a séché, voilà pourquoi elle est interdite. Mais les gens qui vivent dans les quartiers les plus modestes sont prêts à payer cher pour avoir du silence.

Sinon, je crois bien que j’ai ferré un gros poisson, un client spécial, une vraie baleine ! Il veut des cigares dominicains de marque La Aurora. Tu vas devoir les faire venir spécialement. N’hésite pas à payer un supplément pour être livré au plus vite. Ce mec est une mine d’or. Il voudra sans doute des cigares tous les mois, alors achètes-en plusieurs boîtes.

Nos bénéfices du mois dernier se chiffrent à 21 628 GPD. Ça fait 10 814 GPD chacun. Tu veux que ta part te soit versée comment ?

Et comment vont tes sœurs ? Tu as arrangé les choses avec ce fumier d’ex-mari d’Halima ?

Chère Jazz,

Ça marche, tout sera expédié dans la prochaine sonde d’approvisionnement. Elle part dans neuf jours. Excellente idée, cette mousse isolante. Je me renseignerai pour trouver le meilleur rapport poids-isolation, et je t’en enverrai une caisse. Nous verrons comment ça se vend.

Tu voudras bien convertir ma part en euros et la transférer sur mon compte allemand, s’il te plaît ?

Oui, on s’est occupé de l’ex-mari d’Halima. Il n’essaiera plus d’obtenir la garde d’Edward. Il ne la voulait pas vraiment, de toute façon. Ce qui l’intéressait, c’était mon argent. Je remercie Dieu pour notre petit arrangement, Jazz. Sans lui, je ne sais pas comment ma famille pourrait s’en sortir.

Kuki vient de s’inscrire dans une université australienne. Elle y recevra une formation d’ingénieure civile. Nous sommes tous très fiers d’elle. Faith a de bonnes notes au lycée, même si elle s’intéresse un peu trop aux garçons à notre goût. Quant à Margot, c’est une véritable athlète. Elle est titulaire au poste d’attaquante dans son équipe de football.

Et toi, comment vas-tu ? Et Tyler ?

Cher Kelvin,

Tyler va bien. C’est le garçon le plus mignon et le plus gentil avec qui je sois sortie. Je ne suis pas du genre rose bonbon, tu me connais, et je ne pensais pas dire ça un jour, mais… je crois bien que je pourrais l’épouser. Nous sommes ensemble depuis un an, et je l’aime toujours. En soi, c’est un exploit.

Tyler est l’opposé de Sean à tous les niveaux. Il est prévenant, loyal, dévoué. Et adorable ! En plus, ce n’est pas un pédophile ! Grand Dieu ! je me demande comment j’ai pu tomber sous le charme de cette ordure de Sean.

Sinon, Dale m’enseigne tout ce qu’il y a à savoir sur les AEV. C’est un excellent professeur. Ça fait beaucoup d’informations à assimiler, des informations capitales dont dépendent ta survie et celle de tes clients. Quant à la guilde, elle est aussi fermée qu’une secte. Maintenant que les maîtres savent que je me forme pour devenir l’une d’entre eux, ils sont un peu plus sympas avec moi.

Putain, quand j’aurai ma certification, je croulerai sous le pognon. Les visites guidées rapportent un maximum.

Pas d’inquiétude, je ne serai pas la seule à en profiter. Dès que je le pourrai, je lâcherai ce boulot de coursière pour devenir ramasseuse de sondes. Et alors, je n’aurai plus besoin de graisser la patte de Nakoshi. Kelvin, mon ami, l’avenir s’annonce radieux.

Chère Jazz,

C’est une excellente nouvelle.

Il y a eu du changement à la KSC. La direction vient d’annoncer une augmentation du rythme des lancements, d’où un développement de mon service. À partir de maintenant, deux équipes travailleront en parallèle pour charger les soutes. Comme je ne pourrai pas être à deux endroits à la fois, la moitié des lancements nous passeront sous le nez.

Mais j’ai une idée. Que dirais-tu de recruter un nouvel associé ? Je m’arrangerai pour trouver une personne de confiance. Je connais pas mal de gars qui ne seraient pas contre se faire un peu de cash. Il ne serait pas question de partager les bénéfices en trois parts égales, bien sûr. On pourrait proposer 10 % à cette personne. Qu’en dis-tu ?

Cher Kelvin,

Pour être honnête, ton idée ne m’emballe pas des masses. Tu sais que j’ai une confiance absolue en toi, mais ces types, je ne les connais ni d’Ève ni d’Adam. Il conviendrait d’étudier avec soin le cas de tous les candidats. Plus il y aura de personnes impliquées dans notre business, plus les chances seront élevées que notre édifice s’effondre.

Comme tu l’as fait remarquer, cependant, la moitié des lancements nous passeraient sous le nez, ce qui, je dois l’avouer, me reste un peu en travers de la gorge.

Chère Jazz,

Après que tu auras rejoint la guilde des AEV, alors ? À ce moment-là, on récupérera la part de Nakoshi, et ce sera tout bénef pour nous. De cette façon, on pourra développer notre business. Plus de lancements, ça signifie plus de produits pour nous, et donc plus d’argent.

Cher Kelvin,

J’aime ta façon de penser. D’accord, commence à chercher quelqu’un mais, je t’en prie, essaie d’être subtil.

Chère Jazz,

Subtil ? Je n’y avais pas pensé, tiens… Je devrais peut-être retirer l’annonce que j’ai punaisée sur le mur de la cafète…

Cher Kelvin,

Ha ! ha ! très drôle…

8

Je m’éloignai en trottinant de la maison de Trond. Sans ralentir, je m’armai de mon Gadget et tapai un message à Rudy :

Grabuge chez Landvik.

Vu du sang. Dépêchez-vous !

La réponse ne se fit pas attendre :

J’arrive tout de suite.

Attends-moi sur place.

Sûrement pas.

Mon Gadget sonna comme Rudy m’appelait. Je fis comme si je ne l’avais pas entendu et j’accélérai.

— Fait chier ! La vie ne pourrait pas être simple, pour une fois ?

Je touchais le sol tous les sept ou huit mètres et je prenais appui sur les murs dans les virages pour ne jamais ralentir.

L’Épicerie d’Alan était une boutique assez classe, où on ne trouvait pourtant que des produits alimentaires de mauvaise qualité et des souvenirs kitsch. En réalité, c’était plus un attrape-touriste qu’une épicerie, et les prix s’en ressentaient. Mais je n’avais pas le temps de finasser.

— Puis-je vous aider, madame ? me demanda le vendeur, vêtu d’un costume trois pièces.

Qui diable porte ce genre de vêtements pour travailler dans une épicerie ? Peu importait. Juger les gens prend du temps et, justement, je n’en avais pas.

J’attrapai un gros sac en toile avec une photo de la Lune dessus – le comble de l’originalité –, et entrepris de le remplir de nourriture, me servant sur chaque étagère sans regarder ce que je prenais. Des barres chocolatées, une vingtaine de saveurs de Bouillie séchée… Je ferais l’inventaire plus tard.

— Madame ? insista le vendeur.

Je saisis une bouteille d’eau dans le frigo, fonçai vers la caisse et y vidai mon sac.

— Tout ça, dis-je. Vite.

L’homme hocha la tête et s’activa aussi vite que possible, ce dont je lui fus reconnaissante. Et ce, sans poser de question ni m’emmerder. Madame est pressée ? Pas de problème, il sera pressé aussi. L’Épicerie d’Alan mérite ses cinq étoiles, rien à dire.

Lorsque les articles furent étalés sur le comptoir de façon à n’être pas en contact les uns avec les autres, le vendeur appuya sur un bouton de la caisse. L’ordinateur identifia tout et afficha le total.

— Mille quatre cent cinquante et un GPD, s’il vous plaît.

— Bordel…

Pas le temps de protester. Je n’aurais bientôt plus besoin d’argent. J’agitai mon Gadget au-dessus du pad de paiement et acceptai la transaction.

Puis je fourrai tout dans le sac et m’en allai. Je pressai le pas dans le couloir en pianotant sur mon Gadget. Une fenêtre de confirmation s’ouvrit avant que la connexion soit établie.

VOUS APPELEZ LA TERRE. LA COMMUNICATION VOUS COÛTERA 31 GPD PAR MINUTE. CONTINUER ?

Je continuai et écoutai la sonnerie.

— Allô ! répondit une voix à l’accent prononcé.

— Kelvin, c’est Jazz, dis-je en rebondissant contre un mur et en prenant la direction du tunnel connecteur de la bulle Bean.

La réaction de Kelvin me parvint avec une latence de quatre secondes.

— Jazz ? Tu appelles directement ? Quelque chose ne va pas ?

— Je suis dans la merde, Kelvin. Je t’expliquerai plus tard, mais je dois absolument créer une fausse identité. Tout de suite. J’ai besoin de ton aide, ajoutai-je en fonçant dans le tunnel et en maudissant cette satanée latence.

— D’accord. Dis-moi tout.

— Comme je ne sais pas qui est à mes trousses, je pars du principe que mes infos bancaires sont connues. J’ai besoin que tu m’ouvres un compte KSC, mais sous un faux nom. Je te rembourserai plus tard, bien sûr.

Quatre désespérantes secondes plus tard :

— D’accord, compris. Ça t’irait, 1 000 dollars américains ? Ça fait environ 6 000 GPD. Tu as une préférence pour le nom ?

— Ce sera parfait, merci. Pour le nom… je ne sais pas… Quelque chose d’indien, peut-être. Harpreet Singh ?

Je débouchai dans la bulle Bean. Celle-ci était principalement un dortoir sillonné de longs couloirs rectilignes. L’idéal, pour une fille qui prend ses jambes à son cou. Je courus comme une dératée.

— Je vais t’arranger ça, disait Kelvin. Ça ne me prendra pas plus d’un quart d’heure. Quand tu pourras, écris-moi pour m’expliquer ce qui se passe. Enfin, fais-moi au moins savoir quand tu seras en sécurité.

— Merci mille fois, Kelvin. Je te tiens au courant. À plus.

Je raccrochai et désactivai mon Gadget. Je n’avais pas la moindre idée de ce qui se passait, mais il était hors de question que je me balade avec un gyrophare virtuel sur la tête.

Je me dirigeai vers l’artère principale de Bean RdC. L’hôtel le plus proche s’appelait L’Auberge du lever de la Lune. Quand on y pense, c’est vraiment débile comme nom, Artémis étant la seule ville au monde à ne pas avoir de Lune. Mais bon, je n’allais pas chipoter.

Comme je l’avais fait pour Nuha Nejem, je demandai un Gadget pour Harpreet Singh au réceptionniste de l’établissement. Figurez-vous que le réceptionniste de base ne fait pas la différence entre une Arabe et une Indienne.

Parfait. J’avais ma fausse identité. Pour une durée indéterminée, je serais donc Harpreet Singh. J’étais tentée de m’enfermer sans attendre dans ma chambre, mais je préférais ne pas me cacher dans un endroit aussi évident et facile d’accès pour le moment. Je me planquerais donc là où personne ne me verrait.

Et je savais exactement où.

***

DOUBLE HOMICIDE À ARTÉMIS

Le magna des affaires Trond Landvik et sa garde du corps Irina Vetrov ont été retrouvés morts dans la maison de Landvik, dans la bulle Shepard. Jusque-là, Artémis n’avait connu que cinq meurtres, et jamais de double homicide.

Grâce à un informateur, l’officier Rudy DuBois a retrouvé les corps à 10 h 14 ce matin. La porte avait été forcée et les deux victimes avaient été poignardées à mort. Des indices laissent à penser que Vetrov a perdu la vie en essayant de protéger son employeur et qu’elle a infligé des blessures importantes à l’assassin.

Lene, la fille de Landvik, était à l’école au moment du crime.

Les corps ont été transportés à la clinique du docteur Mélanie Roussel pour y être autopsiés.

Lene Landvik héritera de la fortune considérable de son père à son dix-huitième anniversaire. D’ici là, le patrimoine sera géré par le cabinet Jørgensen, Isaksen & Berg, à Oslo. L’héritière n’était pas disponible pour répondre à nos questions.

L’article se poursuivait, mais je n’étais pas d’humeur à continuer ma lecture. Je posai mon Gadget sur le sol en métal froid, me blottis dans un coin et repliai mes genoux contre ma poitrine, enfouissant mon visage dans mon pantalon.

J’essayai de retenir mes larmes. Mon accès de panique m’avait aiguillonnée, fait avancer, mais, à présent que j’étais en sécurité, j’avais épuisé mes réserves d’adrénaline.

Trond était un type bien. Un peu sournois, peut-être, et toujours vêtu de cette robe de chambre débile, mais c’était un type bien quand même. Et un bon père. Mon Dieu, qui allait s’occuper de Lene, maintenant ? Gamine mutilée dans un accident de voiture, orpheline à seize ans. Tu parles d’un destin. D’accord, elle avait du pognon, mais… putain…

Il n’était pas nécessaire d’avoir un diplôme de criminologie pour comprendre qu’on avait voulu faire payer le sabotage à Trond. Les personnes qui avaient fait ça voudraient aussi ma peau. À moins qu’elles ignorent que j’étais dans le coup, mais je ne jouerais pas ma vie sur cette hypothèse.

J’avais probablement un assassin au cul et je ne verrais jamais la couleur de mon million de GPD, même si je détruisais la dernière moissonneuse. Trond et moi n’avions signé aucun contrat ; j’avais fait tout ça pour rien.

Je frissonnai dans ma niche d’accès glacée. Je m’étais déjà réfugiée là, il y avait longtemps, lorsque j’étais sans abri. Après dix années passées à lutter pour rester à flot, j’étais de retour là où tout avait commencé.

Je sanglotai dans mes genoux. En silence. Encore une chose apprise à cette époque : pleurer sans trop faire de bruit. Car je ne voulais pas que quelqu’un, dans le couloir, m’entende.

Ma cachette était un petit espace triangulaire fermé par une trappe, qui permettait aux employés de la maintenance d’atteindre la coque intérieure. Je n’avais même pas la place de m’allonger. Mon cercueil était un palace, en comparaison. Mes larmes me picotaient le visage à mesure qu’elles gelaient. Bean -27 était le parfait endroit où se cacher, mais il y faisait extrêmement froid. La chaleur a tendance à monter, même dans la pesanteur lunaire. Plus on descend, plus il fait froid. Et personne n’a eu l’idée d’équiper de radiateurs les niches de maintenance.

Je m’essuyai les joues et repris mon Gadget. Enfin, celui de Harpreet, mais on se comprend. Mon véritable Gadget était posé dans un coin, la batterie démontée. L’administratrice Ngugi ne rendait publiques les données de localisation d’un Gadget que lorsqu’elle avait une bonne raison de le faire, mais le premier double homicide de l’histoire d’Artémis était la meilleure des raisons.

Le moment était venu de prendre une décision, une décision qui affecterait le reste de ma vie : devais-je ou non me rendre à Rudy ?

Ce double meurtre comptait sûrement plus pour lui qu’une simple affaire de contrebande. Me rendre sans attendre serait plus sûr. Rudy était un gros con, mais c’était un bon flic. Il ferait tout pour assurer ma protection.

Sauf qu’il cherchait un prétexte pour m’expulser depuis que j’avais atteint l’âge de dix-sept ans. Il savait déjà que Trond en avait après Sanches Aluminium, donc ce n’était pas comme si j’avais des infos capitales à lui révéler. Et puis, la proposition qu’il avait faite d’intercéder en ma faveur si je l’aidais à coincer Trond était probablement caduque, puisque ce dernier était mort. La question était de savoir si j’avais envie de me rendre pour :

a) fournir à Rudy toutes les preuves dont il avait besoin pour me faire expulser ;

b) ne pas l’aider du tout à arrêter les coupables du double homicide.

Non, je n’en avais pas envie. La seule manière pour moi de sortir vivante de cette histoire et de continuer à vivre sur la Lune était de me taire et de rester planquée.

J’étais bel et bien seule.

Je jetai un coup d’œil à mes réserves. Je disposais de quelques jours de vivres et d’eau. Je pourrais utiliser les toilettes publiques situées au fond du couloir quand il n’y aurait personne. Je n’avais pas l’intention de rester cloîtrée dans ma minuscule cachette mais, pour le moment, je ne voulais pas être vue. Du tout. Par qui que ce soit.

Je reniflai pour ravaler mes dernières larmes et me raclai la gorge. Puis j’appelai mon père via un serveur proxy local. Ainsi, personne ne saurait que Harpreet Singh avait appelé Ammar Bashara.

— Oui ?

— Papa, c’est Jazz.

— Ah, salut. Bizarre, mon Gadget n’a pas reconnu ton numéro. Tu t’en es sortie avec ta mission ? Tu n’as plus besoin du matériel ?

— Papa, j’ai besoin que tu m’écoutes. Je veux dire, vraiment.

— D’accord. Ça ne sent pas très bon…

— Ça pue même méchamment, confirmai-je en m’essuyant les yeux. Reste loin de la maison et de l’atelier pendant quelques jours. Demande à un ami de t’héberger.

— Hein ? Pourquoi ?

— Papa, j’ai fait une connerie. Une énorme connerie.

— Rentre à la maison. On arrangera ça ensemble.

— Non, il faut que tu t’en ailles. Tu as entendu parler du double meurtre ? De Trond et d’Irina ?

— Oui, j’ai vu ça. C’est vraiment terri…

— Les assassins sont à mes trousses. Il n’est pas impossible qu’ils viennent te chercher, vu que tu es la seule personne qui compte pour moi. Papa, tu dois partir sans attendre.

Il y eut un silence prolongé.

— D’accord. Retrouve-moi à l’atelier, et nous irons nous réfugier chez l’imam Faheem. Sa famille et lui prendront soin de nous.

— Je ne peux pas simplement me planquer ; je dois découvrir ce qui se passe. Va chez l’imam. Je te recontacterai quand je pourrai.

— Jazz…, commença-t-il d’une voix tremblotante. Laisse ça à Rudy. C’est son travail.

— Je ne peux pas lui faire confiance. Pas maintenant. Peut-être plus tard.

— Rentre à la maison tout de suite, Jasmine ! s’écria-t-il d’une voix qui était montée d’une octave. Pour l’amour d’Allah, reste loin de ces assassins !

— Je suis désolée, Papa. Vraiment désolée. Quitte la maison. Je t’appellerai quand ce sera fini.

— Jasmi…

Je raccrochai. Comme j’avais appelé via un serveur proxy, mon père ne pourrait pas me rappeler. Cool.

Je restai dans ma planque toute la soirée. Par deux fois seulement, je sortis furtivement pour me rendre aux toilettes. Je passai le reste de mon temps à craindre pour ma vie et à lire compulsivement les infos.

***

Je me réveillai le lendemain matin avec des crampes dans les jambes et le dos en compote. Le souci, quand on s’endort en pleurant, c’est que les problèmes n’ont pas disparu au réveil.

Je poussai la trappe d’accès et roulai sur le sol, où je m’efforçai d’étirer mes muscles récalcitrants. Bean -27 était une zone peu fréquentée, surtout en cette heure matinale. Je m’assis et avalai un petit déjeuner copieux composé d’eau et de Bouillie nature. J’aurais dû rester dans ma cachette, mais je n’en pouvais plus de cet espace confiné.

J’aurais certes pu rester planquée en attendant que – avec un peu de chance – Rudy attrape le tueur, mais cela n’aurait pas suffi. Les commanditaires n’auraient de cesse d’envoyer un autre assassin pour me régler mon compte.

Je mâchai une autre bouchée de Bouillie.

Toute cette histoire tournait autour de Sanches Aluminium.

Et t’as deviné ça toute seule, docteur Watson ?

Mais pourquoi ? Pourquoi les gens s’entre-tueraient-ils pour une industrie dépassée ne faisant presque plus de bénéfices ?

L’argent, le pognon, le blé, le flouze. Tout était toujours une histoire d’argent, et Trond Landvik n’était pas devenu milliardaire en faisant des paris hasardeux. Il avait sans doute eu des raisons bonnes et tangibles de vouloir se lancer dans l’aluminium. Des raisons insaisissables pour le moment, mais qui l’avaient tué.

C’était la clé. Avant de découvrir qui, je devais d’abord comprendre pourquoi. Et je savais par où commencer : Jin Chu, le gars que j’avais vu chez Trond, le jour où j’avais livré les cigares. Il venait de Hong Kong et il transportait une boîte portant l’inscription « FOSA », inscription qu’il avait tenté de dissimuler. C’était tout ce que j’avais pour le moment.

J’effectuai quelques recherches en ligne, mais je ne trouvai rien à son sujet. L’homme était du genre discret. Ou bien était-il venu à Artémis sous une fausse identité ?

Cette livraison de cigares me semblait si ancienne, alors qu’elle remontait à quatre jours seulement. Il n’y avait qu’une seule livraison de viande par semaine, et aucun vaisseau n’était reparti depuis notre rencontre, ce qui signifiait que Jin Chu était toujours en ville. Mort, éventuellement, mais toujours en ville.

Je terminai mon « petit déjeuner » et abandonnai mes emballages dans mon antre. Puis je remis la trappe en place, lissai un peu ma combinaison et m’en allai.

***

Dans une friperie de la bulle Conrad, je renouvelai ma garde-robe… Je dégottai une jupe rouge si courte qu’elle aurait pu servir de ceinture, un top à paillettes très décolleté et ce que je trouvai de plus extrême en matière de talons aiguilles. Pour compléter ma tenue, j’optai pour un grand sac en similicuir rouge.

Après cela, je fis une halte rapide dans un salon de coiffure pour parfaire mon déguisement de pouffiasse. Les filles du salon ne purent s’empêcher de lever les yeux au ciel en me voyant m’admirer dans un miroir.

La transformation fut un peu trop aisée à mon goût. Bon, d’accord, je suis plutôt pas mal foutue, mais j’aurais préféré avoir à me donner un tout petit plus de mal pour devenir vulgaire.

***

Voyager, ça craint. Même quand il s’agit de passer les vacances de votre vie.

On a une passoire en guise de porte-monnaie. On souffre du décalage horaire. On est épuisé tout le temps. La maison nous manque. Et ce n’est rien à côté de la nourriture.

J’ai vu cela tellement de fois. Les touristes adorent goûter notre cuisine, sauf que notre cuisine est dégueulasse. Tout est à base d’algues et d’arômes artificiels. Au bout de quelques jours, les Américains veulent de la pizza, les Français du vin, les Japonais du riz. La nourriture aide à se sentir chez soi, à se recentrer.

Jin Chu venait de Hong Kong. La nourriture cantonaise devait beaucoup lui manquer.

Les gens qui ont eu le privilège de rencontrer Trond en tête-à-tête sont soit des magnats comme lui, soit des gens très importants. Des gens qui voyagent beaucoup. Des gens qui savent où trouver de la nourriture de qualité.

Nous avions donc affaire à un type important originaire de Hong Kong, habitué à voyager et désireux de trouver de la bonne bouffe. Un établissement me paraissait idéalement placé pour l’accueillir : le Canton Artémis.

Le Canton, un palace de la bulle Aldrin, attirait particulièrement l’élite chinoise. Géré par des hommes d’affaires hongkongais, l’hôtel permettait à des clients très huppés de se sentir comme à la maison, notamment en proposant un véritable buffet cantonais au petit déjeuner. Si vous venez de Hong Kong et si l’argent n’est pas un problème pour vous, le Canton est l’endroit qu’il vous faut.

J’entrai dans le lobby luxueux et confortable. Le Canton était un des rares établissements de la ville à disposer d’un lobby digne de ce nom. Quand on facture des chambres 50 000 GPD la nuit, on peut se permettre de gaspiller un peu de place – question de standing.

Dans mon déguisement de pute, on me voyait comme un furoncle sur le nez. J’attirai l’attention de quelques personnes, qui détournèrent les yeux avec dédain ; les hommes plus lentement que les femmes, cependant. Une veille Asiatique se tenait derrière le comptoir de la réception. Je me dirigeai vers elle sans vergogne. En vérité, j’étais gênée comme jamais, mais je m’efforçai de ne pas le montrer.

La concierge me regardait comme si ses ancêtres et elle étaient offensés par ma présence.

— Puis-je vous aider ? me demanda-t-elle avec un léger accent chinois.

— Oui, acquiesçai-je. J’ai rendez-vous. Avec un client.

— Je vois. Vous connaissez le numéro de chambre de ce client ?

— Nan.

— Le code de son Gadget, peut-être ?

— Nan.

Je sortis un petit miroir de mon sac à main pour vérifier mon rouge à lèvres couleur rubis.

— Je suis désolée, madame, regretta-t-elle en m’examinant de la tête aux pieds. Si vous ne pouvez me fournir ni son numéro de chambre ni aucune autre preuve que vous avez bien été invitée, je ne peux rien faire pour vous.

Je lui lançai un regard assassin dont j’avais le secret.

— Oh, mais il m’attend. Et il m’a fait venir pour une heure.

Je posai le miroir sur le comptoir pour fouiller dans mon sac. La femme s’en éloigna comme s’il était contagieux.

Je produisis un morceau de papier sur lequel je lus :

— Jin Chu. Canton Artémis. Quartier de l’Arcade. Bulle Aldrin. (Je rangeai le morceau de papier.) Appelez-moi ce type, et qu’on en finisse. J’ai d’autres clients à voir après lui.

La concierge fit la moue. Les établissements tels que le sien ne dérangeaient pas leurs clients sous prétexte que quelqu’un demandait à les voir. Néanmoins, quand il était question de sexe, les règles pouvaient être enfreintes. Elle pianota sur le clavier de son ordinateur et décrocha le téléphone.

Elle écouta quelques secondes, puis raccrocha.

— Je suis navrée, mais il ne répond pas.

Je levai les yeux au ciel.

— Vous lui direz qu’il devra payer quand même !

— Certainement pas.

— Bref ! lançai-je en rangeant le miroir dans mon sac et en tournant les talons. S’il montre le bout de son nez, dites-lui que je suis au bar.

Il s’était donc absenté. J’aurais pu surveiller le lobby, la vue sur l’entrée étant excellente depuis le bar, mais cela risquait de me prendre la journée. Non, j’avais un autre plan.

Le coup du rouge à lèvres, un peu plus tôt, n’avait pas été vain. J’avais posé le miroir sur le comptoir de façon à voir le moniteur de l’ordinateur. Quand la concierge avait appelé Jin Chu, le numéro de sa chambre s’était affiché : 124.

Je me dirigeai vers le bar et m’installai sur le deuxième tabouret en partant du bout. Question d’habitude. Je glissai un regard du côté de l’ascenseur. Un vigile massif montait la garde tout près. Il portait un costume et de belles chaussures mais, en dessous, c’était une armoire à glace. J’ai l’œil pour ce genre de chose.

Un client s’avança, agita son Gadget, et les portes de l’ascenseur s’ouvrirent. Le vigile le regarda, mais ne parut pas très intéressé.

Quelques secondes plus tard, un couple approcha. La femme sortit son Gadget, et les portes s’ouvrirent. Le vigile fit un pas en avant et leur parla brièvement. La femme lui dit quelque chose, et il retourna à son poste.

Impossible de se glisser discrètement dans l’ascenseur. Pour l’utiliser, il fallait être client ou avec un client.

— Qu’est-ce que je vous sers ? demanda une voix dans mon dos.

— Vous auriez du Bowmore de quinze ans d’âge ? m’enquis-je en me tournant vers le barman.

— Bien sûr, madame. Mais je dois vous prévenir que le verre de deux onces coûte 750 GPD.

— Ce n’est pas un problème. Arrondissez à 1 000 et gardez la monnaie. Mettez ça sur la note de mon petit ami : Jin Chu, chambre 124.

Il pianota sur sa caisse, vérifia que le nom correspondait au numéro de la chambre et sourit.

— Tout de suite, madame. Merci.

Je ne lâchai pas l’ascenseur des yeux, attendant que le vigile prenne sa pause ou un truc comme ça. Le barman réapparut avec mon verre. J’en avalai une gorgée. Waouh… c’était du bon.

J’en versai quelques gouttes sur le sol pour Trond. Il était avide de pognon et prêt à enfreindre toutes les règles pour parvenir à ses fins, mais il était bon avec les gens qui l’entouraient et ne méritait pas de mourir.

Bon. Comment faire pour échapper à la brute de l’ascenseur ? Le distraire ? Cela ne fonctionnerait sans doute pas. Ce type était un professionnel, chargé de surveiller les accès. Il ne tomberait pas dans ce genre de panneau. Et si je trouvais une personne assez grande ou grosse pour me cacher derrière elle ? Non, ces trucs-là ne marchaient que dans les films de Buster Keaton.

On me tapota sur l’épaule. La bonne cinquantaine, le costume trois pièces ajusté, un Asiatique était assis à côté de moi. Le gars tentait de dissimuler sa calvitie au moyen d’une longue mèche de cheveux rabattue sur son front. Horrible.

Purai ? commença-t-il.

— Hein ?

— Mmh… (Il sortit son Gadget et le désigna du doigt.) Purai ?

— Anglais ? demandai-je.

Il pianota sur son Gadget, puis me mit l’écran sous le nez. « Prix ? », lus-je.

— Ah.

Voilà ce qui arrivait quand on s’habillait comme une prostituée et qu’on sirotait un verre au bar. J’étais heureuse d’apprendre qu’une tout autre carrière s’offrait à moi si la contrebande ne marchait plus. Je me tournai furtivement vers l’ascenseur et le vigile, avant de faire face à mon client potentiel.

— Deux mille GPD, répondis-je.

Cela me semblait raisonnable. Cette minijupe m’allait décidément comme un gant.

Il hocha la tête et entra les données de la transaction sur son Gadget mais je posai la main dessus pour l’arrêter.

— Après, dis-je. Vous paierez après.

Il parut surpris, mais accepta.

Je me levai de mon tabouret et avalai mon Bowmore d’une traite. Au même moment, la totalité de la population écossaise ressentit une intense souffrance psychique.

Mon nouveau petit copain me prit le bras comme un gentleman et, ensemble, nous traversâmes le lobby. Une fois devant l’ascenseur, il agita son Gadget et nous entrâmes dans la cabine bras dessus, bras dessous. Le vigile nous regarda du coin de l’œil sans rien dire. Il assistait à ce genre de spectacle une centaine de fois par jour.

Vous imaginez sans doute un grand bâtiment de vingt-cinq étages, mais rappelez-vous qu’il s’agit de la bulle Aldrin. Le Canton n’avait donc que trois étages. Mon client appuya sur le 1. Excellent, c’était celui qui m’intéressait.

Les portes s’ouvrirent, et nous nous retrouvâmes dans un couloir luxueux. Merde, tout était décoré, ici. Moquette épaisse, moulures en forme de couronnes, tableaux aux murs, numéros de chambre dorés… La totale.

Mon client m’entraîna dans le couloir. Nous dépassâmes la chambre 124 et nous arrêtâmes devant la 141. L’homme agita son Gadget devant la serrure, qui se déverrouilla.

D’une manière théâtrale, je sortis mon Gadget de mon sac et le considérai en fronçant les sourcils, comme si j’avais reçu un message important, alors que l’écran était parfaitement vierge. L’homme me regardait avec intérêt.

— Désolée, je dois appeler quelqu’un !

Je désignai mon Gadget pour accentuer mon propos, puis lui fis signe d’entrer dans la chambre. Il acquiesça de la tête et s’exécuta.

Je portai le Gadget à mon oreille.

— Allô, Rocco ? Ouais, c’est Candy. Je suis avec un client. Quoi ? Elle n’a quand même pas fait ça ?!

Je refermai la porte de la chambre de Papy pour pouvoir discuter tranquillement avec mon maquereau. Sans doute attendrait-il une quinzaine de minutes avant de comprendre que je m’étais barrée.

Par ma faute, le richard allait devoir se la coller derrière l’oreille, mais au moins je ne lui avais pas pris d’argent. J’étais en paix avec ma conscience.

Je m’approchai tranquillement de la chambre 124. Je regardai à gauche, puis à droite. Il n’y avait personne dans le couloir. Je sortis un tournevis de mon sac à main de mauvais goût pour forcer la serrure. Parfait, Jin Chu. Voyons ce que tu nous caches.

Je poussai la porte. Un Latino grisonnant était assis sur le lit, le bras droit en écharpe. Dans sa main gauche, il serrait un couteau de chasse.

Tu ! beugla-t-il en bondissant sur ses pieds.

— Euh…

Il se jeta sur moi.

 

Chère Jazz,

Heureux d’apprendre que la mousse isolante se vend bien. On assure comme des chefs ! Je t’envoie une caisse supplémentaire dans la prochaine sonde.

Je crois que j’ai trouvé le candidat idéal pour compléter notre équipe. Il s’appelle Jata Masai. Il vient d’être embauché comme manutentionnaire. C’est un type sympa et réservé. Très réservé, même. Il a dit qu’il avait une femme et deux filles, mais c’est tout ce que je sais de lui. Il ne déjeune jamais avec ses collègues à la cafétéria et préfère apporter une gamelle. À mon avis, ça veut dire qu’il manque d’argent.

Une femme. Deux gosses. Besoin d’argent. Manutentionnaire. C’est la combinaison gagnante. Je ne lui ai encore parlé de rien, évidemment. J’ai engagé une détective privée pour en apprendre davantage sur lui. Je t’enverrai son rapport dès que je l’aurai. Tu me donneras ton avis et, si tu es d’accord, je le recruterai.

Comment ça va avec Tyler ?

Cher Kelvin,

Envoie-moi plutôt deux caisses de mousse isolante. Et transmets-moi le rapport sur Jata dès que tu l’auras entre les mains.

Tyler et moi, c’est terminé. Je n’ai pas envie d’en parler.

9

Mon esprit enclencha le turbo.

Un type armé d’un couteau me fonçait dessus. Il était blessé ; sans doute Irina s’était-elle défendue lorsqu’il l’avait attaquée. A priori, j’en concluais qu’il voulait me tuer aussi.

Irina était forte, entraînée et armée, et pourtant elle avait perdu un combat au couteau contre ce gars. Franchement, je n’avais aucune chance. Je ne sais pas me battre, et prendre la fuite n’était pas non plus une option. Surtout en talons aiguilles et minijupe.

En fait, j’avais une unique chance de m’en sortir, et elle dépendait de ma capacité à deviner où il allait frapper. J’étais une fille sans défense, non armée, seule. Pourquoi perdre du temps ? Égorge-moi, qu’on en finisse !

Je levai mon sac vers ma gorge juste à temps pour parer son attaque. Son coup ultra-rapide éventra le sac, dont le contenu se déversa sur le sol. Cela aurait pu et dû être ma gorge. Comme il était sûr de son coup, l’homme n’avait pas pris toutes les précautions pour se protéger.

J’attrapai son bras blessé d’une main et le frappai de l’autre. Le type poussa un cri de douleur et tenta de me donner un autre coup de couteau, que j’esquivai. Sans le lâcher, je pris appui sur l’encadrement de la porte et lui tordis le bras aussi fort que je pouvais. Si je lui faisais suffisamment mal, j’aurais peut-être le temps de prendre la fuite.

L’homme hurla de colère et leva le bras, me soulevant dans les airs, ce que je n’avais pas prévu. Je passai par-dessus sa tête et retombai vers le plancher de la chambre. C’était ma chance. Ce serait douloureux, mais c’était une véritable opportunité.

Je lâchai son bras juste avant de heurter le sol. Cela n’amortit pas ma chute, et mon flanc s’embrasa. J’aurais voulu me rouler en boule pour gémir tranquillement, mais je n’avais pas le temps. J’étais libre. Pour une seconde seulement, peut-être, mais libre.

L’homme tituba. Les cinquante-cinq kilos de Jazz qu’il tenait à bout de bras venaient de se décrocher d’un coup. Passant outre mon flanc endolori, je me mis à genoux et, rassemblant toutes les forces qu’il me restait, je me jetai sur lui et lui donnai un coup d’épaule dans le dos. Déjà déséquilibré, « le Gaucher » ne s’attendait pas à une nouvelle attaque. Il s’écroula dans le couloir.

Je m’effondrai dans la chambre et refermai la porte d’un coup de pied. Celle-ci se verrouilla automatiquement. Moins d’une seconde plus tard, un premier bruit sourd se réverbéra dans le couloir. Le Gaucher tentait de forcer la porte.

À quatre pattes, je me traînai jusqu’à la table de chevet et décrochai le téléphone.

— Ici la réception, entendis-je aussitôt.

Je tâchai de prendre une voix paniquée, ce qui ne fut pas très difficile.

— Eh ! Je suis dans la chambre 124. Un type est en train de taper contre la porte ! Il doit être soûl ou complètement cinglé ! J’ai peur !

— Nous envoyons la sécurité tout de suite.

— Merci.

Le Gaucher se jeta une nouvelle fois contre la porte.

Je raccrochai et boitillai jusqu’au judas. Le Gaucher prenait son élan. Nouveau choc sourd et effrayant contre la porte, qui resta intacte.

— La porte est blindée ! hurlai-je. Va te faire foutre !

Il avait repris son élan lorsque l’ascenseur, au bout du couloir, s’ouvrit. Mon copain le vigile sortit de la cabine.

— Puis-je vous aider en quelque chose, monsieur ?

Comme le Gaucher n’avait pas été très discret, des portes s’ouvrirent et des clients méfiants émergèrent de leur chambre. Le tueur évalua la situation, ainsi que les dimensions du vigile. Impossible de se sortir de là à coups de couteau. Après un dernier regard plein de regret pour la porte, il détala.

Le garde ajusta sa cravate et s’approcha du judas.

J’entrouvris très légèrement.

— Euh, salut.

— Vous allez bien, madame ?

— Ouais. Ça m’a fait bizarre, c’est tout. Vous n’allez pas le rattraper ?

— Il était armé d’un couteau. Il est préférable de le laisser filer.

— Je vois.

— Je vais rester dans le couloir quelque temps pour m’assurer qu’il ne reviendra pas vous ennuyer. Reposez-vous tranquillement.

— D’accord. Merci.

Je pris un moment pour me recentrer.

Le Gaucher était dans la chambre de Jin Chu parce que… Parce que quoi ? N’étant pas au courant de ma venue, il n’était pas là pour moi. Non, il était là pour Jin Chu.

Un assassin latino, et Sanches Aluminium était une société brésilienne, comme par hasard. Merde, je me doutais que le sabotage ne les enchanterait pas, mais de là à tuer des gens, à les assassiner !

Je regardai de nouveau par le judas. Le vigile était là. J’étais plus en sécurité que je ne l’avais été depuis le début de la journée. Parfait. Il était temps de fouiller la chambre.

Être riche, cela avait du bon. Un lit king size, un joli bureau dans un coin et une salle de bains équipée d’une douche d’eau grise. Je poussai un soupir. Mes rêves de bel appartement étaient morts en même temps que Trond.

Je retournai la chambre. À quoi bon la subtilité ? Je trouvai tout ce qu’un homme d’affaires emporte quand il voyage : des vêtements, des produits de toilette… En revanche, aucune trace d’un Gadget. À en juger par l’état de la chambre – avant que je la mette sens dessus dessous –, on ne s’y était pas battu. C’était une bonne nouvelle pour Jin Chu ; cela signifiait qu’il n’était sans doute pas mort. Le scénario le plus probable : le Gaucher était venu le tuer, mais ne l’avait pas trouvé dans sa chambre. Et puis j’étais arrivée, ruinant ses projets.

Pas de quoi, Jin Chu.

J’étais sur le point de partir lorsque je remarquai un coffre-fort, dans le placard. Un coffre conçu pour ne pas être remarqué. Muni d’une serrure électronique flanquée d’instructions. Un réglage assez simple, en fait. Quand vous arriviez dans la chambre, la serrure était désarmée. Vous mettiez votre bazar dedans, puis vous choisissiez le code, qui restait actif jusqu’à votre départ de l’établissement.

J’attrapai la poignée, mais la porte ne s’ouvrit pas. Intéressant. Un coffre vide est toujours déverrouillé.

Je devais donc me transformer en perceuse de coffre. Ces machins n’étaient pas conçus pour protéger les joyaux de la couronne, si vous voyez ce que je veux dire.

Le contenu de mon sac à main ruiné était étalé sur le sol. Je récupérai mon miroir de poche et le tapai plusieurs fois contre ma paume. En l’ouvrant, je constatai, comme je m’y attendais, que le fard était réduit en poudre. Je tins le boîtier ouvert devant le coffre et soufflai dessus.

Un nuage brun enveloppa le coffre. Je reculai et attendis qu’il retombe. À Artémis, la poussière, comme toutes les particules, met beaucoup de temps à retomber à cause de l’atmosphère et de la faible pesanteur.

Alors, j’examinai le clavier avec attention. Le fard s’était déposé sur toutes les surfaces, mais trois touches du clavier étaient plus brunes que les autres : le 0, le 1 et le 7. Parce qu’elles étaient recouvertes de graisse laissée par des doigts. Dans un hôtel comme le Canton Artémis, les chambres sont entièrement nettoyées entre deux clients, aussi n’hésitai-je pas à conclure que ces chiffres composaient le code de Jin Chu.

D’après les instructions du coffre, le code devait comporter quatre chiffres.

Mmh… Un code à quatre chiffres, trois touches… Je fermai les yeux pour faire quelques calculs. Cela faisait cinquante-quatre combinaisons, le problème étant que la serrure se bloquerait après trois tentatives erronées. Après quoi le personnel de l’établissement devrait ouvrir le coffre avec le code-maître.

Je me remémorai ma brève rencontre avec l’homme d’affaires. Il était assis sur le canapé de Trond… Il buvait un café turc pendant que je sirotais un thé. Et nous parlions de…

Ha ! C’était un fan de Star Trek !

Je pianotai 1-7-0-1 sur le clavier, et le coffre se déverrouilla en cliquetant. NCC-1701 : c’était le numéro d’immatriculation du vaisseau Enterprise. Comment le savais-je ? Je l’avais sans doute entendu quelque part. J’ai tendance à ne rien oublier.

J’ouvris la porte du coffre et y trouvai la mystérieuse boîte blanche que Jin Chu avait tenté de dissimuler à ma vue. Avec l’inscription : « Échantillon FOSA : personnes autorisées seulement ». Ah, enfin des résultats tangibles !

Je soulevai le couvercle de la boîte pour découvrir… Un câble ?

Il s’agissait d’un simple câble enroulé mesurant environ deux mètres de longueur. Quelqu’un avait-il pris le dispositif secret, ne laissant que son câble d’alimentation ? Mais pourquoi ? Pourquoi ne pas avoir emporté la boîte tout entière ?

J’examinai le câble de plus près. Ce n’était pas un câble d’alimentation, mais de la fibre optique. Il s’agissait donc de transporter des données, mais quel genre de données ?

— Et maintenant, tu fais quoi ? me demandai-je.

***

La porte bipa et s’ouvrit en glissant latéralement. Svoboda entra dans son studio et posa aussitôt son Gadget sur une étagère.

— Salut, Svobo, lançai-je.

Svyate der’mo ! s’écria-t-il, le souffle court et la main sur la poitrine.

J’avais importé tellement de produits chimiques interdits pour lui, au fil des ans, qu’il m’avait donné le code de son appartement, histoire de simplifier mes livraisons.

J’étais appuyée contre le dossier de sa chaise de bureau.

— J’ai besoin que tu bosses un peu pour moi.

— Putain, Jazz ! lança-t-il, encore essoufflé. Qu’est-ce que tu fais chez moi ?

— Je me cache.

— C’est quoi, cette coiffure ?

J’avais changé de vêtements, mais gardé ma coiffure de pétasse.

— C’est une longue histoire.

— Ce sont des paillettes ? Tu as des paillettes dans les cheveux ?

— C’est une longue histoire, je te dis ! (Je sortis de ma poche une petite tablette carrée de chocolat et la lui lançai.) Tiens. J’ai lu quelque part qu’il fallait toujours apporter un cadeau quand on rendait visite à un Ukrainien.

— Oooh ! Du chocolat ! s’enthousiasma-t-il en déballant sans attendre la friandise. Rudy est passé au labo, aujourd’hui. Il te cherchait. Il ne m’a pas dit pourquoi, mais il se raconte que tu serais mêlée à ce double assassinat…

— Le type qui les a tués veut ma peau aussi.

— Waouh ! C’est très sérieux. Tu devrais en parler à Rudy.

— Pour être expulsée ? Non merci, répondis-je en secouant la tête. Je ne peux pas avoir confiance en lui. Ni en personne, d’ailleurs.

— Mais tu es ici, remarqua-t-il en souriant. Ça veut dire que tu as confiance en moi ?

Comment dire… ? Il ne m’était jamais venu à l’esprit de me méfier de Svoboda. Il était bien trop… lui-même pour avoir de sinistres desseins.

— Je suppose, acquiesçai-je.

— Génial ! (Il cassa la tablette en deux et m’en donna la moitié, puis il mit sa part dans sa bouche et la savoura.) Au fait, reprit-il la bouche pleine, tu as eu l’occasion de tester le préservatif ?

— Non, je n’ai couché avec personne depuis que nous nous sommes vus, il y a deux jours…

— D’accord, d’accord.

Je pris la boîte FOSA sur le bureau et la lui lançai.

— J’ai besoin que tu me dises ce qu’est ce truc.

Il rattrapa la boîte en vol et en lut l’étiquette.

— FOSA. Tu m’as déjà parlé de ce machin.

— Ouais. Et je t’en ai apporté un échantillon. Que peux-tu me dire sur cet objet ?

Il souleva le couvercle et saisit le câble enroulé.

— C’est de la fibre optique pour transporter des données.

— Et ça sert à quoi ?

— À rien, répondit-il en examinant une extrémité du câble.

— À rien ?

— Ce ne sont pas des connecteurs, expliqua-t-il en brandissant les deux extrémités du câble. Ce sont des capuchons. Tel quel, sans connecteurs, ce câble ne sert à rien du tout.

— Alors quoi ? C’est tout ? C’est juste à un bout de câble inutile ?

— Je ne sais pas, avoua-t-il en rangeant le câble dans la boîte. Ç’a un rapport avec les meurtres ?

— Peut-être, je n’en sais rien.

— Bon, je l’embarque au labo. Tu auras des réponses ce soir.

— Deux mille GPD ? m’enquis-je en agitant le Gadget de Harpreet.

— Quoi ? s’étonna-t-il en me regardant comme si je venais de pisser sur la tombe de sa mère. Non, rien. C’est gratuit, évidemment.

— Pourquoi ? Il y a un problème ?

— Tu as des ennuis. Je t’aide parce que tu es mon amie.

J’ouvris la bouche pour parler, mais ne trouvai rien à dire.

— Je suppose que tu utilises une fausse identité, reprit-il en allant chercher son Gadget. Donne-moi ton nom d’emprunt.

Je lui envoyai mes nouvelles infos de contact. Svoboda hocha poliment la tête comme son Gadget les recevait.

— Bien, Harpreet. Je t’appelle dès que j’ai quelque chose.

Jamais je ne l’avais vu aussi contrarié.

— Svoboda, je…

— Oublie ça. Ce n’est pas si grave. Je pensais simplement… Enfin, ça me semblait évident, c’est tout. Tu as besoin d’un endroit où te planquer ?

— Euh, non. J’ai déjà une planque.

— Oui, bien sûr. Pense à bien verrouiller la porte quand tu partiras.

Et il s’en alla un peu plus vite que nécessaire.

En toute franchise, je n’avais pas de temps à perdre avec des problèmes d’ego masculin ou des conneries de ce genre. Je devais passer sans tarder à l’étape suivante de mon plan.

***

— Très bien, le Gaucher, marmonnai-je en moi-même. Voyons si tu as des relations…

Le soir est la période de la journée la plus animée dans le quartier de l’Arcade. C’est le moment où les richards sortent s’amuser. Repus et avinés, ils investissent en masse boutiques, casinos, maisons closes et cabarets. (Si vous n’avez pas encore vu d’acrobates lunaires en action, dépêchez-vous. C’est spectaculaire.)

C’était parfait. Il y avait des gens partout. Exactement ce dont j’avais besoin.

La place de l’Arcade est circulaire et occupe le centre exact d’Aldrin RdC. Elle se résume à un espace dégagé, meublé par quelques bancs et arbres en pots : une chose que l’on voit dans toutes villes terriennes, mais qui, à Artémis, représente le comble du luxe.

Je regardai autour de moi et ne vis le Gaucher nulle part. Sympa de sa part de porter son bras en écharpe ; cela m’aiderait à le repérer. Un jour, quand je serai morte et que j’irai en enfer, je retrouverai Irina et je la remercierai de lui avoir tailladé le bras.

Ivrognes et fêtards sillonnaient la place. Les touristes accaparaient les bancs et discutaient en se prenant en photo. Je sortis mon Gadget et l’allumai.

Et quand je dis « mon Gadget », je veux dire le mien, le vrai. La machine s’activa et afficha son écran d’accueil habituel : la photo d’un bébé épagneul Cavalier King Charles. J’adore les chiots, et alors ?

Je posai discrètement le Gadget sur le sol et, du bout du pied, l’envoyai sous un banc tout proche. À présent que l’appât était en place, je n’avais plus qu’à attendre.

J’entrai au Casino Lassiter. Il était pourvu de grandes baies vitrées, ce qui me permettrait de surveiller la place en restant à distance respectable. Par ailleurs, on y trouvait aussi un buffet relativement abordable, au troisième.

En me servant du Gadget de Harpreet, je payai un forfait « Bouillie à volonté ».

Le secret, avec la Bouillie, c’est d’éviter celles qui tentent d’imiter des vrais goûts. Je vous déconseille l’arôme « poulet tandoori », par exemple ; vous risqueriez d’être déçus. Essayez plutôt la « formule n° 3 de Mme Goldstein », vous m’en direz des nouvelles. Ne me demandez pas ce qu’il y a dedans, je n’en ai pas la moindre idée. Si ça se trouve, c’est à base de carcasses de termites et de poils d’aisselles italiennes. Mais je m’en fiche pas mal. Cela donne du goût à la Bouillie, et c’est tout ce qui compte.

J’emportai mon bol vers la baie vitrée et m’attablai. Je mangeai donc en buvant de l’eau sans jamais lâcher des yeux le banc sous lequel j’avais glissé le Gadget. Cela devint rapidement ennuyeux, mais je continuai. J’étais à l’affût.

Le Gaucher localiserait-il mon Gadget ? Si oui, cela me donnerait une idée de son pouvoir ; cela signifierait qu’il avait des relations très haut placées.

— Ça te dérange si je me joins à toi ? demanda une voix familière dans mon dos.

Merde, encore Rudy !

— Euh…, répondis-je, particulièrement éloquente.

— Je prends ça pour un oui, dit-il en posant un bol sur la table et en s’asseyant. J’ai quelques questions à te poser, tu t’en doutes.

— Comment m’avez-vous trouvée ?!

— J’ai pisté ton Gadget.

— Oui, mais il est en bas ! protestai-je en désignant le banc, par la fenêtre.

— Oui, acquiesça-t-il en se tournant vers la baie vitrée. Tu imagines ma surprise lorsque je l’ai repéré au milieu de la place de l’Arcade. Prendre un tel risque, ça ne te ressemble pas. (Il avala une bouchée de Bouillie.) J’en ai conclu que tu observais la place de loin. Ce casino est le poste d’observation idéal. En plus, le buffet ne coûte pas cher. Bref, retrouver ta trace n’a pas été trop dur.

— C’est vrai que vous êtes Monsieur Futé, dis-je en me levant. Bon, je vous laisse.

— Assieds-toi.

— Non, je ne crois pas.

— Assieds-toi, Jazz, répéta-t-il en me lançant un regard noir. Si tu ne me crois pas capable de te plaquer au sol devant tout le monde, tu te fourres le doigt dans l’œil. Bouffe ta Bouillie, et discutons.

Je me rassis. Je ne pouvais pas espérer battre Rudy au corps à corps. J’avais essayé une fois, quand j’avais dix-sept ans et que j’étais bête comme mes pieds. Cela ne s’était pas très bien passé. Ce type avait des muscles en acier. De magnifiques muscles dignes d’un étalon. Faisait-il de la musculation ? Oui, forcément. Je me demandai de quoi il avait l’air quand il faisait de l’exercice. Était-il tout transpirant ? Bien sûr que oui. Sa sueur devait s’écouler en rus abondants sur ses muscles saillants et…

— Je sais que tu n’as pas commis ces meurtres, lâcha-t-il subitement.

Je revins aussitôt à la réalité.

— Mmh… je parie que vous dites ça à toutes les filles.

— Mais je sais que c’est toi qui as fait sauter les moissonneuses de Sanches, ajouta-t-il en pointant sa petite cuillère vers mon visage.

— Je n’ai rien à voir avec ça.

— Tu voudrais me faire croire que le fait que tu te planques n’a rien à voir avec le sabotage et le double meurtre ? (Il prit une cuillerée de Bouillie et la mit dans sa bouche avec une élégance certaine.) Tu es au milieu de tout ça, et j’aimerais que tu me dises ce que tu sais.

— Je n’en sais pas plus que vous. Vous devriez vous concentrer sur ces assassinats au lieu de vous acharner sur moi pour me faire payer une histoire antédiluvienne.

— J’essaie de te sauver la vie, Jazz, promit-il en posant sa serviette sur la table. Sais-tu au moins qui tu t’es mis sur le dos avec ce sabotage ?

— Quel sabotage ?

— Tu sais qui sont les propriétaires de Sanches Aluminium ?

— Une société brésilienne, je crois, répondis-je en haussant les épaules.

Sanches Aluminium est la propriété d’O Palácio, l’organisation criminelle la plus puissante du Brésil.

Je me figeai.

Merde, merde, merde et remerde !

— Je vois. Des gens pas très recommandables, en somme ?

— C’est le moins qu’on puisse dire. Le genre de mafia capable de faire buter quelqu’un pour l’exemple.

— Attendez… non… ce n’est pas possible. Je n’ai jamais entendu parler de ces types.

— Il est possible – juste possible – que j’en sache un peu plus que toi sur le crime organisé dans cette ville.

— Vous vous foutez de ma gueule ! lançai-je en posant mon front sur mes mains. Pourquoi une bande de Brésiliens investirait-elle dans une fonderie d’aluminium sur la Lune ? L’industrie de l’aluminium est moribonde !

— Ils ne sont pas là pour faire des bénéfices, expliqua Rudy. Sanches Aluminium leur sert à blanchir de l’argent sale. Le GPD artémisien est une quasi-monnaie non régulée, pas réellement tracée, et je ne te parle même pas des vérifications d’identité. En fait, nous sommes la blanchisserie idéale.

— Putain…

— Tu peux te féliciter d’une chose, en revanche : leur présence sur la Lune est limitée. Ceci n’est pas une véritable opération pour O Palácio. Tout juste peut-on parler de « comptabilité créative ». Il semblerait néanmoins qu’ils aient au moins un homme de main sur place.

— Mais… attendez… laissez-moi réfléchir…

Il posa les mains sur la table et attendit poliment.

— Cette histoire ne tient pas debout, repris-je. Trond savait-il pour O Palácio ?

— Je suis sûr que oui, répondit Rudy en sirotant son eau. Il était le type d’homme à se renseigner de façon extensive avant de prendre la moindre décision.

— Vous êtes en train de me dire qu’il aurait sciemment mis en rogne un syndicat du crime pour s’emparer d’une industrie déclinante ?

Pour la première fois de ma vie, je vis de la confusion sur le visage de Rudy.

— Ça vous la coupe, hein ?

Je me tournai vers la place et me figeai. Le Gaucher était là, juste à côté du banc où j’avais laissé mon Gadget.

Sans doute Rudy vit-il mon visage se vider de toute couleur.

— Quoi ? demanda-t-il en suivant mon regard.

— Ce type avec le bras en écharpe ! C’est le tueur ! Comment a-t-il su où était mon Gadget ?

— Je l’ignore…

— Vous savez ce que fait le crime organisé ? continuai-je d’un ton accusateur. Il corrompt les flics ! Putain, mais dites-moi comment ce type a fait pour tracer mon Gadget !

— Jazz, ne fais pas de conneries…, commença Rudy, les deux mains levées devant lui.

Alors, je fis une connerie. Je renversai la table et me tirai. Le meuble bascula lentement vers Rudy, qui devrait s’en dépatouiller avant de pouvoir me donner la chasse.

J’avais déjà repéré les sorties possibles, évidemment. Je traversai le casino et fonçai vers une porte marquée « Accès interdit ». Les employés étaient supposés la fermer à clé chaque fois qu’ils l’empruntaient, mais ils ne le faisaient jamais. Le passage conduisait aux couloirs de livraison qui reliaient tous les casinos de la bulle Aldrin. Je connaissais bien ces tunnels car j’avais effectué des centaines de livraisons dans le coin. Rudy ne me retrouverait jamais.

Sauf que… il ne me poursuivait pas.

Je m’arrêtai en glissant sur le sol et me retournai vers la porte. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Sans doute mon cerveau était-il embrumé. Si Rudy ouvrait subitement cette porte, j’aurais perdu un temps précieux à attendre comme une idiote. Toutefois, la porte ne s’ouvrit pas.

— Hein ? m’étonnai-je.

J’endossai le rôle de la « blondasse écervelée dans un film d’horreur » et retournai vers la porte. Que j’entrouvris à peine pour jeter un coup d’œil. Aucun signe de Rudy, mais une foule importante s’était rassemblée près du buffet.

Je regagnai discrètement le casino et me mêlai aux clients, dont la curiosité était justifiée.

La baie vitrée, près de notre table, était cassée. Quelques triangles de verre étaient encore accrochés à l’encadrement. Nous n’avons pas de verre de sécurité, sur la Lune. Le polyvinylbutyral reviendrait trop cher à importer ; aussi nos fenêtres sont-elles de bonnes vieilles guillotines à l’ancienne. Eh, si vous êtes adeptes du risque zéro, ne vous installez jamais sur la Lune.

Devant moi, un touriste américain grignotait une barre de Bouillie en s’étirant le cou pour voir par-dessus la foule. (Il n’y a que les Américains pour porter une chemise hawaïenne sur la Lune.)

— Qu’est-ce qui s’est passé ? lui demandai-je.

— Je ne sais pas trop. Un type aurait pété la vitre et se serait jeté dans le vide. On est quand même au troisième. Vous croyez qu’il est mort ?

— La pesanteur lunaire…, lui rappelai-je.

— D’accord, mais… ça fait dix mètres !

— La pesan… Laissez tomber. Il portait un uniforme de la police montée, ce type ?

— Vous voulez dire des habits rouges et un chapeau bizarre ?

— Non, ça, c’est l’uniforme cérémoniel. Je parle d’un uniforme de fonction, genre chemise claire, pantalon foncé avec une bande jaune.

— Oh, un pantalon à la Han Solo. Ouais, c’est bien ça.

— D’accord. Merci.

Pfff… Le pantalon de Han Solo est orné d’une bande rouge. Et encore, ce n’est pas vraiment une bande, plutôt des tirets. Les gens n’ont vraiment aucune culture.

Rudy s’était donc lancé à la poursuite du Gaucher. L’entrée donnant sur l’Arcade se trouvait trois étages plus bas, à l’autre bout d’un vaste lobby. Rudy aurait mis au moins deux minutes à y arriver par des moyens conventionnels ; voilà pourquoi il avait préféré prendre un raccourci.

Avec les autres curieux, je scrutai la place, en contrebas. Rudy et le Gaucher n’étaient plus là depuis longtemps. Dommage. J’aurais adoré voir Rudy mettre une raclée et les menottes à ce fumier.

Cela signifiait sans doute que Rudy n’était pas impliqué dans un complot visant à m’éliminer. Et puis, désormais, le Gaucher l’avait sur le dos, ce dont je ne pouvais que me féliciter.

Mais je n’avais pas réellement de raison de me réjouir, car j’ignorais toujours comment le Gaucher s’y était pris pour localiser mon Gadget.

***

Ma tanière de Bean -27 était à peine convenable pour dormir et bien trop petite pour y faire quoi que ce soit d’autre.

Je préférai donc m’asseoir sur le sol dans le couloir, quitte à retourner dans mon trou, tel le cafard que j’étais lorsque j’entendais quelqu’un arriver, ce qui se produisit quelques fois. Dans l’ensemble, cependant, j’avais le couloir pour moi toute seule.

La première chose que je voulais savoir : Rudy avait-il attrapé le Gaucher ? Je compulsai les sites d’infos, et la réponse était non. Les meurtres sont très rares à Artémis. Si Rudy avait attrapé l’assassin, la nouvelle aurait fait la une de tous les journaux. Le Gaucher était donc libre comme l’air.

Il était temps d’effectuer quelques recherches. Mon sujet : Sanches Aluminium. Je me servis du Gadget de Harpreet pour glaner quelques données publiques sur la société.

Elle employait environ quatre-vingts personnes. Cela peut paraître peu, mais, dans une ville de deux mille habitants, ce n’est pas négligeable. La P-DG et fondatrice, originaire de Manaus, au Brésil, s’appelait Loretta Sanches. Elle avait un doctorat en chimie et s’était spécialisée dans les processus inorganiques. Elle avait inventé un système qui permettait d’économiser pas mal d’argent en mettant en œuvre le processus Cambridge FFC pour désoxyder l’anorthite en minimisant les pertes au cours du bain de sel de chlorure de calcium par le moyen de… Je m’arrêtai là. L’important, c’était que c’était elle la patronne et – l’article ne le précisait pas, évidemment – qu’elle était maquée avec une bande de types patibulaires.

Bien sûr, les médias se focalisaient sur le sabotage des moissonneuses. Sanches avait renforcé sa sécurité. Les visiteurs n’étaient plus les bienvenus dans leurs locaux de la bulle Armstrong. La fonderie n’était plus accessible qu’au personnel de base. Il y avait même des contrôleurs humains – et pas seulement des ordinateurs – pour vérifier l’identité des passagers du train conduisant au site industriel.

Plus important encore, décidés à ne plus prendre aucun risque avec la dernière moissonneuse, ils avaient signé un contrat avec la guilde des AEV, dont deux maîtres seraient constamment présents sur le site d’extraction pour surveiller la machine.

J’avoue que j’étais assez fière d’avoir provoqué ce remue-ménage. À cause de moi, la société se chiait dessus. Mais elle avait aussi essayé de me tuer. Plusieurs fois. Et il ne s’agissait pas uniquement d’O Palácio. Vous vous rappelez ? Quelqu’un, dans la salle de contrôle de Sanches, avait ordonné à une moissonneuse de m’écrabouiller, quand j’étais là-bas. Ces gens-là avaient une drôle de culture d’entreprise.

Les connards.

Le Gadget vibra dans ma main : une notification de mail.

J’étais peut-être en fuite pour sauver ma peau, mais il était hors de question de ne pas disposer d’une messagerie électronique. Je passais simplement par un proxy pour brouiller les pistes et rendre impossible le traçage de mon Gadget. Le serveur proxy était quelque part sur Terre – peut-être aux Pays-Bas –, aussi la messagerie était-elle d’une lenteur exaspérante. Elle se mettait à jour une fois toutes les heures, mais c’était mieux que rien.

J’avais quinze messages, dont quatorze de mon père, désespéré de ne pas recevoir de mes nouvelles.

Désolée, Papa, me dis-je. Tu n’as pas voulu tout ça, et je refuse de te mêler davantage à cette histoire.

Le quinzième message était de Jin Chu.

Mademoiselle Bashara. Merci de m’avoir sauvé la vie en passant à l’hôtel. C’est bien vous qui avez été vue dans ma chambre, non ? Vous êtes la seule personne encore vivante, à part moi, à être impliquée dans ce complot avorté, alors… Maintenant que je suis conscient de la menace qui pèse sur moi, j’ai pris mes dispositions et je me cache. Pourrions-nous nous rencontrer ? J’aimerais m’assurer de votre sécurité. Je vous dois bien cela.

Jin Chu

Intéressant. J’élaborai quelques scénarios dans ma tête avant de décider d’un plan.

D’accord. Retrouvez-moi à l’atelier de soudure de mon père à 8 heures demain matin. Son adresse : C -6/3028. Si vous n’êtes pas là à 8 h 05, je m’en vais.

Je réglai l’alarme de mon Gadget sur 4 heures et rampai dans mon trou à rat.

10

Ce qu’il y a de plus embêtant dans les situations où la vie ne tient qu’à un fil, c’est qu’on s’emmerde beaucoup.

J’attendis dans l’atelier de mon père pendant trois heures. Je n’avais pas besoin d’être là-bas à 5 heures du matin, mais je ne voulais surtout pas que Jin Chu arrive sur place avant moi.

Je posai une chaise contre le mur du fond, à côté de l’abri pressurisé dans lequel j’avais fumé ma première cigarette. J’avais failli gerber à cause de la fumée accumulée dans l’espace confiné, mais quand on est une ado rebelle, on est prête à tout pour… Pour quoi ? Pour faire chier son père.

Mon Dieu, que j’étais bête à l’époque.

Comme l’heure H approchait, je regardais l’horloge murale toutes les dix secondes. Pour passer le temps, je m’amusais avec une lampe à souder dont Papa se servait pour poser des gaines thermorétractables sur les raccords de tuyauterie. Ce n’était pas de la « soudure », mais c’était obligatoire dans une pièce ignifuge, aussi offrait-il ce service.

Je gardais le doigt sur la gâchette d’allumage. Ce n’était pas une arme – il n’y avait pas d’armes à feu à Artémis –, mais cela pouvait faire très mal à bout portant. J’étais prête à toutes les éventualités.

La porte s’ouvrit à 8 heures pétantes. Jin Chu entra d’un pas incertain, voûté, le regard halluciné, telle une gazelle effrayée. Il me vit, assise dans mon coin, et m’adressa un signe maladroit de la main.

— Euh… salut.

— Vous êtes ponctuel. Merci.

— Oui, je…, commença-t-il en s’avançant.

— Restez où vous êtes. Je ne suis pas super en confiance, aujourd’hui.

— Bien sûr, bien sûr. (Il inspira profondément et expira par saccades.) Écoutez, je suis vraiment désolé. Ce n’était pas supposé se passer comme ça. J’espérais me faire un peu d’argent, c’est tout. En tant qu’intermédiaire, vous comprenez ?

Je faisais passer la lampe à souder d’une main à l’autre, histoire qu’il la voie bien.

— Dans quel genre d’affaire ? m’enquis-je. Que se passe-t-il au juste ?

— Eh bien, j’ai parlé de la FOSA à Trond et à O Palácio. Il s’agissait de transactions séparées et confidentielles, évidemment.

— Je vois, dis-je en considérant cette petite merde d’un regard noir. Et puis vous vous êtes fait encore un peu de pognon en balançant Trond à O Palácio quand les moissonneuses ont sauté, c’est ça ?

— Oui. Mais ça se serait su de toute façon. Ils auraient compris tout seul lorsque Trond aurait récupéré le contrat de production d’oxygène.

— Comment ont-ils découvert que j’étais responsable du sabotage ?

Jin Chu regarda ses pieds.

Je lâchai un grognement.

— Vous êtes vraiment une pourriture !

— Ce n’est pas ma faute ! Ils m’ont offert une telle somme d’argent que…

— Qui vous a dit que c’était moi, d’ailleurs ?

— Trond. Il parle trop quand il a bu… (Jin Chu fronça les sourcils.) C’était un type bien. Je n’imaginais pas qu’on lui ferait du mal. Je…

— Vous pensiez pouvoir traire un milliardaire et un syndicat du crime sans qu’il y ait de conséquences ? Allez vous faire foutre !

Il hésita et s’agita pendant quelques secondes.

— Vous… vous avez l’échantillon de FOSA ? La boîte que j’avais mise dans le coffre de ma chambre ?

— Oui, mais pas ici. Elle est en lieu sûr.

— Dieu merci ! (Il se détendit quelque peu.) Où est-elle ?

— Dites-moi d’abord ce qu’est la FOSA.

— Malheureusement, c’est un secret, regretta-t-il en grimaçant.

— Nous n’avons plus de secrets l’un pour l’autre.

Il semblait véritablement peiné.

— Vous savez… la fabrication de cet échantillon a coûté énormément d’argent. On a dû lancer un satellite dédié, avec une centrifugeuse, pour le produire en orbite terrestre basse. Si je rentre sans, je me fais virer, c’est sûr.

— On se fout pas mal de votre boulot. Des gens ont été assassinés, bordel ! Dites-moi pourquoi !

— Je suis désolé, s’excusa-t-il en poussant un long soupir. Vraiment, vraiment désolé. Je ne voulais pas que ça arrive.

— Demandez plutôt pardon à Lene Landvik. Une ado handicapée, désormais orpheline de mère et de père.

— Non…, insista-t-il comme des larmes se formaient dans ses yeux. C’est à vous que je demande pardon.

La porte se rouvrit et le Gaucher entra. Il avait toujours le bras droit en écharpe et était armé d’un couteau avec lequel il comptait m’étriper comme une vulgaire truite.

Je tremblais de la tête aux pieds sans savoir si c’était de peur ou de rage.

— Espèce de fils de pute !

— Je suis désolé ! sanglotait Jin Chu. Ils allaient me tuer ! Je n’avais pas le choix !

J’appuyai sur la gâchette, et la lampe à souder s’alluma. Je la brandis devant moi, vers le Gaucher qui approchait.

— Je transforme quelle partie de ton visage en crème brûlée, connard ?

— Complique-moi la tâche, et tu souffriras, rétorqua le Gaucher avec un accent terrible. Mais je peux faire ça vite et bien, si tu te laisses faire.

Jin Chu se prit le visage à deux mains et se mit à pleurer.

— En plus, je vais me faire virer !

— Merde, vous pourriez arrêter de chialer pendant qu’on m’assassine ! hurlai-je.

J’attrapai un morceau de tuyau sur l’établi. Il y avait quelque chose de bizarre à être sur la Lune et à devoir sauver sa peau avec un bâton et du feu.

Le Gaucher savait que s’il tentait quelque chose, je risquais de bloquer son attaque avec le tuyau et de lui cramer le visage avec la lampe. Ce qu’il ignorait, en revanche, était que j’avais un autre plan un peu plus compliqué.

De toutes mes forces, j’abattis le tuyau sur une valve murale. Le violent bruit métallique fut aussitôt suivi d’un hurlement d’air sous pression. La valve traversa la pièce à grande vitesse et heurta le mur opposé.

Pendant que le Gaucher s’interrompait en se demandant pourquoi diable j’avais fait un truc pareil, je sautai au plafond. Ce n’était pas difficile, une personne moyenne était capable d’une détente verticale de trois mètres. Au sommet de ma parabole, je pointai la lampe à souder allumée sur un détecteur de fumée.

Des lumières rouges se mirent à clignoter et l’alarme incendie à gueuler. Dans le dos de Jin Chu, la porte se referma. L’homme d’affaires se retourna, choqué.

Je retombai et profitai de mon élan pour bondir dans l’abri pressurisé, dont je claquai la porte derrière moi. Le Gaucher me suivait de près, mais il ne parvint pas tout à fait à me rattraper. Je tournai la roue pour m’enfermer dans la cabine. Puis je coinçai le tuyau dans les rayons de la roue et le tins fermement.

Le Gaucher essaya d’ouvrir, mais mon levier me conférait un avantage décisif.

Il me lança un regard assassin à travers le petit hublot de la porte. Je lui fis un doigt d’honneur.

Je voyais Jin Chu, qui tentait désespérément d’ouvrir la porte de l’atelier. En vain. Il s’agissait d’une porte coupe-feu en métal équipée d’un système de verrouillage mécanique qui ne pouvait être débloqué que de l’extérieur.

Le jet de gaz brumeux se tarit doucement. Les valves murales de mon père étaient reliées à des réservoirs qu’il remplissait chaque mois.

Le Gaucher fonça vers l’établi et agrippa une longue tige en acier. Puis il revint vers moi en respirant difficilement, tandis que je me préparai à un bras de fer dont dépendrait ma survie.

La respiration sifflante et superficielle, il coinça la barre métallique dans la roue. Il tira de toutes ses forces, mais je tins bon. Il aurait dû gagner car il était plus grand, plus fort ; et puis, il avait un plus long levier. Cependant, j’avais quelque chose qu’il n’avait pas : de l’oxygène.

Ah, et le gaz qui venait de se déverser dans la pièce, me demanderez-vous ? Du néon. Mon père avait des robinets de néon sur le mur, car il s’en servait énormément pour souder l’aluminium.

Le système de sécurité avait scellé toutes les aérations, aussi l’atelier était-il plein de gaz inerte. On ne remarque pas le néon, quand on le respire. On dirait de l’air normal. Il faut dire que le corps humain n’a aucun moyen de détecter un manque d’oxygène. On fait comme si de rien n’était jusqu’à perdre connaissance.

Le Gaucher tomba à quatre pattes, trembla un peu, et s’écroula.

Jin Chu dura un peu plus longtemps – il avait fourni moins d’efforts physiques –, mais il succomba quelques secondes plus tard.

« J’aimerais m’assurer de votre sécurité » Croyait-il vraiment que j’allais tomber dans le panneau ?

Je sortis le Gadget de Harpreet de ma poche et composai le numéro de Rudy. Je n’en avais pas envie, mais je n’avais pas le choix. Si je ne l’appelais pas moi-même, les pompiers volontaires le feraient à leur arrivée. Autant gagner du temps.

***

Il n’y avait pas de commissariat à Artémis. Rudy disposait d’un simple bureau dans la bulle Armstrong, où un abri pressurisé avait été transformé en cellule de détention. Installé par mon père, soit dit en passant. Les abris pressurisés étaient dépourvus de serrures, bien évidemment – à quoi auraient-elles servi ? – aussi Rudy avait-il installé une chaîne dotée d’un cadenas autour de la roue de l’écoutille. C’était primitif, mais efficace.

Les occupants habituels de la cellule étaient des ivrognes ou des types qui avaient besoin de se calmer après une bagarre. Ce jour-là, cependant, elle accueillait le Gaucher.

Le bureau n’était pas tellement plus grand que l’appartement dans lequel j’avais grandi. Si Rudy était né quelques millénaires plus tôt, il aurait fait un bon Spartiate.

Jin Chu et moi étions menottés à nos chaises.

— C’est vraiment n’importe quoi ! protestai-je.

— Pauvre petite chose innocente, dit Rudy sans lâcher son ordinateur des yeux.

— Eh ! se manifesta Jin Chu en faisant cliqueter ses menottes. Je suis innocent, moi ! Je ne devrais pas être ici !

— Vous rigolez ! lançai-je. Vous avez essayé de me tuer !

— C’est faux ! se défendit l’homme d’affaires en désignant la cellule du menton. C’est lui qui voulait vous zigouiller. Moi, je n’ai fait qu’arranger le rendez-vous. Je n’avais pas le choix, il m’aurait tué sur place !

— Ouais, c’est ça !

— J’accorde plus de valeur à ma vie qu’à la vôtre, c’est tout. Vous n’avez qu’à porter plainte contre moi. Nous n’en serions pas là si vous n’aviez pas foiré ce sabotage. Et de façon aussi flagrante.

— Allez vous faire foutre !

Rudy sortit un pulvérisateur d’un de ses tiroirs et nous aspergea tous les deux.

— Silence.

— Eh ! protesta Jin Chu en grimaçant. Ce n’est pas très professionnel, ça !

— Arrêtez de vous plaindre, lâchai-je en m’ébrouant.

— Vous avez peut-être l’habitude de recevoir des giclées dans le visage, moi non.

Bien trouvé. Un point pour lui.

— Allez. Vous. Faire. Mettre.

La porte s’ouvrit et l’administratrice Ngugi fit son apparition. Pourquoi pas, en effet ?

— Ah, c’est vous, dit simplement Rudy en levant les yeux.

— Officier. (Ngugi se tourna vers moi.) Jasmine. Comment allez-vous, ma chère ?

Je lui montrai mes menottes.

— Est-ce bien nécessaire, officier ? demanda l’Administratrice.

— Votre présence ici est-elle nécessaire ? rétorqua Rudy.

La température chuta d’un seul coup de dix degrés.

— Veuillez excuser l’officier, me dit Ngugi. Nous n’avons pas toujours la même vision des choses.

— Nous nous entendrons mieux quand vous arrêterez de dorloter les criminels.

— Chaque ville a besoin d’une face cachée, lança l’Administratrice en agitant la main comme pour chasser une mouche. Il vaut mieux laisser vivre les petits délinquants inoffensifs pour se concentrer sur les gros.

— Vous avez entendu la dame ? intervins-je en souriant. Je suis la plus inoffensive de tous, alors laissez-moi partir.

— Je crains que l’Administratrice n’ait pas réellement d’autorité sur moi, sembla regretter Rudy en secouant la tête. Je travaille pour la KSC. Tu ne bougeras pas d’ici.

Ngugi se rapprocha de l’abri pressurisé et regarda par le hublot.

— C’est notre meurtrier ?

— Oui, confirma Rudy. Si vous n’aviez pas passé les dix dernières années à me mettre des bâtons dans les roues, j’aurais pu lutter efficacement contre le crime organisé, et ces meurtres n’auraient pas eu lieu.

— Nous avons déjà eu cette conversation, officier. Sans l’argent du crime organisé, Artémis n’existerait même pas. L’idéalisme ne met pas de Bouillie dans les assiettes. Le suspect vous a-t-il dit quelque chose ? demanda-t-elle en se tournant vers Rudy.

— Il refuse de répondre à mes questions. Même pour décliner son identité. D’après son Gadget, cependant, il s’appelle Marcelo Álvares et travaille en tant que « consultant en comptabilité free-lance ».

— Je vois. Qu’est-ce qui vous fait dire que c’est bien notre homme ?

Rudy fit pivoter le moniteur de son ordinateur vers l’Administratrice pour lui montrer des résultats d’analyses médicales.

— Le docteur Roussel est passé tout à l’heure pour lui prélever du sang. Elle dit qu’il correspond au sang retrouvé sur la scène de crime. Et puis, la blessure de son bras correspond aux dimensions du couteau d’Irina Vetrov.

— L’ADN est le même ? s’enquit Ngugi.

— Roussel n’a pas de véritable labo d’investigation criminelle. Elle a comparé les groupes sanguins et la concentration d’enzymes. Pour une analyse d’ADN, il faudra envoyer des échantillons sur Terre. Ça prendra au moins deux semaines.

— Ce ne sera pas nécessaire, le rassura l’Administratrice. Il ne s’agit pas de le condamner, simplement de l’inculper.

— Eh ! l’interrompit Jin Chu. Je vous demande pardon, mais… j’exige d’être libéré !

Rudy l’aspergea avec son pulvérisateur.

— Qui est cet homme ? dit Ngugi.

— Jin Chu. Il vient de Hong Kong, mais je ne sais pas pour qui il travaille. J’ai cherché, mais il ne se montre pas très coopératif. Il a tendu un piège à Bashara pour qu’Álvares puisse la tuer, mais il affirme qu’il l’a fait sous la contrainte.

— Difficile de lui en vouloir, dans ce cas, remarqua Ngugi.

— Ah ! Enfin ! Un peu de bon sens ! s’enthousiasma Jin Chu.

— Renvoyez-le en Chine.

— Quoi ? Attendez ! Vous ne pouvez pas faire ça !

— Bien sûr que je peux, dit Ngugi. Vous avez été complice d’une tentative d’assassinat. Que vous ayez agi sous la contrainte ou non importe peu ; vous n’êtes pas le bienvenu ici.

Il ouvrit la bouche pour protester, mais Rudy le menaça de son pulvérisateur, et il se ravisa.

— C’est ennuyeux, très ennuyeux, soupira Ngugi en secouant la tête. Vous et moi… nous ne sommes pas amis, mais nous ne voulons pas de meurtres dans notre ville.

— Oui, nous avons au moins un point d’accord, concéda Rudy.

— Cette situation est tout à fait nouvelle, reprit-elle en mettant ses mains dans son dos. Nous avons déjà eu des homicides, bien sûr, mais jusque-là il s’était toujours agi d’un amant jaloux, d’un époux furieux ou d’une bagarre entre ivrognes qui tourne mal. Un tueur professionnel… Diantre, cela ne me plaît pas du tout.

— Votre laxisme avec les délinquants inoffensifs a-t-il produit de bons résultats ?

— Ça, c’est un coup bas, protesta Ngugi, de meilleure humeur. Procédons par étapes. Une navette part aujourd’hui pour rejoindre le cycleur Gordon. Mettez M. Jin dedans et renvoyez-le à Hong Kong sans autre poursuite. Gardez M. Álvares pour le moment. Nous avons besoin de rassembler des preuves pour la justice… Euh, où le renvoyons-nous ?

— Landvik était norvégien, Vetrov, russe.

— Je vois.

Artémis expulse les criminels vers le pays d’origine de leurs victimes afin que leurs compatriotes puissent se venger. Et c’est tant mieux, d’ailleurs. Sauf que le Gaucher – que je devrais appeler Álvares – avait tué deux personnes de nationalités différentes. Alors ?

— Permettez-moi de choisir, demanda Rudy.

— Pourquoi ?

— S’il coopère, expliqua l’officier en se tournant vers la cellule, je l’enverrai en Norvège. Sinon, il ira en Russie. Où préféreriez-vous être jugée pour meurtre ?

— Excellente stratégie. Je vois que vous êtes aussi machiavélique que moi.

— Ce n’est pas…

— Vous devriez relâcher Jasmine, toutefois. Qu’en pensez-vous ?

— Certainement pas, répondit Rudy, pris de court. C’est une contrebandière et une saboteuse.

— Présumée ! intervins-je.

— Pourquoi vous en faites-vous tant pour Jazz ? s’enquit Rudy.

Sanches Aluminium est une compagnie brésilienne. Vous voudriez l’envoyer là-bas ? O Palácio la ferait aussitôt exécuter. Elle ne durerait pas plus d’une journée. Mérite-t-elle de mourir ?

— Bien sûr que non. Je vous propose de la renvoyer sans poursuites en Arabie saoudite.

— Expulsion refusée, répondit Ngugi.

— C’est ridicule. Elle est manifestement coupable. Je ne sais pas ce que vous avez avec cette gamine.

— Eh, j’ai vingt-six ans ! protestai-je.

— Elle est des nôtres, répondit Ngugi. Elle a grandi ici. Ça lui donne droit à une plus grande indulgence de notre part.

— Ce sont des conneries ! lâcha Rudy, que j’entendais jurer pour la première fois. Vous ne me dites pas tout. Je vous écoute…

— Je ne l’expulserai pas, officier, répéta l’Administratrice en souriant. Pendant combien de temps encore comptez-vous la garder menottée ici ?

Rudy réfléchit un moment, puis sortit une clé de sa poche et me libéra.

— Merci, Administratrice, dis-je en me massant les poignets.

— Prenez soin de vous, ma chère, lança Ngugi en quittant le bureau.

Rudy la suivit d’un regard noir, avant de se tourner vers moi.

— Tu n’es pas en sécurité du tout. Tu ferais mieux de me raconter ce que tu sais et de retourner en Arabie saoudite. Il est plus aisé de se cacher là-bas qu’ici.

— Et vous, vous feriez mieux de manger de la merde.

— O Palácio ne lâchera pas l’affaire uniquement parce que j’ai attrapé le tueur. Tu peux être certaine qu’ils en enverront un autre dans le prochain vaisseau.

— Ah ouais, vous croyez ? demandai-je, sarcastique. Au fait, c’est moi qui l’ai attrapé, pas vous. Et puis, comment a-t-il fait pour tracer mon Gadget ?

— Ce détail me tracasse, effectivement, avoua Rudy en fronçant les sourcils.

— Bon, je me tire. Si vous avez besoin d’entrer en contact avec moi, vous connaissez ma fausse identité. (Je repris le Gadget de Harpreet sur le bureau ; il me l’avait confisqué lors de mon arrestation.) Vous auriez pu me descendre à plein de reprises, et vous ne l’avez pas fait.

— Merci pour le vote de confiance. Tu devrais rester avec moi. Pour ta propre sécurité.

C’était tentant, mais je ne pouvais pas. Je n’avais pas encore décidé ce que j’allais faire, mais je ne pouvais pas me permettre d’avoir Rudy dans les pattes.

— Non, je préfère rester seule, merci. (Je me tournai vers Jin Chu.) Qu’est-ce que la FOSA ?

— Suce-moi la bite !

— Allez, file, me dit Rudy. N’hésite pas à revenir si tu as besoin de protection.

— D’accord.

***

Chez Hartnell, je retrouvai la bande habituelle de quasi-alcooliques silencieux. Je les connaissais tous de vue, sinon de nom. Il n’y avait aucun étranger, ce jour-là, et aucun des types présents ne se fatigua à me regarder. Tout était on ne peut plus normal dans mon bouge de prédilection.

Billy me versa une pinte de mon breuvage préféré.

— Tu n’es pas en fuite ou un truc comme ça ?

— Plus ou moins, répondis-je en agitant la main.

Álvares était-il le seul homme de main d’O Palácio en ville ? Peut-être, peut-être pas. Combien de types enverriez-vous faire le ménage dans votre blanchisserie lunaire ? En tout cas, j’étais sûre d’une chose : les renforts éventuels n’étaient pas encore arrivés car il faut des semaines pour arriver jusqu’ici.

— Est-ce bien raisonnable de venir dans ton pub favori, dans de telles conditions ?

— Nan. C’est un des trucs les plus cons que j’aie faits de ma vie. Et j’en ai fait, des trucs cons.

— Alors, pourquoi ? s’étonna-t-il en se mettant un torchon sur l’épaule.

— Pour respecter un engagement, expliquai-je en aspirant un peu de mousse.

Billy regarda par-dessus mon épaule, vers l’entrée, et écarquilla les yeux.

— Cor ! Ça, c’est un visage que je n’ai pas vu depuis des lustres !

Dale se dirigea directement vers sa place habituelle, à côté de moi, et s’assit. Il souriait jusqu’aux oreilles.

— Une pinte de ce que tu fais de pire, Billy.

— C’est la maison qui offre ! dit le barman en remplissant une pinte. Alors, comment va mon joli cœur préféré ?

— Pas trop mal, je n’ai pas à me plaindre.

— Arf ! (Billy fit glisser la pinte jusqu’à Dale.) Bon, je vous laisse seuls entre chien et chat.

— Je me demandais si tu allais venir, commença Dale, l’air satisfait, en sirotant sa bière.

— Un marché est un marché. Mais si un tueur débarque pour me zigouiller, il se peut que je parte plus tôt que prévu.

— À ce sujet… que se passe-t-il, au juste ? Selon une rumeur persistante, tu serais mêlée à ces meurtres…

— La rumeur est fondée.

Je vidai mon verre et le tapai deux fois sur le comptoir. Billy m’en fit aussitôt glisser un autre, qu’il avait préparé d’avance.

— J’étais censée y passer aussi, ajoutai-je.

— Mais Rudy a arrêté l’assassin, non ? Dans les infos, on dit que c’est un Portugais.

— Brésilien, mais ça n’a aucune importance. Ils en enverront bientôt un autre. Dans le meilleur des cas, j’ai droit à un répit.

— Merde, Jazz. Je peux faire quelque chose pour toi ?

— Nous ne sommes pas amis, Dale, lui fis-je remarquer en le regardant droit dans les yeux. Ne t’en fais pas pour moi.

— On pourrait le redevenir, proposa-t-il en soupirant. Quand le moment sera venu.

— Ce n’est pas pour demain.

— En tout cas, j’ai une soirée par semaine pour te faire changer d’avis, s’amusa le petit enfoiré. Raconte-moi tout. Pourquoi tu as fait sauter ces moissonneuses ?

— Trond m’avait promis un gros paquet de pognon.

— D’accord, mais… (Il avait l’air pensif.) Ce n’est pas trop ton style. C’était risqué, et tu es très intelligente. Tu ne prends pas de risque à moins de n’avoir pas le choix. D’après ce que j’en sais, tu n’es pas dans le besoin à ce point-là. Bon, d’accord, tu es pauvre, mais ta situation est stable. Tu dois du pognon à un usurier ?

— Non.

— Des dettes de jeu, alors ?

— Non, et arrête de m’emmerder avec ça.

— Allez, Jazz, insista-t-il en se penchant vers moi. Explique-moi. C’est à n’y rien comprendre.

— Tu n’es pas forcé de comprendre. (Je jetai un coup d’œil à mon Gadget.) Il reste trois heures et cinquante-deux minutes jusqu’à minuit, au fait. Alors, la soirée sera techniquement terminée.

— Dans ce cas, je vais te poser une seule et même question pendant trois heures et cinquante-deux minutes.

Ce mec était une purge… Je poussai un soupir.

— J’ai besoin de 416 922 GPD, répondis-je.

— Waouh… C’est une somme très… précise. Pourquoi en as-tu besoin ?

— Parce que va te faire foutre, voilà pourquoi.

— Jazz…

— Non ! Tu n’en sauras pas plus !

Un silence gênant.

— Comment va Tyler ? finis-je par demander. Est-ce que… je ne sais pas. Est-ce qu’il est heureux ?

— Ouais, il est heureux. On a nos hauts et nos bas, comme tous les couples, mais on fait des efforts. Ces derniers temps, il en veut pas mal à la guilde des électriciens.

Je ricanai.

— Il a toujours détesté ces fumiers. Il est toujours anti-guilde ?

— Plus que jamais. Il ne les rejoindra jamais. C’est un excellent électricien. Pourquoi dérogerait-il à ses principes et accepterait-il d’être moins bien payé, par-dessus le marché ?

— Ils lui mettent la pression ?

Les mauvais côtés de notre législation minimaliste : les monopoles et les tactiques d’intimidation.

— Un peu, avoua Dale en agitant la main. Ils ont fait circuler quelques rumeurs et délibérément cassé les prix. Rien d’insurmontable.

— S’ils vont trop loin, fais-le-moi savoir.

— Pourquoi ? Qu’est-ce que tu ferais ?

— Sais pas. Mais je ne laisserai personne l’entuber.

— Dans ce cas, dit Dale en levant sa pinte, je plains quiconque essaiera de l’entuber.

Je fis tinter mon verre contre le sien, et nous avalâmes tous les deux une gorgée de bière.

— Rends-le heureux, dis-je.

— Je ferai mon possible.

Mon Gadget – ou plutôt celui de Harpreet – vibra. Je le sortis de ma poche. C’était un message de Svoboda :

Ce FOSA est incroyable. Retrouve-moi au labo.

— Un instant, s’il te plaît, lançai-je à Dale pendant que je tapais une réponse.

Qu’est-ce que tu as découvert ?

Ce serait trop long à expliquer. Je préfère te montrer de quoi il est capable.

— Mmh…

— Un souci ? s’enquit Dale.

— Un ami me demande de le retrouver, mais la dernière fois qu’on m’a donné rendez-vous, c’était une embuscade.

— Je t’accompagne ?

Je secouai la tête et pianotai ma réponse :

Mec, je sais ce que tu veux,

mais je suis trop crevée pour

coucher avec toi.

Qu’est-ce que tu racontes ? Ah, je vois !

Tu écris des trucs bizarres pour t’assurer que je ne tape pas sous la contrainte ! Non, Jazz, ce n’est pas un piège.

Je préfère prendre mes précautions.

Je suis occupée, en ce moment.

Ça te va si je te retrouve au labo demain matin ?

Ça me va. Au fait, si jamais quelqu’un m’obligeait à te contacter, je m’arrangerais pour glisser le mot « dauphin » dans la conversation. D’accord ?

Ça marche.

Je rangeai le Gadget dans ma poche.

— Jazz…, reprit Dale en faisant la moue. C’est très grave ?

— Ouais. Je te rappelle que des gens veulent me tuer.

— Qui sont-ils ? Pourquoi veulent-ils ta mort ?

— Ce sont des mafieux brésiliens, expliquai-je en essuyant la buée de mon verre. O Palácio. Ils possèdent Sanches Aluminium et savent que je suis responsable du sabotage.

— Merde ! Tu as besoin d’une planque ?

— Non, merci, répondis-je avant de réfléchir une seconde et d’ajouter : Si j’ai besoin d’aide, je me rappellerai ton offre.

— C’est un bon début, dit-il en souriant.

— Ferme-la et bois ta bière, bougonnai-je avant de vider mon verre. Tu as deux pintes de retard.

— Oh, si tu le prends comme ça ! Barman ! Cette gamine pense que je roulerai sous la table avant elle. On va avoir besoin de six pintes : trois pour le gay, trois pour la goy.

***

Je me réveillai dans mon trou à rat. J’étais groggy, j’avais mal partout et la gueule de bois. Me soûler au milieu de cette merde n’avait pas été une bonne idée mais, comme vous l’avez compris, j’ai une fâcheuse tendance à faire des choix douteux.

Je passai quelques minutes à regretter de n’être pas morte, puis j’avalai autant d’eau que je le pouvais avant d’émerger tant bien que mal de mon antre, telle une limace.

Je mangeai de la Bouillie déshydratée – on sentait moins le goût de cette façon – et me dirigeai vers les bains publics de Bean +16. Je passai le reste de la matinée à mijoter dans une baignoire.

Ensuite, je me rendis dans une boutique de vêtements plutôt classe moyenne de Bean +18. Je portais ma combinaison depuis trois jours déjà. À ce stade, elle pouvait presque tenir debout toute seule.

J’étais enfin redevenue humaine. Plus ou moins.

Je déambulai dans les couloirs étroits d’Armstrong et j’arrivai devant l’entrée principale du labo de l’ASE. Je croisai quelques scientifiques commençant leur journée de travail.

Sans me laisser le temps de frapper, Svoboda m’ouvrit la porte.

— Jazz ! Attends, tu vas voir ! Eh ! t’as vraiment une sale gueule…

— Merci.

Il produisit une boîte de bonbons à la menthe et m’en mit quelques-uns dans la main.

— Bon, je n’ai pas le temps de me moquer de ton alcoolisme. Il faut que je te montre ce FOSA ! Viens voir !

Il me précéda dans le vestibule, puis dans son laboratoire. L’endroit avait changé. La table principale était réservée à l’analyse de la FOSA, et tout le reste avait été poussé contre les murs pour faire de la place. Diverses machines – mystérieuses, pour la plupart – étaient disposées sur la table.

— C’est énorme, énorme ! jubilait Svoboda en se dandinant d’une jambe sur l’autre.

— D’accord, d’accord. Dis-moi ce qui te met dans cet état.

— Pour commencer, j’ai procédé à un examen visuel, expliqua-t-il en s’asseyant sur un tabouret et en faisant craquer ses doigts.

— Un examen visuel ? Tu l’as regardée, quoi…

— À première vue, c’est de la fibre optique monomode ordinaire. La gaine, la protection et l’isolant sont standard. Le cœur mesure huit microns de diamètre, ce qui est normal également. Mais je me suis dit qu’il devait avoir quelque chose de spécial, alors j’en ai coupé quelques échantillons et…

— Tu l’as découpée ? Je ne t’ai pas autorisé à la découper !

— Ouais, mais je m’en fous. (Il tapota un des appareils disposés sur la table.) J’ai utilisé ce bébé pour vérifier l’indice de réfraction du cœur. C’est une donnée importante pour comparer les fibres optiques.

— Et tu as découvert quelque chose de bizarre ? demandai-je en attrapant un morceau de FOSA de cinq centimètres.

— Nan. Il est de 1,458. C’est un peu plus que la normale, quoique à peine.

— Svoboda… Passe tout ce qui est normal et dis-moi plutôt ce que tu as découvert.

— Oui, oui, acquiesça-t-il en attrapant un appareil par la poignée. C’est ce bijou qui m’a permis de mettre au jour le mystère.

— Je sais que tu as envie que je te demande de quoi il s’agit mais, franchement, je n’en ai rien à…

— C’est un testeur de perte optique, ou TPO pour les intimes. Ça mesure l’atténuation du signal dans la fibre, c’est-à-dire la quantité de lumière convertie en chaleur durant la transmission.

— Je sais ce qu’est l’atténuation, affirmai-je.

En vain, évidemment, car quand Svoboda était lancé, il n’y avait aucun moyen de l’arrêter. Ce type aime son boulot comme aucune autre personne de ma connaissance.

Il reposa le TPO sur la table.

— L’atténuation typique, pour un câble de grande qualité, est de 0,4 décibel par kilomètre. Devine quelle est l’atténuation du FOSA.

— Non.

— Allez, devine !

— Dis-le-moi, ça ira plus vite.

— Elle est de zéro. Putain, zéro ! (Il forma un grand cercle avec les bras.) Zéééééro !

— Donc…, commençai-je en m’asseyant sur un tabouret à côté de lui, il n’y a aucune perte de lumière durant la transmission ?

— Exactement ! Si j’en crois mon matériel. La précision de mon TPO est de 0,001 décibel par kilomètre.

— Il y a forcément un peu d’atténuation, protestai-je en regardant le morceau de fibre dans ma main. Elle ne peut pas vraiment être égale à zéro, si ?

— Les supraconducteurs n’offrent aucune résistance au courant électrique, rétorqua-t-il dans un haussement d’épaules. Pourquoi n’existerait-il pas un matériau offrant les mêmes avantages à la lumière ?

— FOSA…, articulai-je lentement. « Fibre optique sans atténuation » ?

— Oh ! s’exclama Svoboda en se donnant une tape sur le front. Mais c’est bien sûr !

— De quoi est-elle constituée ?

— C’est là que mon spectromètre entre en jeu ! dit-il en se tournant vers une machine murale. Je l’appelle Nora, ajouta-t-il en la caressant avec douceur.

— Nora t’a-t-elle appris quelque chose ?

— Le cœur est principalement constitué de verre, comme dans presque toutes les fibres optiques, mais il y a aussi des traces de tantale, de lithium et de germanium.

— Qui servent à quoi ?

— Je n’en ai pas la moindre idée.

— Bon, admettons, concédai-je en me frottant les yeux. En quoi est-ce si excitant ? On a besoin de moins d’énergie pour transmettre des informations ?

— Oh, c’est beaucoup plus énorme que ça. Les lignes de fibre optique ordinaire ne peuvent pas mesurer plus de quinze kilomètres ; au-delà, le signal devient trop faible, d’où la nécessité d’installer des répéteurs, qui lisent le signal et le retransmettent. Mais les répéteurs coûtent des sous ; ils doivent être alimentés et sont complexes. Et puis, ils ralentissent la transmission.

— Avec la FOSA, plus besoin de répéteurs.

— Ouais ! La Terre possède un gigantesque maillage de câbles ! Ils sillonnent les continents, passent au fond des océans, ils sont partout. Ce serait tellement plus simple sans ces répéteurs à la con. Oh ! Et il n’y aurait presque plus d’erreur de transmission, ce qui signifie plus de bande passante. Honnêtement, ce truc est génial !

— Génial au point de tuer des gens ?

— Eh bien… Toutes les compagnies de télécommunication vont vouloir s’équiper. À ton avis, combien de pognon coûte le réseau de communication complet de la planète Terre ? C’est à peu près la somme que la FOSA rapportera à ses propriétaires. Donc, ouais, je pense que des gens seraient prêts à tuer pour ça.

Je me pinçai le menton. Plus je pensais à cette affaire et moins elle me plaisait. Et puis, soudain, toutes les pièces du puzzle s’assemblèrent.

— Nom de Dieu !

— Quoi ? Quelqu’un a chié dans tes Rice Krispies ?

— Ça n’a rien à voir avec l’aluminium ! Merci, Svobo ! m’écriai-je en me levant de mon tabouret. Je te dois une fière chandelle !

— Hein ? Comment ça, ça n’a rien à voir l’aluminium ? Ç’a à voir avec quoi, alors ?

Mais j’étais déjà sur le départ.

— Reste comme tu es, Svobo ! Bizarre, quoi ! Je t’appelle !

***

Autrefois, quand il n’y en avait pas d’autre, le bureau de l’Administratrice se trouvait dans la bulle Armstrong. Et puis les machines étaient arrivées, le bruit était devenu assourdissant, et l’Administratrice avait dû déménager. Désormais, elle travaillait dans une petite pièce du dix-neuvième étage de la bulle Conrad.

Oui, vous m’avez bien lue. L’administratrice d’Artémis, la personne la plus importante et la plus puissante de la Lune, avait choisi de travailler parmi les prolétaires, alors qu’elle aurait pu s’installer n’importe où et pour pas un rond. À la place de Ngugi, j’aurais opté pour un énorme bureau surplombant la place de l’Arcade. Avec bar, fauteuils en cuir et tous ces trucs de gens riches et puissants.

Sans oublier un assistant personnel. Un type baraqué mais doux, qui m’appellerait « patronne ». Tout le temps. Ouais.

Ngugi n’avait rien de tout cela. Elle n’avait pas de secrétaire. Juste une plaque sur sa porte sur laquelle on lisait : « ADMINISTRATRICE FIDELIS NGUGI ».

Il est vrai qu’elle n’était pas présidente des États-Unis d’Amérique, mais mairesse d’une toute petite ville.

J’appuyai sur le bouton de la sonnette, qui tinta derrière la porte.

— Entrez, répondit Ngugi.

J’ouvris la porte. Son bureau était encore moins confortable que je l’avais imaginé. Austère, même. Quelques étagères ornées de photos de famille étaient accrochées à des murs en aluminium brut. Son bureau en tôle sortait tout droit des années 1950. Au moins avait-elle un fauteuil digne de ce nom, seule concession à son propre confort. Quand j’aurai soixante-dix ans, j’aurai sans doute moi aussi envie d’un bon fauteuil.

Elle pianotait sur son ordinateur portable ; les gens de l’ancienne génération les préféraient aux Gadgets et autres interfaces vocales. Même penchée au-dessus de son terminal, elle avait de la grâce et de l’aplomb. Elle était vêtue d’une tenue décontractée et portait son éternel duku. Elle termina de taper une phrase, puis me sourit.

— Jasmine ! Je suis tellement contente de vous voir, ma chère. Asseyez-vous, je vous en prie.

— Euh, oui, merci. Je vais m’asseoir…

Je m’installai dans un des deux fauteuils qui lui faisaient face.

— Je m’inquiétais tellement pour vous, lança-t-elle en croisant ses doigts sur le bureau. Que puis-je faire pour vous aider ?

— J’ai une question d’économie à vous poser.

— Une question d’économie ? s’étonna-t-elle en haussant les sourcils. J’ai quelques connaissances en la matière.

C’était l’euphémisme du siècle. Cette femme avait fait du Kenya le cœur de l’industrie spatiale mondiale. Elle méritait le prix Nobel. Non, deux prix Nobel. Un d’Économie et l’autre de la Paix.

— Que savez-vous de l’industrie des télécommunications terrienne ?

— C’est un vaste sujet, ma chère. Pourriez-vous être un peu plus précise ?

— Que vaut-elle, à votre avis ? Enfin, je veux dire, que rapporte-t-elle ?

Ngugi rit de bon cœur.

— Il serait hasardeux de proposer une estimation, mais… L’industrie des télécoms à l’échelle globale ? Sans doute entre 5 et 6 billions de dollars par an.

— Bordel de… ! Euh… pardonnez mon langage, madame.

— Ce n’est pas grave, Jasmine. Vous avez toujours été tellement haute en couleur.

— Comment font-ils de tels bénéfices ?

— La clientèle est colossale. Toutes les lignes téléphoniques, les connexions Internet, les abonnements de télévision par câble… tout cela génère des revenus pour l’industrie, que ce soit de façon directe avec les clients, ou indirecte avec la publicité.

Je baissai les yeux vers le sol. J’avais besoin d’un moment pour réfléchir.

— Jasmine ?

— Désolée. Je suis un peu fatiguée. Enfin, pour être tout à fait honnête, j’ai la gueule de bois.

— Vous êtes jeune. Vous vous en remettrez vite, j’en suis sûre.

— Admettons que quelqu’un ait inventé un meilleur produit. Une fibre optique vraiment géniale. Un truc qui réduirait les coûts, augmenterait la bande passante et améliorerait la fiabilité.

Ngugi se radossa à son fauteuil.

— Si les coûts de production étaient comparables à ceux d’aujourd’hui, ce serait une belle avancée. Le producteur de ce câble croulerait sous les bénéfices, évidemment.

— D’accord. Admettons également que cette nouvelle fibre optique ait été créée dans un satellite dédié placé en orbite basse au-dessus de la Terre. Un satellite équipé d’une centrifugeuse. Cela vous apprendrait-il quelque chose ?

— C’est une discussion très étrange, Jasmine, remarqua Ngugi, perplexe. Où voulez-vous en venir ?

— Pour moi, poursuivis-je en pianotant sur mes jambes, ça veut dire qu’elle ne peut pas être produite sur Terre, à cause de la pesanteur. Je ne vois aucune autre raison de construire un satellite dédié.

— Oui, c’est une explication raisonnable, acquiesça l’Administratrice en hochant la tête. J’en conclus que vous êtes au courant de certaines choses ?

— Ce satellite possède une centrifugeuse, insistai-je. Ils ont donc besoin d’une certaine force. La gravitation terrestre est trop élevée, mais il se peut que la nôtre, sur la Lune, permette la mise en œuvre du processus, non ?

— C’est une hypothèse étrangement spécifique, ma chère…

— Mais…

— Mais plausible, pourquoi pas, confirma-t-elle en posant la main sur son menton.

— À votre avis, quel serait le meilleur endroit pour produire cette fibre optique imaginaire : un satellite en orbite basse autour de la Terre ou bien Artémis ?

— Artémis, évidemment. Nous avons des travailleurs qualifiés, une base industrielle, un réseau de transport et des liaisons régulières avec la Terre.

— Ouais, c’est bien ce que je pensais, approuvai-je dans un hochement de tête.

— Cela semble très prometteur, Jasmine. Vous a-t-on proposé d’investir dans cette aventure ? Est-ce la raison de votre présence ? Si cette invention est réelle, participer à cette entreprise serait une excellente idée.

Je m’essuyai le front. Il faisait constamment 22 °C à Conrad +19. C’était une température confortable, et pourtant, je transpirais abondamment.

— Ce qui est bizarre, repris-je en la regardant dans les yeux, c’est que vous n’avez évoqué ni la radio, ni les satellites.

— Je vous demande pardon ? s’étonna-t-elle, la tête penchée sur le côté.

— Quand vous avez parlé de l’industrie des télécommunications. Vous avez mentionné Internet, le téléphone et la télévision. Mais pas la radio, ni les satellites.

— Ils en font partie, effectivement.

— Oui, mais vous n’en avez pas parlé. En fait, vous n’avez mentionné que les branches de cette industrie qui dépendent de la fibre optique.

— Forcément, puisque nous parlions de fibre optique, rétorqua-t-elle en haussant les épaules.

— Je n’avais pas encore parlé de fibre optique, à ce moment-là.

— Vous vous trompez sûrement.

— J’ai une excellente mémoire, contrai-je en secouant la tête.

Elle plissa légèrement les paupières.

Je sortis un couteau du holster de ma botte et le brandis.

— Comment O Palácio a-t-il pu tracer mon Gadget ?

— Je leur ai dit où il se trouvait, répondit-elle en sortant un pistolet de sous son bureau.

11

— Un pistolet ? Comment avez-vous fait pour importer un pistolet ? Moi, je n’introduis jamais ce genre de chose dans la ville !

— Et je vous en sais gré. Vous pouvez baisser les mains, Jasmine. Mais lâchez ce couteau, je vous prie.

J’obtempérai, et le couteau flotta jusqu’au sol.

— Puis-je savoir comment vous en êtes venue à me suspecter ? s’enquit-elle, le canon de son arme pointé vers moi.

— J’ai procédé par élimination, expliquai-je. Rudy a prouvé qu’il ne m’avait pas vendue. À part lui, vous seule aviez accès aux données confidentielles de mon Gadget.

— Mmh… C’est vrai, mais je ne suis pas aussi maléfique que vous le pensez.

— Mouais…, fis-je en lui lançant un regard dubitatif. Vous êtes au courant pour la FOSA, j’imagine.

— En effet.

— Et vous allez ramasser un paquet de pognon, n’est-ce pas ?

— Pour qui me prenez-vous ? se fâcha-t-elle, les sourcils froncés. Pas un seul GPD n’ira dans ma poche.

— Mais alors… pourquoi ?

Elle se réinstalla confortablement dans son fauteuil et relâcha un peu son emprise sur la crosse de son arme.

— Vous aviez raison à propos de la pesanteur lunaire. La FOSA est une structure cristalline semblable à du quartz qui ne peut se former qu’à 0,216 g. Il est strictement impossible de l’obtenir sur Terre. Sur la Lune, revanche, il suffit d’avoir une centrifugeuse. Vous êtes une jeune femme si intelligente, Jasmine. Si seulement vous utilisiez cette intelligence de façon constructive…

— Si c’est pour me répéter une fois de plus que j’ai du potentiel et toutes ces conneries, je préfère que vous me butiez tout de suite.

Ngugi sourit. Même avec un pistolet à la main, elle avait quelque chose d’une gentille grand-mère. Avant de me faire griller la cervelle, elle m’offrirait peut-être un caramel.

— Vous savez comment Artémis gagne de l’argent ? m’interrogea-t-elle.

— Avec le tourisme.

— Non.

Je clignai des paupières.

— Pardon ?

— Le tourisme ne rapporte pas assez. Il représente une part importante de notre économie, mais il ne suffit pas.

— Mais l’économie fonctionne, rétorquai-je. Les touristes achètent des trucs aux compagnies locales, qui emploient des gens, qui achètent de la nourriture, paient leur loyer, etc. Si nous existons toujours, c’est que ça marche, non ? Ou bien quelque chose m’échappe ?

— L’immigration. Les gens qui choisissaient d’immigrer à Artémis venaient avec toutes leurs économies, qu’ils dépensaient ici. C’était parfait tant que notre population croissait, mais notre population ne croît plus.

Elle ne pointait plus son arme vers moi. Elle la tenait toujours fermement, mais au moins elle ne risquait plus de me tuer en éternuant.

— Le système tout entier est devenu une arnaque à la Ponzi non intentionnelle, et nous sommes sur la pente descendante de la courbe.

Pour la première fois, mon attention était véritablement détournée de son arme.

— Est-ce que… est-ce que nous… La ville va-t-elle faire faillite ?

— Oui, si nous ne faisons rien. La FOSA va nous sauver. L’industrie des télécoms va vouloir se mettre à la page, et la FOSA ne peut être produite à bas coût que chez nous. La production va exploser. Des usines vont se construire, des gens immigreront pour trouver du travail et tout le monde prospérera. Et nous aurons enfin une économie exportatrice, ajouta-t-elle, pensive.

— Le verre, intervins-je. Le secret, c’est le verre, depuis le début.

— Absolument, ma chère. La FOSA est un produit remarquable, mais comme toute fibre optique, elle est principalement constituée de verre. De silicium et d’oxygène, donc, soit deux sous-produits de l’aluminium. L’économie est une science fascinante, n’est-ce pas ? poursuivit-elle en caressant la tôle du bureau. D’ici un an, l’aluminium deviendra un sous-produit de l’industrie du silicium. Mais nous aurons toujours besoin de ce métal. Il faudra construire, beaucoup construire pour accompagner notre croissance.

— L’économie : vous ne pensez vraiment qu’à ça.

— C’est ma spécialité, ma chère. Quand on y réfléchit, c’est la seule chose qui compte. Le bonheur des gens, leur santé, leur sécurité… Tout dépend de l’économie.

— En la matière, vous êtes très forte. Vous avez créé une nouvelle économie pour le Kenya, et vous vous apprêtez à faire la même chose ici. Vous êtes une véritable héroïne. Je devrais vous être reconnaissante, sauf que… vous m’avez livrée à des assassins !

— Oh, je vous en prie. Je savais que vous n’étiez pas stupide au point d’activer votre Gadget sans prendre vos précautions.

— Mais vous avez révélé à O Palácio l’emplacement de mon Gadget, non ?

— Indirectement.

Elle posa son pistolet sur le bureau. Un peu trop loin de moi, cependant. Elle avait grandi dans une zone de guerre ; aussi n’avais-je aucune intention de tester ses réflexes.

— Il y a quelques jours, expliqua-t-elle, le service informatique de la ville nous a prévenus d’une tentative de piratage du réseau des Gadgets. Quelqu’un, sur Terre, voulait récupérer vos données personnelles. Je leur ai demandé de laisser faire le pirate. En réalité, c’était un peu plus compliqué que ça. Le service informatique a installé sur le réseau un ancien pilote au défaut de sécurité connu, histoire que le pirate le trouve. Enfin, je ne connais pas les détails, je ne m’intéresse pas à la technologie. Mais le hacker a réussi à installer un programme destiné à localiser votre Gadget dans le cas où vous l’activeriez.

— Pourquoi diable avez-vous fait ça ?!

— Pour attirer l’assassin. Dès que vous avez allumé votre Gadget, continua-t-elle en me montrant du doigt, j’ai alerté Rudy de votre présence. Je partais du principe qu’O Palácio préviendrait Álvares, et que ce serait l’occasion de l’arrêter.

— Rudy n’avait pas l’air au courant de votre plan, remarquai-je en fronçant les sourcils.

— Rudy et moi entretenons une relation… complexe, soupira-t-elle. Il faut dire qu’il désapprouve pour le moins les activités des syndicats du crime et ma manière indirecte de parvenir à mes fins. Il préférait être débarrassé de moi, et j’avoue que c’est réciproque. Si je lui avais dit que le tueur venait, il m’aurait demandé comment je pouvais le savoir, et il aurait fini par apprendre des choses qui pourraient me causer des ennuis.

— Vous avez organisé une rencontre entre Álvares et Rudy sans le prévenir…

— Ne me regardez pas comme ça, protesta-t-elle, la tête penchée sur le côté. Cela m’attriste. Rudy est un officier de police extrêmement qualifié, qui était conscient de conduire une enquête potentiellement dangereuse. Il a bien failli capturer Álvares à ce moment-là. J’ai la conscience tranquille. Si c’était à refaire, je referais exactement la même chose. Car je poursuis un objectif bien plus important, Jasmine.

— Je vous ai vue chez Trond, il y a quelques jours, lançai-je en croisant les bras sur ma poitrine. Vous étiez dans le coup depuis le début.

— Je ne suis pas dans le coup. Trond m’a parlé de la FOSA et de sa volonté de se lancer dans le business du silicium. Il a évoqué le contrat de production d’oxygène de Sanches. Il avait des raisons de penser que Sanches risquait de ne plus être en mesure de respecter les termes de ce contrat dans un avenir proche, et il voulait que je sache qu’il pouvait nous fournir de l’oxygène.

— Et vous ne vous êtes pas méfiée ?

— Bien sûr que si, mais l’avenir de la ville était en jeu. Une organisation criminelle était sur le point de prendre le contrôle de notre ressource la plus importante. Trond m’offrait une solution. Sa société aurait pris le relais de Sanches, mais le contrat aurait été renouvelable tous les six mois. S’il avait gonflé artificiellement les prix ou tenté de prendre une trop grosse part de l’industrie de la FOSA, il aurait perdu le contrat. Il aurait dépendu de moi pour renouveler son contrat, et j’aurais dépendu de sa capacité à alimenter le boom de la FOSA en silicium. Nous serions parvenus à un équilibre.

— Que s’est-il passé, alors ?

— Jin Chu, répondit-elle en faisant la moue. Il est arrivé en ville avec l’intention de gagner le plus d’argent possible et – mon Dieu ! – il a réussi. Il avait parlé de la FOSA à Trond des mois plus tôt, mais ce dernier lui en avait demandé un échantillon afin que ses scientifiques puissent l’examiner et confirmer que ce produit miracle existait bel et bien.

— Jin Chu lui a montré l’échantillon, et Trond l’a payé. Après quoi Jin Chu est allé voir O Palácio pour leur proposer la même chose.

— C’est l’avantage des secrets : on peut les vendre plusieurs fois.

— Quelle petite merde gluante !

— Imaginez… Pour O Palácio, ça a été une véritable révélation. Du jour au lendemain, leur société, qui n’était qu’une simple machine à blanchir de l’argent sale, devenait la pierre angulaire d’une industrie émergente valant des milliards de dollars. À partir de ce moment-là, ils se sont concentrés sur ce seul objectif, mais Artémis est très loin du Brésil, et ils n’avaient qu’un seul homme de main sur place, Dieu merci.

— Et maintenant ?

— Eh bien, je suis certaine qu’O Palácio achète tous les billets disponibles pour la Lune. D’ici un mois, Artémis grouillera de mafieux. Ils posséderont la production de silicium, et ce maudit contrat oxygène contre électricité empêchera toute concurrence de s’implanter. La phase suivante a déjà commencé : la prise en main de l’industrie du verre, ajouta-t-elle en me lançant un regard entendu.

— Putain… l’incendie de la fabrique de verre Queensland !

Ngugi hocha la tête.

— Il est probable qu’il s’agisse d’un incendie criminel. Álvares n’a pas chômé, hein ? Une fois qu’O Palácio aura sa propre fabrique de verre, l’organisation tiendra les rênes de la production et de la fourniture de matières premières. Bien entendu, ces gens n’hésiteront pas à tuer quiconque se mettra en travers de leur chemin. C’est le genre de capitalisme auquel il faudra s’habituer dorénavant.

— Vous êtes l’Administratrice ! Faites quelque chose !

Ngugi s’abîma dans la contemplation du plafond.

— Entre leur base financière et leurs hommes de main, la ville sera à eux. Vous voyez Chicago dans les années 1920 ? Ce sera pareil, mais des centaines de fois pire. Je serai désarmée face à cette menace.

— Ce serait sympa si vous aidiez d’une façon ou d’une autre.

— Je ne fais que cela. Rudy a tout de suite compris que vous étiez la saboteuse. Il m’a montré la vidéo où vous portez ce costume ridicule, au Centre des visiteurs.

Je baissai la tête.

— Il voulait vous arrêter sans attendre, mais je lui ai dit que je n’étais pas convaincue, que j’avais besoin de plus de preuves. J’ai gagné du temps pour vous.

— J’aimerais simplement savoir pourquoi vous êtes devenue mon ange gardien…

— Parce que vous êtes notre paratonnerre. Je savais qu’O Palácio aurait au moins un homme de main sur place. Vous l’avez fait sortir du bois, et maintenant, il est sous les verrous. Merci.

— J’ai joué le rôle d’appât ?

— Bien sûr. Et ce n’est pas terminé. C’est pour cela que je suis intervenue hier, que j’ai demandé à Rudy de vous libérer. J’ignore ce qu’O Palácio compte faire à présent, mais je suis certaine que cela va vous concerner.

— Vous… vous êtes vraiment une salope.

— Quand il le faut, oui, acquiesça-t-elle dans un hochement de tête. Bâtir une civilisation demande des sacrifices, Jasmine. Vous préférez l’absence de civilisation ?

Je lui lançai un regard noir et plein de mépris, qui ne l’impressionna guère.

— Que suis-je censée faire, maintenant ?

— Aucune idée, mais vous feriez bien de vous y mettre tout de suite, répondit-elle en désignant la porte.

***

Je rampai dans ma cachette et refermai le panneau derrière moi. Je me roulai en boule dans le noir. J’étais tellement crevée que j’aurais dû m’endormir dans l’instant, mais j’en étais incapable.

Tous mes problèmes me rattrapèrent d’un seul coup : le danger, la pauvreté, la colère et, pis que tout, un éreintement total, absolu. Je n’avais pas seulement sommeil, j’étais « épuisée », comme disait mon père lorsqu’il forçait la petite emmerdeuse de huit ans que j’avais été à faire une sieste.

Je m’agitai et me retournai autant que je le pouvais dans mon espace confiné. Aucune position n’était confortable. J’avais envie à la fois de perdre connaissance et de cogner quelqu’un. J’étais incapable de réfléchir. Je devais sortir de ce trou.

J’ouvris la trappe d’un grand coup de pied. Quelqu’un risquait de me voir ? Et alors ? Rien à foutre.

— Et maintenant ? marmonnai-je.

Une goutte me tomba sur le bras. Je levai les yeux vers le plafond. Dans l’atmosphère froide de Bean -27, les points de condensation étaient nombreux. La tension de surface de l’eau, ajoutée à la pesanteur lunaire, faisait qu’une grosse quantité d’eau devait s’accumuler avant que les gouttes se détachent. Aucune trace d’humidité au-dessus de moi.

J’effleurai mon visage du bout des doigts.

— Oh, merde !

La source d’eau, c’était moi. Je pleurais.

J’avais besoin d’un endroit où dormir. Vraiment dormir. Si j’avais été en mesure de réfléchir normalement, je serais allée à l’hôtel. Ngugi n’aurait pas mis O Palácio sur ma piste une nouvelle fois.

À cet instant précis, cependant, je n’avais plus aucune confiance dans l’électronique. Je songeai à rejoindre mon père chez l’imam. Ce dernier m’hébergerait sans doute et, à un niveau quasi animal, j’avais besoin de mon papa.

Je secouai la tête et m’admonestai. Il était parfaitement hors de question que je mêle mon père à cette affaire.

Un quart d’heure plus tard, je me dirigeais péniblement vers ma destination. Arrivée devant la porte, je sonnai. Il était plus de 3 heures du matin, mais j’étais trop fatiguée pour être polie.

Une minute plus tard, Svoboda vint m’ouvrir. Il portait un pyjama deux pièces comme s’il avait débarqué sur la Lune en 1954.

— Jazz ? bredouilla-t-il, tout vaseux.

— J’ai besoin… (Ma gorge se serra, et je faillis partir d’un sanglot hystérique. Dis ce que tu as à dire, putain !) J’ai besoin de dormir, Svoboda. Vraiment, je t’assure…

— Entre, entre, me répondit-il en ouvrant grand la porte.

Je passai devant lui en traînant les pieds.

— Je suis… Il faut… Je suis tellement fatiguée, Svoboda. Je suis tellement, tellement fatiguée.

— D’accord, d’accord, dit-il en se frottant les yeux. Prends le lit. Je dormirai sur des couvertures, par terre.

— Non, non, rétorquai-je alors que mes paupières avaient décidé de se fermer de leur propre chef. Le plancher, ce sera très bien pour moi.

Mes genoux cédèrent sous mon poids, et je m’écroulai. La Lune est un bel endroit où s’évanouir. On y tombe très doucement.

Je sentis les bras de Svoboda autour de moi, puis le lit encore chaud qu’il venait de quitter. On me couvrit, et je me blottis dans un cocon de sécurité. Je m’endormis instantanément.

***

Je me réveillai dans la matinée et, comme tout le monde, je ne me rappelai rien du tout pendant quelques secondes. Ce fut très agréable, mais trop court.

Mes singeries de la veille me revinrent en mémoire, et je grimaçai. Mon Dieu. En être réduite à chialer de façon pathétique était une chose, mais le faire devant quelqu’un…

Je m’étirai dans le lit de Svoboda et bâillai. Ce n’était pas la première fois que je me réveillais, pleine de regrets, dans le plumard d’un homme. En tout cas, je n’avais pas eu une aussi bonne nuit de sommeil depuis bien longtemps.

Svoboda s’était évaporé. Un oreiller et une couverture, sur le plancher, prouvaient qu’il était un gentleman. C’était son lit, merde ! C’est moi qui aurais dû dormir par terre. Ou nous aurions pu partager le lit.

Mes bottes étaient soigneusement posées devant la table de chevet. Apparemment, il me les avait retirées pendant mon sommeil. En dehors de cela, j’étais tout habillée. Ce n’était pas l’idéal pour dormir, mais c’était mieux que de se faire mettre à poil au milieu de la nuit sans se rendre compte de rien.

Je sortis mon Gadget de ma poche pour regarder l’heure.

— Bordel !

L’après-midi était bien entamée. J’avais dormi quatorze heures.

Sur le chevet, à côté de moi, il y avait trois barres de Bouillie soigneusement empilées et un mot : « Jazz, voici un petit déjeuner pour toi. Il y a du jus de fruits au frigo. Svoboda. »

Je grignotai une barre de Bouillie et ouvris le mini-frigo. Je n’avais pas la moindre idée de la nature du jus dont parlait mon hôte, mais je le bus quand même. Du jus de pomme et de carotte reconstitué. Un mélange improbable et dégueulasse. Un truc ukrainien, de toute évidence.

Je réfléchis à des manières de le rembourser. Un super repas ? Du matériel pour son labo ? Coucher avec lui ? Je déconnais, bien sûr. Cette idée me fit ricaner. Puis je cessai de ricaner tout en continuant d’y songer.

Houlà ! J’avais vraiment besoin de me réveiller.

Je pris une bonne et longue douche et me rappelai pourquoi je m’étais donné tout ce mal : une douche à moi toute seule. C’est vraiment super de n’avoir à marcher que trois mètres pour pouvoir se doucher seule. Vraiment, vraiment super.

Comme je ne voulais plus porter les vêtements sales dans lesquels j’avais dormi, je fouillai dans le placard de Svoboda. Je trouvai un tee-shirt correct et le passai par-dessus mes sous-vêtements. Malheureusement, Svoboda n’avait pas de vêtements féminins dans sa garde-robe. Le contraire aurait quand même été bizarre. Ce tee-shirt me faisait une robe courte, car Svoboda est bien plus grand que moi.

J’étais reposée, propre, et j’avais les idées claires. Le moment était venu de réfléchir très sérieusement. Comment sortir de cette merde ? Je m’assis en face du bureau et branchai mon Gadget. Le moniteur du poste de travail jaillit de son compartiment et afficha aussitôt les icônes de mon bureau. Je fis craquer les articulations de mes doigts et tirai la tablette du clavier.

Pendant les quelques heures qui suivirent, je sirotai le jus de pomme-carotte – finalement, on s’y fait – et effectuai des recherches sur Sanches Aluminium. Leurs opérations, dirigeants, bénéfices estimés, etc. Comme il s’agissait d’une compagnie privée – propriété de Santiago Holdings, Inc., traduction brésilienne d’O Palácio, sans doute – il y avait très peu d’infos disponibles.

Je tapai « Loretta Sanches » et trouvai un article qu’elle avait écrit au sujet d’une nouvelle méthode de fonte à haute température. Je dus faire une pause pour apprendre quelques principes de chimie, mais je dégottai facilement ce dont j’avais besoin en ligne. Une fois toutes ces données assimilées, force me fut de l’avouer : cette femme était vraiment géniale. Elle avait révolutionné ce système et permis sa mise en pratique sur la Lune.

Notez que cela ne m’empêcherait pas de lui botter le cul si je la croisais.

Svoboda finit par rentrer du travail, ce qui signifiait que j’avais bossé environ deux heures.

— Eh, salut ! Comment est-ce que tu te… euh…

Je détachai les yeux du moniteur en me demandant ce qui l’avait fait boguer, et je ne mis pas longtemps à comprendre. J’étais toujours vêtue du tee-shirt trouvé dans son placard. Je dois avouer que j’étais carrément sexy dans cette tenue.

— J’espère que ça ne te dérange pas ? lui demandai-je en montrant le tee-shirt.

— Euh… non. Pas de problème. Ça te va bien. Enfin, je veux dire, ça tombe juste comme il faut. Impec. Et puis, tes seins, en dessous…

Je le regardai vaciller pendant quelques secondes.

— Quand ce sera terminé, si je suis toujours vivante, je t’expliquerai comment fonctionnent les femmes.

— Hein ?

— Tu as… tu as vraiment besoin d’apprendre à interagir avec elles.

— Ah. Ouais, ça me serait bien utile.

Il retira sa blouse blanche et la suspendit au mur. Pourquoi ne laissait-il pas sa blouse au laboratoire ? Parce que les hommes aussi aiment les accessoires de mode, même s’ils ne veulent pas l’admettre.

— On dirait que tu as bien dormi. Tu fais quoi ?

— Je me renseigne sur Sanches Aluminium. Il faut que je trouve une manière de couler la boîte. À ce stade, c’est ma seule chance de survie.

— Tu es certaine de vouloir te les mettre à dos ? s’enquit-il en s’asseyant sur le lit, tout près de moi.

— Qu’est-ce que je risque ? Qu’ils me tuent plus fort ? Ils m’en veulent déjà à mort.

— Oh, fit-il en jetant un coup d’œil au moniteur. C’est leur méthode de production ?

— Ouais. Ça s’appelle le processus Cambridge FFC.

— Eh, ça a l’air vachement cool ! s’anima-t-il.

Effectivement. Svoboda était ce genre de gars. Il se pencha en avant pour regarder l’écran de plus près. Celui-ci détaillait toutes les étapes de la production d’aluminium.

— J’ai entendu parler de ce processus, mais je n’en connaissais pas les détails.

— Ils surveillent la moissonneuse, désormais. Voilà pourquoi je vais plutôt m’attaquer à la fonderie.

— Tu as un plan ?

— Ouais. Enfin, un début de plan. Mais il implique quelque chose que je déteste.

— Oui…

— Demander de l’aide.

— Eh bien, je suis là, répondit-il en écartant les bras. Tout ce que tu voudras.

— Merci, mon pote. Je m’en souviendrai.

— Mais ne m’appelle plus « mon pote », protesta-t-il.

— D’accord…, hésitai-je. Je ne t’appellerai plus « mon pote ». Pourquoi ?

— Un jour, je t’expliquerai comment fonctionnent les hommes, et tu comprendras.

***

Je sonnai une quatrième fois. Elle était là, mais elle refusait de répondre.

Le sol, devant l’entrée des Landvik, était jonché de fleurs déposées par ceux qui compatissaient aux malheurs de la famille. La plupart étaient synthétiques, mais quelques bouquets fanés témoignaient de la classe sociale à laquelle appartenaient les amis de Trond.

Jamais je n’aurais imaginé que le visage de bouledogue d’Irina me manquerait. Et pourtant, une tristesse intense me submergea quand je me rendis compte qu’elle ne viendrait pas m’ouvrir.

À vrai dire, peut-être que personne ne m’ouvrirait.

Je frappai à la porte avec les articulations de mes phalanges.

— Lene ! C’est Jazz ! Je sais que c’est très difficile pour toi, mais il faut que nous parlions.

J’attendis encore un peu. J’étais sur le point d’abandonner lorsque j’entendis des cliquetis et que la porte s’entrebâilla. C’était sa manière à elle de m’inviter à entrer.

J’enjambai les bouquets et les couronnes, et entrai.

Le vestibule, autrefois lumineux, était plongé dans la pénombre, n’étant plus éclairé que par la lumière qui filtrait du salon.

Une bonne dizaine de cercles avaient été dessinés sur les murs autour des éclaboussures de sang. Ces dernières avaient disparu, sans doute effacées par une société de nettoyage après que Rudy et Doc Roussel en avaient terminé avec la scène de crime.

Je me dirigeai vers la lumière et le salon qui, lui aussi, avait changé pour le pire. Les meubles avaient été poussés contre les murs, et le grand tapis qui persan qui ornait autrefois le sol avait disparu. Tout ne pouvait pas certes être nettoyé.

Lene était assise sur un canapé, dans un coin. Presque dans le noir. En tant que jeune fille très riche, elle passait normalement des heures à travailler son apparence. Mais, ce jour-là, elle était vêtue d’un bas de survêtement et d’un tee-shirt. Elle n’était pas maquillée, et ses joues étaient maculées de larmes. Ses cheveux étaient noués en une queue-de-cheval lâche, preuve s’il en fallait qu’elle n’en avait plus rien à foutre. Ses béquilles étaient posées l’une sur l’autre sur le sol.

Le visage inexpressif, elle regardait fixement une montre qu’elle tenait dans ses mains.

— Eh…, commençai-je avec ce ton débile qu’ont les gens quand ils s’adressent à des personnes endeuillées. Tu tiens le coup ?

— C’est une Patek Philippe, répondit-elle doucement. Le meilleur fabricant de montres de la planète Terre. Remontage automatique, chronographe, plusieurs fuseaux horaires, tout ça. Papa voulait toujours le meilleur en tout.

Je pris place à côté d’elle.

— Il l’avait fait modifier par des horlogers de Genève, reprit-elle. Ils ont dû mettre un rotor en tungstène parce que, autrement, l’inertie était insuffisante pour un bon fonctionnement sur la Lune. (Elle se pencha vers moi pour me montrer le cadran.) Et, bien sûr, il a fait remplacer l’indicateur des phases de la Lune par un indicateur des phases de la Terre. Ça n’a pas été facile parce que ces dernières sont inversées. Et puis, ils ont même modifié le cadran du fuseau horaire en inscrivant « Artémis » au lieu de « Nairobi ». (Elle enroula le bracelet autour de son mince poignet.) Elle est beaucoup trop grande pour moi. Je ne pourrai jamais la porter.

Elle déplia son avant-bras, et la montre glissa de son poignet, tombant sur le canapé. Elle renifla.

Je ramassai l’objet. Je n’y connais rien en montres, mais celle-ci était belle. Les heures étaient matérialisées par des diamants, sauf le 12, qui était une émeraude.

— Rudy a attrapé le coupable, dis-je.

— Je sais.

— Il pourrira dans une prison norvégienne jusqu’à la fin de ses jours. Ou sera exécuté en Russie.

— Ça ne ramènera ni Papa, ni Irina.

— Je suis vraiment désolée, repris-je en lui mettant la main sur l’épaule.

Elle acquiesça.

Je soupirai pour meubler un silence maladroit.

— Écoute, Lene. J’ignore ce que Trond te disait de ses affaires…

— C’était un escroc, je sais. Mais je m’en fous. C’était mon papa.

— Les gens qui l’ont tué possèdent Sanches Aluminium.

— O Palácio. Rudy m’a dit. Jusqu’à hier, je n’avais jamais entendu parler d’eux.

Elle se prit le visage à deux mains. Je crus qu’elle allait éclater en sanglots – elle en avait le droit, après tout –, au lieu de quoi elle finit par se tourner vers moi en s’essuyant les yeux.

— C’est vous qui avez saboté les moissonneuses de Sanches ? C’est mon papa qui vous avait demandé de le faire ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Il voulait prendre le contrôle de l’industrie de l’aluminium. Enfin, du silicium, plutôt. En interrompant la production de Sanches, il aurait pu récupérer leur contrat et parvenir à ses fins.

Lene regardait droit devant elle, l’air neutre. Enfin, elle hocha lentement la tête.

— Oui, ça ne m’étonne pas de lui. Toujours à calculer plusieurs coups à l’avance.

— J’ai une idée, mais j’ai besoin de ton aide.

— Vous avez besoin d’une orpheline handicapée ?

— D’une orpheline handicapée et milliardaire, oui. (Je repliai mes jambes sur le canapé et lui fis face, nous avions à discuter entre filles.) Je vais mener à bien le plan de Trond. Je vais interrompre la production d’oxygène de Sanches. J’ai besoin que tu te tiennes prête à reprendre le contrat à ton compte. Alors, O Palácio sera disposé à te revendre Sanches Aluminium.

— Pourquoi me céderaient-ils la société ?

— S’ils ne le faisaient pas, tu créerais ta propre société, tu casserais les prix grâce à son approvisionnement gratuit en électricité et tu causerais leur banqueroute. En plus d’être des mafieux, ce sont des businessmen. Grâce à toi, au lieu d’assister au naufrage de leur compagnie, ils repartiront avec un gros paquet de fric. Ils accepteront. Tu possèdes toutes les parts de Trond, n’est-ce pas ?

— Pas encore. Il y a des milliards en euros, en dollars, en yens et dans toutes les devises de l’univers. Plus des sociétés entières, des portefeuilles d’actions et Dieu sait quoi d’autre. Mais je n’en jouirai qu’à ma majorité. La succession s’étirera sur des mois, peut-être des années.

— Pas pour ses GPD artémisiens, rétorquai-je. L’absence de régulation jouera en notre faveur. Les comptes de ton père sont devenus les tiens dès l’instant où Doc Roussel a constaté sa mort. Et j’ai cru comprendre qu’il avait converti une tonne de pognon en GPD en prévision du rachat de Sanches. Tu disposes d’assez d’argent pour nos besoins.

Son regard se perdit dans le lointain.

— Lene ?

— Ce n’est pas une question d’argent. C’est moi. Je ne peux pas faire ça. Je ne suis pas mon père. Lui était un maître en la matière ; moi, je n’y connais rien.

Je retournai la montre dans mes mains. Il y avait un texte en norvégien gravé sur le platine. Je le lui mis sous le nez.

— Euh… qu’est-ce que ça veut dire ?

Elle regarda en plissant le front.

— « Himmelen er ikke grensen. » Ça veut dire : « Le ciel n’est pas la limite. »

— Ton père était sûr de lui.

— Et ça l’a tué.

Je fourrai la main dans ma poche et en sortis mon couteau suisse. Avec sa petite pince à épiler, je parvins à retirer les chevilles qui maintenaient le bracelet métallique, dont j’ôtai trois mailles, avant de remettre les chevilles à leur place.

Je pris la main de Lene et lui passai la montre au poignet. Elle m’observa sans comprendre, mais n’offrit aucune résistance. Je verrouillai le bracelet.

— Voilà. Maintenant, elle te va.

Elle secoua le bras, et la montre resta à sa place.

— Elle est lourde.

— Tu t’y habitueras.

Elle fixa la montre du regard un long moment. Puis elle retira un grain de poussière du verre.

— Il va bien falloir, finit-elle par dire.

— Alors ? l’encourageai-je.

— D’accord, faisons-le, répondit-elle en regardant droit devant elle. Foutons ces connards en l’air.

Je remarquai pour la première fois qu’elle avait les yeux de son père.

 

Cher Kelvin,

Merci de m’avoir aidée. J’étais dans la merde jusqu’au cou. Maintenant, je suis dans une merde moins profonde. Pour résumer, je suis en guerre contre une société appelée Sanches Aluminium. Je te raconterai tout plus tard, mais, pour le moment, j’ai une nouvelle faveur à te demander.

La fonderie de Sanches Aluminium se trouve dans une mini-bulle située près des réacteurs, à environ un kilomètre de la ville.

J’ai effectué quelques recherches et déniché un article vieux de vingt ans traitant des « négociations » entre Sanches et la KSC. La KSC a voulu mettre son grain de sel dans la conception de la fonderie, ce qui n’a pas plu à Sanches. Le litige a failli être réglé devant la justice kényane.

L’argument de Sanches était de dire : « C’est notre fonderie. Nous n’avons besoin de l’approbation de personne. Allez vous faire foutre. »

La KSC a rétorqué : « Cette fonderie se trouve à deux cents mètres de nos réacteurs. Nous avons besoin d’être sûrs qu’elle ne va pas exploser. Donnez-nous un droit de regard sur votre opération, ou bien nous ne vous louerons pas le terrain, bande de connards. »

Finalement, la KSC a gagné parce qu’elle possède la mini-bulle. D’ailleurs, elle ne vend jamais ses propriétés. Elle les loue, c’est tout.

Bref, ça signifie que la KSC doit avoir les plans détaillés de la fonderie quelque part. Et quand je dis « détaillés », je veux dire vraiment détaillés, avec l’analyse de tous les défauts et problèmes éventuels, et les solutions à apporter. J’ai besoin de mettre la main sur ces documents. Je suis consciente que tu ne travailles pas dans le bon service, mais tu as quand même accès à pas mal de choses. N’hésite pas à distribuer du pognon si c’est nécessaire. Je te rembourserai.

Chère Jazz,

Tu trouveras les plans en pièces jointes. Je n’ai eu aucun mal à les obtenir car ils ne sont pas confidentiels. Sanches n’a pas révélé les détails du processus chimique utilisé, mais pour le reste, tout est dans les plans architecturaux.

J’ai un pote de beuverie dans le labo de métallurgie du bâtiment 27. Lui et ses collègues ont été consultés à l’époque pour vérifier la sécurité du site. C’est lui qui a récupéré les plans sur l’ordinateur de son boss, qui n’est pas protégé par un mot de passe ! Tout ce que j’ai eu besoin de faire, c’est de lui payer une bière.

En tout, ça m’aura coûté deux bières – je ne pouvais pas ne pas l’accompagner –, soit environ 50 GPD.

Cher Kelvin,

Merci, mon pote. Bois une autre bière à ma santé. Je te l’offre.

12

La pancarte disait : « Fermé pour cause d’événement privé. »

— Tu n’étais pas obligé, Billy, commençai-je.

— Tu plaisantes ? Tu as dit que tu avais besoin d’une salle de réunion, eh bien, la voilà.

Je refermai la porte du pub et m’assis à ma place habituelle.

— Tu vas perdre de l’argent.

Il éclata de rire.

— Crois-moi, beauté, tu m’as rapporté bien plus de pognon que je n’en perdrai en une heure de fermeture dans la matinée.

— Merci. D’ailleurs, pendant qu’on y est…, ajoutai-je en tapotant le zinc.

Il remplit une pinte et la fit glisser vers moi.

— Salut ! lança Dale depuis l’entrée. Tu voulais me voir ?

— Ouais, confirmai-je avant d’avaler une gorgée de bière. Comme je n’ai pas envie de raconter plusieurs fois la même histoire, installe-toi en attendant que tout le monde soit là.

— Sérieusement ? râla-t-il. J’ai des trucs plus importants à faire que…

— C’est ma tournée.

— Billy, une pinte de ce que tu as de mieux ! s’enthousiasma-t-il en sautant sur son tabouret.

— Bah, c’est que de la merde reconstituée, s’excusa Billy.

Lene Landvik entra en boitillant sur ses béquilles. Oui, elle n’avait que seize ans, et nous étions dans un bar, mais il n’y a pas d’âge légal pour boire, à Artémis. Il y a des usages, bien sûr, qui se font respecter à coups de poing. Billy pouvait par exemple se permettre de servir une bière à un adolescent de temps en temps ; mais s’il abusait, il risquait de voir débarquer des parents furieux.

Elle s’assit à une table toute proche et posa ses béquilles contre une chaise.

— Comment ça va, petite ?

— Mieux. Ce n’est pas encore ça, mais je vais quand même mieux.

— Un pas à la fois. Voilà ce qu’il faut faire, expliquai-je en levant mon verre. Ne lâche pas l’affaire.

— Merci. Je ne sais pas comment aborder la question, mais… est-ce que Papa vous a payée ? Ou bien, n’a-t-il pas eu le temps… ?

Merde. J’avoue que j’avais prévu de lui en parler, mais pas avant qu’elle ait fini son deuil.

— Euh… non, il ne m’a pas payée, mais ne t’en fais pas pour ça.

— Combien vous devait-il ?

— Lene, nous parlerons de ça plus tard…

— Combien ?

Ah… Le sujet aurait fini par être abordé, de toute façon.

— Un million de GPD.

— Putain ! s’exclama Dale. Un million de GPD !

— Mais je n’ai aucun moyen de le prouver, ajoutai-je en faisant comme si je ne l’avais pas entendu. Tu n’es pas obligée de me croire sur parole.

— Votre parole me suffit. Papa répétait tout le temps qu’il n’avait jamais travaillé avec personne plus honnête que vous. Je transférerai l’argent aujourd’hui.

— Non, je n’ai pas fini le travail. J’étais censée stopper la production d’oxygène de Sanches. Si tu le souhaites, tu me paieras une fois ma mission accomplie. Mais, tu sais, ce n’est plus une question d’argent…

— Je sais, mais un deal est un deal.

— Billy ! appela Dale. À partir de maintenant, tu mettras toutes mes bières sur le compte de Jazz ! Elle est millionnaire !

— Calme-toi. Pour l’instant, je suis loin d’être millionnaire, alors tu paieras tes verres toi-même.

Dale et moi bûmes une autre bière pendant que Lene passait le temps sur son Gadget. Sa vie n’était pas près de redevenir normale, mais au moins pouvait-elle essayer d’être une adolescente comme les autres, scotchée à son téléphone.

Bob Lewis arriva à 10 heures précises.

— Bob.

— Jazz.

— Une bière ?

— Non.

Il s’assit en face de Lene et ne dit plus rien. Les marines savent attendre.

Arriva ensuite Svoboda, les bras chargés d’une boîte de matériel électronique. Il salua l’assemblée d’un geste de la main et entreprit de s’installer. L’imbécile avait apporté un projecteur numérique et un écran enroulable. Il connecta son Gadget et, comme d’habitude avec la technologie, cela ne fonctionna pas. Sans se laisser démonter, il tritura les réglages, aussi heureux qu’un cochon dans sa merde.

Nous attendions encore une personne. Comme les minutes défilaient, je me tournais de plus en plus souvent vers la porte.

— Quelle heure est-il ? demandai-je.

— Il est 10 h 13, répondit Lene en regardant sa montre. Ça n’a rien à voir, mais nous avons un premier quartier de Terre. Ça veut dire qu’elle est en phase croissante.

— C’est bon à savoir.

Enfin, la porte s’ouvrit, et le dernier invité entra en embrassant la salle du regard. Ses yeux se posèrent sur moi.

J’écartai mon verre de bière car je ne buvais jamais en sa présence.

— Bonjour, monsieur Bashara, lança Lene.

Mon père s’avança jusqu’à elle et lui prit la main.

— Mademoiselle Landvik. J’ai été tellement triste d’apprendre la nouvelle. J’ai pleuré pour votre père.

— Merci. Ce n’est pas facile, mais je vais mieux.

— Ammar, dit Bob Lewis en se levant. Heureux de vous revoir.

— De même. La trappe du rover tient-elle le coup ?

— Parfaitement. Il n’y a plus eu de fuite.

— Heureux de l’apprendre.

— Bonjour, Ammar, dit Billy en jetant son torchon sur l’épaule. Je vous sers un jus de fruits ? J’ai quelques arômes en poudre, là-dessous. En ce moment, l’arôme raisin est le plus populaire.

— Vous n’auriez pas plutôt canneberge ?

— Bien sûr !

Billy prit un grand verre et reconstitua du jus de canneberge.

— Monsieur Bashara…, dit Dale en levant son verre.

— Dale…, répondit mon père en lui lançant un regard glacial.

— J’oublie tout le temps : vous me détestez parce que je suis gay, ou parce que je suis juif ?

— Je vous déteste parce que vous avez brisé le cœur de ma fille.

— Ah, ce n’est pas faux, concéda Dale en essuyant la buée de son verre.

Papa s’assit à côté de moi.

— C’est l’histoire d’un musulman qui entre dans un bar…, commençai-je.

Cela ne le fit pas rire.

— Je suis ici parce que tu as dit que tu avais besoin de moi. S’il s’agit d’une beuverie entre amis, je préfère rentrer chez l’imam.

— Non, je…

— Monsieur Bashara ! nous interrompit Svoboda en apparaissant entre nous. Bonjour ! Nous ne nous connaissons pas encore. Je suis Martin Svoboda, un ami de Jazz.

— Vous couchez avec elle ? demanda mon père en lui serrant la main.

— Papa ! protestai-je en levant les yeux au ciel. Je ne fais pas ce genre de chose. Ça va peut-être t’étonner, mais je n’ai couché avec personne dans cette salle.

— C’est une petite salle.

— Elle est bonne, celle-là ! approuva Svoboda. Bref, je voulais juste vous féliciter, parce que vous avez super bien éduqué Jazz.

— Vraiment ?

— Bon, et si nous commencions, plutôt ? intervins-je.

Je m’approchai de l’écran, que Svoboda avait réussi à faire fonctionner. Il réussissait toujours à tout faire fonctionner.

Je pris une profonde inspiration.

— Il s’est passé beaucoup de choses, et certains d’entre vous se posent des questions. Comme Bob, par exemple, qui aimerait bien savoir qui a profité d’une AEV non autorisée pour faire exploser des moissonneuses. Ou mon père, qui se demande pourquoi il est obligé de se cacher chez l’imam depuis une semaine. Installez-vous. Je vais vous dire ce que je sais…

Je leur racontai donc toute cette histoire sordide. Je leur parlai de l’incendie de la fabrique de verre Queensland, de la proposition que m’avait faite Trond, de la manière dont les choses avaient mal tourné et des liens entre ces événements et le double meurtre. Et puis j’évoquai O Palácio, le Gaucher et Jin Chu. Je leur exposai contrat de production d’oxygène de Sanches Aluminium et de la stratégie de Trond pour s’en emparer. Puis je passai la main à Svoboda, qui décrivit la FOSA et son fonctionnement. Enfin, j’expliquai à mon auditoire médusé que des dizaines de mafieux étaient en route pour Artémis.

Lorsque j’eus terminé, un silence absolu s’installa dans le bar.

Dale fut le premier à reprendre la parole.

— Je pense que nous sommes tous d’accord pour dire que c’est un sacré merdier, mais quelques dizaines de malfrats ne peuvent pas prendre le contrôle d’Artémis. Putain ! on a eu des bagarres plus grosses que ça dans nos pubs.

— Nous ne sommes pas dans un film de gangsters, rétorquai-je. Ils ne vont pas débarquer ici pour nous fendre le crâne. Ils se contenteront de surveiller Sanches Aluminium pour protéger le contrat électricité contre oxygène. Nous avons une petite fenêtre pour agir avant qu’ils arrivent.

— J’imagine que tu nous as forcément concocté quelque chose d’illégal, intervint mon père.

— Oh, oui.

— Dans ce cas, ce sera sans moi, dit-il en se levant.

— Papa, c’est ma seule chance de rester en vie.

— Ridicule. Nous pourrions retourner sur Terre. Mon frère, à Tabouk, nous…

— Non, Papa, l’interrompis-je en secouant la tête. Je ne fuirai pas. L’Arabie saoudite, c’est chez toi, mais ce n’est pas chez moi. Il n’y a rien pour moi, là-bas, à part les affres de la pesanteur terrestre. Artémis est ma maison. Je ne partirai pas, ni ne laisserai des mafieux prendre les rênes de ma ville.

Il se rassit en me lançant un regard noir. Il restait, donc ; c’était déjà ça.

— Parle-leur du plan ! s’enthousiasma Svoboda. Tous les visuels sont prêts !

— D’accord, d’accord. Affiche-nous les schémas.

Il tapota plusieurs fois sur son Gadget, et le projecteur afficha des plans architecturaux. « Bulle fonderie Sanches Aluminium : analyse métallurgique », pouvait-on lire dans un coin.

— La bulle de la fonderie est beaucoup plus petite que celles de la ville, expliquai-je en désignant l’écran. Elle ne mesure que trente mètres de diamètre. Toutefois, elle possède une double coque, comme les autres. Partout où il y a des humains, la KSC exige la présence d’une double coque. (Je m’approchai de l’écran et poursuivis en montrant des détails de la structure.) Ici, nous avons la salle de contrôle. On y trouve une large baie vitrée donnant sur les installations, ce qui m’obligera à être très discrète.

— Cette salle de contrôle est-elle autonome ? Possède-t-elle sa propre atmosphère ? demanda mon père.

— Non, elle partage l’atmosphère de l’installation tout entière. Les employés doivent descendre très régulièrement au niveau principal, et un sas les ralentirait. Enfin, c’est mon interprétation. En cas de problème, ils ont un abri pressurisé dans la salle de contrôle. Ou bien le train, s’il est arrimé.

— Bien. Continue…

— Les broyeurs sont à l’extérieur, et le sable arrive par ce sas, avant de descendre au niveau inférieur. Une centrifugeuse fait le tri entre l’anorthite et les autres minéraux. Des anodes se chargent alors du frittage. De là, le minerai remonte au niveau supérieur, jusqu’à la fonderie. (Je tapotai un grand rectangle au centre du schéma.) C’est là que la magie intervient. La fonderie sépare les éléments qui constituent l’anorthite en utilisant une quantité énorme d’électricité.

— Le processus Cambridge FFC, précisa Svoboda. C’est génial ! L’anode est plongée dans un bain de chlorure de calcium, et l’électrolyse arrache littéralement les atomes d’un coup sec ! Oh, et comme les cathodes en carbone s’érodent, ils doivent constamment les refritter avec le carbone qu’ils récupèrent dans le CO2 généré par le processus. Ils se servent d’une partie de la poudre d’aluminium pour produire du carburant de fusée, mais le reste…

— Du calme, du calme, l’interrompis-je. Pour faire court, je vais m’introduire là-dedans et provoquer la fonte de la fonderie elle-même.

— Fondre une fonderie ! Putain, c’est génial !

— Comment comptes-tu t’y prendre ? me demanda Dale.

— Je vais suralimenter le radiateur en énergie. Le bain est à 900 °C, normalement ; mais si je parviens à le faire monter jusqu’à 1 400 °C, l’enceinte de confinement en acier fondra, le bain de sel surchauffé s’échappera et détruira tout dans la bulle.

— À quoi te servira cet acte de vandalisme mesquin ? demanda mon père, les sourcils froncés.

Primo, ce ne sera pas un acte de vandalisme mesquin, mais du vandalisme extrême. Secundo, une fois sa fonderie détruite, Sanches ne sera plus en mesure de produire de l’oxygène, et le contrat avec la ville deviendra caduc. C’est là que Lene intervient.

La jeune fille s’agita comme tout le monde se tournait vers elle.

— Euh, ouais… Mon père avait… Enfin, je dispose d’assez d’oxygène pour alimenter Artémis pendant un an. Je proposerai à la ville un nouveau contrat dès que Sanches ne sera plus en mesure de respecter les termes du sien.

— Ngugi le signera sans discuter, assurai-je. Elle souhaite débarrasser Artémis d’O Palácio tout autant que nous.

— Pourquoi est-ce que je participerais à un projet de ce genre ? demanda Bob avec un reniflement méprisant.

— Merde, Bob ! Je n’ai aucune intention de perdre mon temps à essayer de convaincre qui que ce soit. Si vous ne comprenez pas pourquoi nous devons faire ce que nous allons faire, grattez-vous la tête, vous finirez peut-être par comprendre.

— Enfoirée…

— Eh ! lança mon père en adressant au marine baraqué un regard qui le calma aussitôt.

— Il a raison, Papa. Artémis a besoin d’une enfoirée, et je viens d’être enrôlée malgré moi. (Je m’avançai jusqu’au milieu de la salle.) Le moment est venu de décider quel genre de ville nous voulons qu’Artémis devienne. Soit nous agissons immédiatement, soit nous acceptons que notre ville tombe dans l’escarcelle de la mafia et y reste pour des générations. Il ne s’agit pas d’un scénario théorique. Ils ont cramé une fabrique, assassiné deux personnes. Il y a une énorme quantité d’argent en jeu ; ils ne lâcheront pas le morceau si facilement.

» Rien de nouveau sous le soleil. New York, Chicago, Tokyo, Moscou, Rome, Mexico… toutes ces villes ont connu des moments difficiles avant de parvenir à éradiquer leurs syndicats du crime. Et je ne parle que des histoires qui se sont bien terminées. De gros morceaux de l’Amérique du Sud sont toujours contrôlés par les cartels. Essayons d’éviter ça à notre ville. Soignons ce cancer avant qu’il se propage. (Je regardai chacun d’entre eux dans les yeux.) Je ne vous demande pas de faire ça pour moi, mais pour Artémis. Nous n’avons pas le droit de laisser O Palácio gagner. C’est notre dernière chance. Ces hommes de main vont arriver avec une véritable armée. Une fois qu’ils seront là, nous ne pourrons plus stopper la production d’oxygène de Sanches. La fonderie sera mieux gardée que Fort Knox.

Je m’interrompis brièvement au cas où quelqu’un aurait voulu contester ce fait. Mais non.

— Bien. Nous avons beaucoup de choses à préparer, alors ne perdons pas de temps. Bob, vous êtes un marine. Vous avez passé la moitié de votre vie à protéger les États-Unis ; mais aujourd’hui, Artémis est votre maison, et elle est en danger. La protégerez-vous ?

Je vis sur son visage que j’avais touché ma cible.

Je m’approchai de mon père.

— Papa, fais-le parce qu’il n’y a pas d’autre manière de sauver ta fille.

— C’est vicieux, comme tactique, Jasmine, protesta-t-il en faisant la moue.

— Dale, dois-je réellement t’expliquer pourquoi tu dois nous aider ?

Pour ne pas répondre tout de suite, Dale fit signe à Billy de lui servir une autre bière.

— Comme tu n’es pas tout à fait une enfoirée, j’imagine que tu as prévu quelque chose pour éviter aux employés d’être blessés…, dit-il.

— Comment comptez-vous vous y prendre pour entrer dans la bulle, intervint Bob en levant la main. La sécurité de Sanches est excellente.

— Et le système de sécurité ? enchérit Svoboda. J’ai examiné les plans envoyés par ton copain terrien. La fonderie est équipée de trois systèmes de contrôle de la température redondants et d’un bouchon de sécurité en cuivre.

— Et qu’est-ce que je viens faire dans cette histoire ? s’enquit mon père. Pourquoi as-tu besoin de moi ?

— D’accord, d’accord, calmez-vous. (Je levai les mains devant moi.) Je vais répondre à toutes vos questions, mais il faut d’abord que je sache : tout le monde est-il convaincu ? Acceptez-vous tous de monter à bord ?

Le silence, de nouveau. Billy s’interrompit dans son travail pour observer les réactions des autres.

— Je ne suis pas convaincu que vous ayez raison, lança Bob, mais je refuse qu’Artémis connaisse l’avenir que vous décrivez. Et puis, ils ont tué deux des nôtres. Je suis avec vous.

— Moi aussi, dit Papa en hochant la tête.

— Et moi aussi, bien sûr ! J’adore l’aventure ! claironna Svoboda.

— Moi aussi, opina Lene. Enfin, je veux dire… j’en suis. Pour l’aventure, je ne sais pas.

— Je te suis, et on en finit une fois pour toutes avec les conneries du passé, proposa Dale. On ne parle plus de Tyler, ni de ma culpabilité.

— Je ne peux pas simplement décider de ne plus être en colère, regrettai-je, le front plissé.

— Non, mais tu peux arrêter de te vautrer dans le ressentiment. Et tu peux aussi me parler comme à un être humain normal. (Il sirota sa bière sans cesser de me regarder dans les yeux.) Ce sera mon prix.

— D’accord…

J’ignorais comment j’allais m’y prendre mais, pour le bien de cette ville, je rangerais ma fierté dans ma poche.

***

Bob mit à profit sa taille et son allure martiale pour nous frayer un chemin dans le Port des entrées. Mon père et moi le suivions en poussant un chariot rempli de matériel de soudure.

Je repérai Rossinante sur sa place de parking. Je ne m’en étais pas servie dernièrement, faute de temps pour les livraisons dans le chaos qu’était devenue ma vie. Le petit véhicule m’avait manqué. Quand tout serait terminé, je retrouverais peut-être l’occasion de le conduire pour le plaisir.

Bob nous guida vers un coin de la vaste salle du port où il avait dressé des cloisons mobiles. Il nous montra notre atelier provisoire.

— J’espère que ça suffira, dit-il en désignant l’abri pressurisé qui trônait au milieu. C’est le plus gros que j’aie trouvé.

L’abri cylindrique était pourvu d’une unique écoutille manuelle et de quatre réservoirs d’air. À l’arrière, des batteries étaient censées alimenter les ventilateurs internes et le système chimique d’absorption de CO2. Au-dessus de l’écoutille un panneau disait : « Capacité max 4 personnes. Autonomie max 72 heures. »

— Où l’avez-vous trouvé ? demanda mon père avec circonspection.

— Chez moi. C’est l’abri pressurisé de ma famille.

— Merde ! vous n’étiez pas obligé de faire ça, lui dis-je.

— Ammar n’aurait pas voulu que j’en vole un. Il vous suffira de m’en acheter un autre.

— Certes…

Je n’aurais pas le choix, apparemment. Encore quelques milliers de GPD en moins dans ma poche.

Papa inspecta l’abri de son œil expérimenté. Il en fit le tour, examinant le moindre détail.

— Ça ira.

— Parfait, approuva Bob. Je vous laisse. Appelez-moi si vous avez besoin d’autre chose.

Bob disparut. Mon père et moi nous retrouvâmes en tête à tête.

— Comme au bon vieux temps, hein ? commençai-je en prenant un masque de soudeur dans le chariot. Ça fait un bail qu’on n’a pas bossé ensemble.

— Neuf ans, précisa-t-il en me lançant une combinaison. Enfile ta tenue de sécurité. En entier.

— Papa, il fait super chaud dans cette combinaison et…

Il m’interrompit d’un regard, comme lorsque j’avais seize ans. À contrecœur, j’enfilai la combinaison et me mis à suer instantanément. Fait chier !

— Par quoi on commence ? m’enquis-je.

Il sortit du chariot un lourd paquet de plaques d’aluminium.

— On découpera le trou à l’arrière. Il faudra déplacer les réservoirs et les batteries, mais ce ne sera pas un problème.

— Et après ? insistai-je en mettant le masque. Comment fait-on pour le point de connexion ?

Il posa les plaques contre l’abri.

— Nous allons souder ces plaques autour du trou pour créer un genre de rebord.

Je soulevai l’une des plaques et avisai le nom du fabricant embossé dans un coin.

— C’est amusant, tiens. Elles viennent de chez Sanches Aluminium.

— Ils produisent du matériel de qualité.

Landvik Aluminium produira du matériel de qualité aussi, affirmai-je en reposant la plaque. Les joints d’angle tiendront-ils dans le vide ?

— Il n’y aura pas d’angle, rétorqua-t-il en débouchant un marqueur. On va ramollir les plaques avec une flamme diffuse pour leur faire épouser les contours de l’abri et en faire un cylindre. De combien de plaques aurons-nous besoin ? me demanda-t-il en me regardant fixement.

Avec Papa, tout devenait toujours prétexte à un putain de quiz.

— Eh bien, le rayon de la courbure des plaques ne doit pas dépasser cinquante centimètres, alors je dirais six.

— Oui, six plaques devraient suffire, mais nous en mettrons huit, par sécurité. Passe-moi le mètre à ruban, s’il te plaît.

Je le lui tendis ; il mesura et marqua soigneusement des points sur l’abri.

— Je sens que je vais bientôt avoir droit à une leçon de vie…, marmonnai-je au bout d’un moment.

— Tu es adulte, et je n’ai aucune leçon à te donner.

— J’imagine que les piques du genre passif-agressif vont continuer à pleuvoir par intermittence. Tu aurais tort de te priver.

— Je n’ai jamais fait semblant d’approuver tes choix, Jasmine, dit-il en se redressant. Rien ne m’y oblige, d’ailleurs. Et je n’essaie pas non plus de te contrôler. En tout cas, je ne le fais plus depuis que tu as quitté la maison. Ta vie t’appartient.

— Hourra !

— Tu t’es retrouvée dans une situation terrible. De deux maux, j’ai choisi le moindre. Voilà pourquoi j’ai accepté de t’aider. De toute ma vie, je n’avais encore jamais enfreint la loi.

— Je suis désolée de t’avoir entraîné là-dedans, m’excusai-je avec une grimace et en contemplant mes pieds.

— Ce qui est fait est fait. Maintenant, mets ton masque et donne-moi une tête de coupe.

J’abaissai ma visière, pris dans le chariot l’outil qu’il me demandait et le lui tendis. Il fixa la tête, la vérifia deux fois. Puis il examina méticuleusement les robinets de mélange de gaz et, enfin, vérifia la tête une dernière fois.

— Que se passe-t-il, Papa ? Tu es lent comme de la morve, aujourd’hui.

— Je suis minutieux, c’est tout.

— Tu te fiches de moi ? Je t’ai déjà vu allumer un chalumeau d’une main et régler ton mélange de gaz de l’autre, l’air de rien. Pourquoi tu…

Oh ! Je me tus.

Ce n’était pas un travail ordinaire. Le lendemain, la vie de sa fille dépendrait de la qualité de ses soudures. Lentement, je compris que ce projet était le plus important de toute sa vie de soudeur. Tout devrait être parfait, absolument parfait, et tant pis si cela prenait la journée.

Je reculai et le laissai travailler. Après de nouvelles vérifications fastidieuses, il se lança. Je l’assistai du mieux que je pus. Nous avions nos différends mais, quand il s’agissait de soudure, il était le maître et moi l’apprentie.

Très peu de gens peuvent quantifier l’amour que leur père leur porte, et j’en faisais partie. Alors qu’il aurait pu terminer son travail en quarante-cinq minutes, mon père s’affaira pendant trois heures et demie. Il m’aimait donc 4,66 fois plus que n’importe qui d’autre.

C’était bon à savoir.

***

Assise sur le lit de Svoboda, je le regardais s’installer.

Il y en avait vraiment partout. En plus de son moniteur de bureau, il avait fixé quatre écrans au mur.

Il pianota sur son clavier et, comme par magie, tous les moniteurs vinrent à la vie.

— Tu en fais un peu trop, non ?

— Deux caméras sur ta combinaison d’AEV, expliqua-t-il sans cesser de taper. Deux sur celle de Dale. Et j’ai besoin d’un moniteur pour les diagnostics. Ça fait cinq écrans en tout.

— Plusieurs fenêtres ouvertes sur un même moniteur auraient suffi.

— Pff… Philistine, va.

Je m’affalai sur le dos et poussai un soupir.

— Sur une échelle de 1 à « envahir la Russie en hiver », à quel point ce plan est-il débile ?

— C’est super, super risqué, mais je ne vois pas ce que tu pourrais faire d’autre. En plus, ajouta-t-il en se tournant vers moi, un grand sourire aux lèvres, tu as ton propre Svoboda sous la main ; alors, comment pourrais-tu échouer ?

— D’accord, lâchai-je en pouffant, mais ai-je bien pensé à tout ?

— Probablement pas, concéda-t-il dans un haussement d’épaules. Mais j’ai beau me creuser les méninges, je ne pense à rien d’autre.

— Ça veut dire beaucoup pour moi. Tu es du genre consciencieux.

— Enfin, si, il y a un truc.

— Merde. Quoi ?

— Ou plutôt la moitié d’un truc. (Il se tourna vers son moniteur et afficha le plan de la bulle de Sanches Aluminium.) Le réservoir de méthane m’embête un peu.

— Je t’écoute…

Je m’approchai et me penchai sur son épaule. Mes cheveux lui chatouillaient un peu le visage, mais il ne sembla pas le remarquer.

— Il y a des milliers de litres de méthane liquide, ici.

— Qu’est-ce qu’ils en font ?

— Le carburant de fusée qu’ils produisent contient 1 % de méthane. Il sert de régulateur de combustion. Ils le font venir de la Terre dans des cuves énormes.

— Qu’est-ce qui t’inquiète, là-dedans ?

— Il est inflammable. Je veux dire gravement inflammable. Et là, poursuivit-il en montrant le schéma, tu as un gros réservoir vertical d’oxygène pur.

— Auquel on va ajouter la tonne d’acier fondu que je vais répandre dans la structure. Tu crois que ça pourrait mal tourner ?

— Ben ouais. Ça ne devrait pas être un problème, tu me diras. Le temps que la fonderie se liquéfie, il n’y aura plus personne dans le coin.

— Ouais, et si les cuves fuient et explosent, tant mieux ! Ça fera encore plus de dégâts !

— Sans doute. (Il ne paraissait pas convaincu.) Mais ça m’emmerde. Ce n’est pas dans notre plan, et je n’aime pas l’imprévu.

— Si c’est ce que tu envisages de pire, on est plutôt bien partis.

— Probablement.

— Je me demande si je vais pouvoir dormir cette nuit…, songeai-je à voix haute en m’étirant.

— Tu restes ici ?

— Je ne crois pas. Ngugi ne me balancera pas une nouvelle fois. Au fait, je t’ai dit que c’était une salope ?

— C’est venu dans la conversation, oui.

— Bref, personne ne me retrouvera grâce à mon Gadget, donc je peux prendre une chambre d’hôtel. Je vais sans doute passer la nuit à gamberger. Je ne voudrais pas t’empêcher de dormir.

— D’accord.

Je crus percevoir une pointe de déception dans sa voix. Sans trop savoir pourquoi, je posai les mains sur ses épaules.

— Merci d’être à mes côtés. Ça compte beaucoup pour moi.

— Pas de problème, dit-il en se retournant vers moi. Je serai toujours là pour toi, Jazz.

Nous nous regardâmes pendant quelques secondes.

— Au fait, reprit-il, tu as essayé le préservatif ?

— Merde, Svoboda !

— Ben quoi, j’attends toujours ton avis.

Je m’en allai, dépitée.

***

L’énorme porte du sas réservé au fret s’ouvrit lourdement, révélant le paysage lunaire désolé.

Dale vérifia un cadran du panneau de contrôle du rover.

— La pression est bonne, le mélange d’air est parfait, l’absorption de CO2 est en mode automatique.

Je jetai un coup d’œil aux écrans situés devant moi.

— Batteries à 100 %, diagnostic moteur au vert et cinq sur cinq pour les communications.

— Sas du Port des entrées, lança-t-il en agrippant le manche à balai. Demande permission de sortie.

— Permission accordée, résonna la voix de Bob dans l’intercom. Prenez bien soin de mon rover, Shapiro.

— Promis.

— Tâchez de ne pas foirer, Bashara.

— Je vous emmerde.

Dale coupa le micro et me lança un regard assassin.

— Tu sais quoi, Jazz ? Nous allons fouler aux pieds toutes les règles écrites et orales de la guilde. Si nous nous faisons attraper, Bob et moi allons être virés. Pour toujours. Nous risquons notre gagne-pain. Tu pourrais essayer d’être un peu plus reconnaissante, putain !

Je réactivai le micro.

— Euh… merci, Bob. Pour… tout.

— Entendu, crachota le haut-parleur.

Dale démarra le rover et sortit du sas sur le régolite lunaire. Je m’attendais à être secouée dans tous les sens, mais les amortisseurs du véhicule étaient efficaces. D’autant que la zone dans laquelle nous roulions avait été aplanie et lissée à force d’être sillonnée dans tous les sens.

Le rover de Bob était tout simplement le meilleur de tous. On était loin du simple buggy aux sièges trop petits pour des passagers en combinaison d’AEV. Il était spacieux, entièrement pressurisé, et embarquait assez de réserves et d’énergie pour des jours. Nos deux combinaisons étaient soigneusement suspendues à des supports. Il y avait même un sas compartimenté à l’arrière ; aussi l’habitacle n’était-il jamais dépressurisé lorsque quelqu’un devait effectuer une sortie.

Dale conduisait en regardant droit devant lui. Il refusait ne serait-ce que de me jeter un coup d’œil.

— Tu sais quoi ? commençai-je. C’est la guilde qui représente une menace pour ta vie, pas moi. Toutes ces conneries protectionnistes ne sont pas forcément la solution.

— Tu as sans doute raison. Nous devrions laisser tout le monde jouer avec les sas. Je suis sûr qu’on peut avoir confiance en des gens inexpérimentés, ils ne risquent pas de détruire la ville en appuyant sur le mauvais bouton.

— Dale, s’il te plaît ! La guilde pourrait s’occuper de la gestion des sas et laisser les gens gérer leurs AEV seuls. Sauf qu’elle est jalouse de son monopole parce qu’elle est avide de pognon. Les maquereaux sont passés de mode depuis longtemps, tu sais ?

Il eut un ricanement amer et incontrôlé.

— Nos discussions politiques me manquaient, tiens.

— À moi aussi.

Je consultai l’heure. Nous avions un emploi du temps assez serré, mais, jusque-là, nous étions dans les temps.

Nous virâmes au sud-est et prîmes la direction de la Berme, à un kilomètre. En rover, ce n’était pas très loin ; à pied, ç’aurait été une très longue marche, surtout en traînant notre abri pressurisé modifié.

Celui-ci produisait un fracas métallique sur le toit, comme nous roulions sur un terrain plus accidenté. Nous levâmes les yeux de concert vers la source du bruit, puis nos regards se croisèrent.

— Il est bien sanglé, rassure-moi ? s’enquit-il.

— Tu étais là quand nous l’avons attaché, lui fis-je remarquer.

« Clong ! »

Je grimaçai.

— S’il tombe, on ira le ramasser, dis-je. Ça nous coûtera du temps que nous n’avons pas, mais on se dépêchera.

— Et on croisera les doigts pour qu’il soit en un seul morceau.

— Ne t’inquiète pas pour ça. C’est mon père qui a effectué les soudures. Elles dureront plus longtemps que le soleil.

— À propos de soudure, tu te sens capable de faire les prochaines ?

— Ouais.

— Et si tu n’y arrives pas ?

— Je mourrai. Je suis donc bien décidée à les réussir, comme tu l’imagines.

— Accroche-toi, me prévint-il en tournant légèrement vers la gauche. On passe par-dessus le conduit.

Le conduit qui transportait l’oxygène tout frais produit par la fonderie vers la bulle Armstrong se déroulait au sol.

Sur Terre, personne ne serait assez bête pour transporter de l’oxygène sous pression dans un pipeline, mais, sur la surface lunaire, il n’y a rien à brûler. Et puis, sur Terre, on enterre le plus souvent les pipelines pour les préserver de la météo, des animaux et de ces idiots d’humains. Ici, nous ne faisons rien de tout cela. Pourquoi se fatiguer ? Nous n’avons ni intempéries, ni animaux. Quant aux idiots d’humains, ils sont presque tous confinés dans l’enceinte de la ville.

L’avant, puis l’arrière du rover passèrent doucement par-dessus le conduit.

— Ce n’est pas dangereux ? demandai-je. Passer sur de l’oxygène sous pression, comme ça… ?

— La paroi du pipeline a huit centimètres d’épaisseur, expliqua Dale en réglant un des moteurs-roues. Même si on le voulait, on ne lui ferait pas grand mal.

— J’ai du matériel de soudure. Je pourrais lui faire grand mal, si je le voulais.

— Tu sais que tu es une petite merdeuse tatillonne ?

— Je sais.

Je levai les yeux vers le hublot du toit. La Terre était suspendue dans le ciel. Ou plutôt une demi-Terre, comme l’avait dit Lene.

Nous étions suffisamment loin de la ville, désormais, et le terrain était totalement naturel. Dale zigzaguait entre les rochers.

— Tyler te dit coucou, au fait.

— Salue-le de ma part.

— Il se soucie réellement de…

— Ta gueule.

Mon Gadget sonna. Je l’enfonçai dans une prise du tableau de bord, et il se connecta au système audio du rover. Eh oui, le rover possédait un système audio. Bob aimait voyager avec style.

— Yo.

— Yo, Jazz, répondit Svoboda. Vous en êtes où ? Je ne reçois aucune image.

— Nous sommes en route. Les caméras des combinaisons ne sont pas actives. Mon père est là ?

— Ouais, juste à côté de moi. Dites bonjour, Ammar !

— Salut, Jasmine. Ton ami est… intéressant.

— On s’habitue, promis-je. Dis bonjour à Dale.

— Non.

Dale eut un reniflement méprisant.

— Rappelez-moi quand vous serez équipés, lança Svoboda.

— Ça marche. À plus.

Je raccrochai.

— Eh ben, ton père me déteste vraiment, regretta Dale en secouant la tête. Et ce n’est pas à cause de Tyler. Il me haïssait déjà avant.

— Pas pour les raisons que tu imagines. Je me rappelle le jour où je lui ai dit que tu étais gay. J’ai cru qu’il allait se mettre en colère, mais ça l’a soulagé. Je me souviens même de son sourire.

— Hein ?

— À partir du moment où il a compris qu’on ne couchait pas ensemble, il t’a eu à la bonne. Et puis, tu m’as piqué mon petit ami et…

— Ah.

Nous gravîmes une petite crête et nous retrouvâmes face à la plaine. La Berme se dressait à une centaine de mètres. Juste derrière se trouvaient le complexe de réacteurs et la bulle de la fonderie Sanches.

— Nous y serons dans une quinzaine de minutes, annonça Dale, qui lisait apparemment dans mes pensées. Tu as le trac ?

— Je chie dans mon froc.

— Bien. Je sais que tu te crois super forte en AEV, mais n’oublie pas que tu as été recalée à l’examen.

— Merci pour ces paroles d’encouragement.

— Je veux simplement te dire que, quand il s’agit d’AEV, on n’est jamais trop humble.

— Crois-moi, rétorquai-je en regardant dehors, les événements de la semaine écoulée m’ont appris l’humilité.

13

J’avisai le dôme argenté de la bulle de la fonderie. Une nouvelle fois.

Ma visite précédente remontait à six jours seulement, mais j’avais l’impression de me remémorer un passé lointain. Bien sûr, ce serait différent, cette fois. Il n’y aurait qu’une moissonneuse sur le terrain, mais je m’en fichais, je n’étais pas venue pour elle. Les moissonneuses, ce n’était plus du tout tendance.

Dale s’arrêta devant la bulle, fit demi-tour, puis recula vers la paroi en aluminium.

— Distance ? demanda-t-il.

Je vérifiai sur le moniteur.

— Deux mètres quarante.

Les radars de recul sont facultatifs sur Terre, mais sur la Lune, ils sont d’une importance capitale. Cogner son habitacle pressurisé peut avoir des conséquences fâcheuses. Cela peut conduire à un décès imprévu.

Satisfait, Dale serra le frein à main.

— Bien. Prête à t’équiper ?

— Prête.

Nous sortîmes de nos sièges et rampâmes vers l’arrière du véhicule. Nous nous déshabillâmes, ne gardant que nos sous-vêtements. (Quoi ? Il faudrait que je sois timide en présence d’un gay ?) Ensuite, nous revêtîmes nos habits réfrigérés. Dehors, la lumière du jour aurait pu faire bouillir de l’eau, d’où l’usage d’un système de refroidissement.

Vint ensuite le tour des combinaisons d’AEV. J’aidai Dale à enfiler la sienne, et il m’aida à passer la mienne. Enfin, nous effectuâmes des tests de pression, des tests de réservoirs, des tests d’affichage et j’en passe.

Une fois toutes les vérifications terminées, nous nous préparâmes à sortir.

À condition de se serrer un peu, il y avait de la place pour deux dans le sas du rover. Nous scellâmes l’écoutille.

— Prête pour la dépressurisation ? me demanda Dale par radio.

— Prête à montrer que je ne suis pas prête.

— Ha ! ha ! très drôle. On ne plaisante pas avec le protocole.

— Ce serait comme de lâcher un énorme pet, en fait…

— Jazz !

— J’ai compris, j’ai compris. Prête pour la décompression !

Il tourna une roue et l’atmosphère s’échappa du sas, disparut dans le vide, à l’extérieur. Pas besoin de haute technologie ni de systèmes de pompes complexes. Ce n’était pas comme si l’oxygène était rare. Grâce à la fonderie, Artémis en avait tellement que nous ne savions pas quoi en faire.

Enfin, pour le moment ! (Rire diabolique et sardonique…)

Dale tourna la poignée, poussa l’écoutille et sortit. Je le suivis aussitôt.

Grâce à de petites échelles, nous escaladâmes chacun un côté de la carrosserie et entreprîmes de détacher notre chargement. Lorsque ce fut fait, nous soulevâmes l’abri modifié et le descendîmes sur le sol.

Comme il pesait dans les cinq cents kilos, nous nous employâmes à le poser en douceur.

— Essaie de ne pas mettre trop de poussière sur le rebord soudé par mon père.

— Entendu.

Papa avait fait un sacré boulot. On reconnaissait à peine l’abri. Il y avait un grand trou à l’arrière, entouré d’un cylindre d’aluminium mesurant cinquante centimètres de hauteur. On aurait presque dit une tuyère. D’aucuns pensent sans doute que percer un gros trou dans un habitacle pressurisé n’est pas une bonne idée. Eh bien, ils ont raison.

Je grimpai sur le toit du rover pour récupérer mon matériel de soudure.

— Prêt à le réceptionner ?

Dale se positionna en dessous et tendit les bras.

— Prêt.

Je lui passai les bouteilles, les chalumeaux, le ceinturon à outils et les autres accessoires dont j’aurais besoin pour accomplir ma mission. Il les posa soigneusement sur le sol, après quoi, je sortis un énorme sac de son container dédié.

— Et maintenant, le tunnel gonflable, annonçai-je en poussant le sac.

Dale le rattrapa et le posa.

Je sautai du toit et atterris à côté de lui.

— Tu ne devrais pas sauter de si haut, me reprocha-t-il.

— Tu ne devrais pas baiser les petits copains des autres.

— Jazz !

— Je sens que je pourrais assez facilement m’habituer à notre nouvelle relation. Allez, aide-moi à trimballer toute cette merde jusqu’à la bulle.

— Oui, oui.

Ensemble, nous portâmes ou traînâmes le matériel jusqu’au dôme composé de triangles équilatéraux de deux mètres de côté. Au niveau du sol, la paroi était verticale. Je choisis un triangle raisonnablement propre, que je frottai à l’aide d’une brosse métallique. Il n’y a pas d’intempéries, sur la Lune, mais il y a de l’électricité statique ; aussi la fine et omniprésente poussière colle-t-elle à toutes les surfaces, même très faiblement chargées.

— Voilà. Aide-moi à mettre l’abri en position.

— Ça marche.

Nous soulevâmes l’abri modifié et l’approchâmes de la bulle, puis nous pressâmes le rebord en aluminium contre le triangle sélectionné et fîmes descendre l’abri doucement jusqu’au sol.

— Putain, mon père est vraiment un bon.

— Waouh.

Le résultat était quasi parfait. Bon, d’accord, il s’agissait simplement de poser l’objet contre une surface plane, mais quand même… Il y avait un écart maximal de moins d’un millimètre entre le rebord et la paroi de la bulle.

J’examinai l’affichage de mon avant-bras, qui n’était qu’une version externe – et plutôt classe, il est vrai – de mon Gadget. N’étant pas conçu pour supporter les conditions extérieures, ce dernier était en sécurité dans la combinaison. Je tapai sur quelques boutons pour appeler.

— Yo, Jazz, répondit Svoboda. Ça roule, ma poule ?

— Pour l’instant, ouais. Tu reçois les images comme il faut ?

— Absolument. Les images transmises par les caméras de vos combinaisons s’affichent sur mes moniteurs.

— Faites attention, là-bas, entendis-je mon père nous conseiller.

— Je ferai très attention, le rassurai-je. Ne t’en fais pas. Dale, tu reçois l’audio du téléphone ?

— Affirmatif.

Je retournai devant le rebord en aluminium soudé par mon père pour le lui montrer.

— Tu vois, ton rebord est vraiment bien aligné. Vraiment, vraiment bien.

— Mmh…, fit mon père. Je vois un peu de jour, mais tu ne devrais pas avoir de mal à le boucher.

— Papa, dans le genre travail de précision, je crois que je n’ai jamais vu un…

— Au boulot, maintenant, m’interrompit-il.

J’allai chercher les bouteilles d’oxygène et d’acétylène, et fixai la tête du chalumeau.

— Bien, dit mon père. Tu sais comment allumer une flamme dans le vide ?

— Bien sûr, répondis-je.

Je n’avais aucune envie de lui révéler comment j’avais appris à le faire quelques jours plus tôt. J’augmentai considérablement la part d’oxygène dans mon mélange, générai une étincelle et stabilisai la flamme.

Sur les moissonneuses, je m’étais contentée de joints très rudimentaires. J’avais simplement besoin qu’ils supportent la pression avant d’exploser. Ces soudures-ci seraient bien plus compliquées à réaliser. Pour mon père, cela aurait été très facile, mais comme il n’y connaissait rien en AEV, nous devions nous répartir les rôles.

— La flamme me semble bien, commenta-t-il. Commence par le sommet et laisse le métal fondu couler vers le bas. La tension de surface le maintiendra dans la jointure.

— Et la pression générée par les gaz ? demandai-je. Va-t-elle projeter des gouttelettes à l’intérieur ?

— Oui, mais très peu. Il n’y a pas de forces tourbillonnantes dans le vide, juste la pression de la flamme elle-même.

Je posai une tige d’aluminium contre le sommet du cylindre soudé par mon père et pointai la flamme dessus. Je me sentais un peu gauche, dans ma combinaison, mais je me débrouillais. Une perle de métal fondu se forma à l’extrémité de la tige, se détacha et, comme mon père l’avait prédit, s’écoula dans l’interstice et le boucha.

Par habitude, j’appliquai la flamme sur la partie soudée pour que le métal reste liquide.

— C’est inutile, lança mon père. Le métal restera liquide plus longtemps que tu ne le penses. Il n’y a pas d’air pour évacuer la chaleur. Il s’en diffusera un peu à travers le métal, mais le changement d’état absorbera la majeure partie de l’énergie. Elle ne pourra pas rayonner trop loin.

— D’accord, je te crois sur parole.

Je pointai de nouveau la flamme sur la tige d’aluminium.

Dale se tenait à quelques mètres de moi, prêt à intervenir pour me sauver la vie.

L’histoire se répétait. J’étais encore une fois en train de faire fondre du métal dans le vide. Si une gouttelette transperçait ma combinaison, ma vie serait entre les mains de Dale. En cas de fuite, il lui faudrait me porter jusqu’au sas du rover. Je ne pourrais pas m’y rendre seule, vu que je serais occupée à mourir d’asphyxie.

Portion par portion, je soudai le rebord à la paroi de la bulle. Papa me disait quand j’allais trop vite ou trop lentement. Enfin, j’arrivai à mon point de départ.

— Ah ! Il est temps de procéder à un test de pression ! m’enthousiasmai-je.

— Pas encore, intervint mon père. Refais un tour complet et recouvre complètement le premier joint.

— Tu te fiches de moi ?! Papa, cette soudure est super solide !

— Recouvre-moi ce joint, dit-il fermement. Tu n’es pas pressée, seulement impatiente.

— Je suis pressée ! Je dois avoir terminé avant le changement d’équipe.

— Recouvre. Ce. Joint.

Je grognai comme une adolescente ; Papa avait ce pouvoir sur moi.

— Dale, file-moi d’autres tiges.

— Non.

— Hein ?

— Tant que tu auras ce chalumeau dans la main, je ne te quitterai pas des yeux, je ne m’éloignerai pas à plus de trois mètres de toi et je n’aurai rien dans les mains.

Je grognai encore plus fort.

Cela me prit vingt minutes supplémentaires, mais je refis le tour du joint sous la surveillance vigilante de mon père.

— Beau travail, finit-il par dire.

— Merci.

Il avait raison, j’avais fait du beau travail. À présent, l’abri pressurisé était parfaitement soudé à la paroi de la bulle qui contenait la fonderie. Il ne me restait plus qu’à entrer dans l’abri pour découper un trou dans la coque, et j’aurais mon sas pirate.

Je posai le chalumeau sur un caillou et montrai bien à Dale que j’avais les mains vides. Comme j’étais en sécurité – il avait des attentes importantes en la matière –, il s’éloigna vers le tunnel gonflable.

Accordéon doté aux deux extrémités de connecteurs pour sas rigides, le tunnel était identique à celui que nous avions installé lors de l’incendie de la fabrique de verre Queensland. Dale et moi agrippâmes chacun un anneau et entreprîmes de nous éloigner l’un de l’autre. Je me dirigeai vers l’abri pressurisé nouvellement soudé, tandis qu’il prenait la direction du rover.

Je posai mon équipement de soudure et mes bouteilles de gaz dans le tunnel, avant d’en connecter l’extrémité à l’abri. Puis je rejoignis Dale et, ensemble, nous montâmes dans le sas du véhicule avant de mettre en place l’autre extrémité du tunnel.

Je regardai dans le boyau en direction de l’écoutille encore fermée de l’abri.

— Le moment est venu de le tester, annonçai-je.

— Méfie-toi, dit Dale en attrapant la valve. Nos combinaisons d’AEV ne nous protègent pas complètement. Si le tunnel n’est pas suffisamment bien connecté, nous risquons une décompression explosive.

— Merci pour l’info. Au cas où, je me tiendrai prête à sauter hors du chemin d’une onde de pression voyageant à la vitesse du son.

— Tu pourrais faire un peu moins ta maligne, aussi.

— Je pourrais, mais ça me semble très peu probable.

Il tourna la valve, et un plumet d’air brumeux jaillit du compartiment pressurisé du rover. Je jetai un coup d’œil à l’affichage de ma combinaison et constatai que nous en étions à 2 kPa, ce qui représentait environ 10 % de la pression artémisienne normale.

Une alarme se mit à hurler dans le véhicule.

— C’est quoi, ce raffut ? m’exclamai-je.

— Une alerte-fuite. Le rover sait combien d’air il faut pour remplir le sas, et nous avons dépassé cette quantité depuis longtemps, puisque nous remplissons le tunnel.

— C’est problématique ?

— Non. Nos réservoirs sont pleins. Bob a pris ses précautions.

— Sympa.

Lentement, le tunnel se gonfla, conservant parfaitement sa pression, évidemment. Il avait été conçu pour cela, pour relier deux sas.

— On dirait que ça marche, approuva Dale.

Il tourna la roue de l’écoutille interne du sas, qui s’ouvrit, puis il monta dans l’habitacle principal du rover et s’assit sur le siège du conducteur, conçu pour accueillir si besoin une personne vêtue d’une combinaison d’AEV.

Il vérifia le panneau de contrôle.

— Dix-huit virgule neuf kilopascals, 100 % d’oxygène. C’est tout bon.

— Quand faut y aller… (J’ouvris les aérations de ma combinaison et avalai quelques bouffées d’air.) L’atmosphère est nickel.

Dale me rejoignit dans le tunnel et m’aida à me déséquiper.

— N… nom de Dieu ! bafouillai-je en tremblant.

Le gaz sous pression, quand on le libère, est très froid. Ce tunnel gonflable, empli de gaz tout droit sorti des réservoirs du rover, était un véritable frigo.

— Tiens, dit Dale en me tendant ma combinaison-pantalon.

Je l’enfilai plus vite que je n’avais jamais enfilé un vêtement. Quoique… J’avais oublié la fois où les parents de mon petit copain, au lycée, étaient rentrés plus tôt que prévu.

Puis il me tendit sa propre combinaison. Comme il était bien plus grand que moi, je pouvais facilement passer ses vêtements par-dessus les miens. Je ne songeai même pas à protester ; je sautai littéralement dedans. Une minute plus tard, la température, dans mes habits, était devenue à peu près supportable.

— Ça va ? me demanda-t-il. Tu as les lèvres bleues.

— Oui, merci, répondis-je en claquant des dents. Quand j’aurai allumé le chalumeau, il fera bon, tu verras. (Je récupérai mon Gadget dans le holster de ma combinaison d’AEV et m’enfonçai un écouteur dans l’oreille.) Vous êtes toujours là, les gars ?

— Carrément ! confirma Svoboda.

— Euh…, repris-je, comme une idée me frappait. Vous m’avez vue me déshabiller via la caméra de Dale ?

— Ouais, merci, c’était super !

— Hum ! entendis-je toussoter.

— Détendez-vous, monsieur Bashara, dit Svoboda. Elle a gardé ses sous-vêtements.

— Oui, mais quand même…

— Bon, ce n’est pas grave, intervins-je. Svoboda, considère que c’est un paiement pour les services que tu m’as rendus. Papa, tu as des conseils à me donner avant que j’attaque ?

— Jetons un coup d’œil au matériau, préconisa-t-il.

Je traversai le tunnel en direction de l’abri. Dale m’emboîta le pas. Je le regardai par-dessus mon épaule.

— Je vais t’avoir sur le dos comme ça jusqu’à la fin ?

— Je le crains. En cas de brèche, je vais devoir trimballer ta carcasse déséquipée jusque dans le rover. Je n’aurai que trois ou quatre minutes avant que ton cerveau souffre de dégâts irréversibles ; donc, ouais, je ne serai jamais loin.

— D’accord, mais ne t’approche pas trop. J’ai besoin d’avoir les coudées franches. Et puis, reste loin de la flamme.

— Entendu.

J’ouvris la valve de l’abri et laissai l’air du tunnel le remplir. Nous écoutâmes le sifflement d’une oreille attentive. Si mon joint était étanche, le sifflement s’arrêterait. S’il ne l’était pas, le bruit s’éterniserait et nous serions contraints de ressortir pour trouver la fuite.

Le sifflement faiblit et finit par disparaître. J’ouvris complètement la valve, et il n’y eut aucun changement.

— Le joint est bon, annonçai-je.

— Bien joué ! s’exclama mon père par radio.

— Merci.

— Non, sérieusement, insista-t-il. Tu as réalisé une soudure étanche de trois mètres de longueur vêtue d’une combinaison d’AEV. Tu aurais pu devenir une grande soudeuse.

— Papa…, menaçai-je doucement.

— D’accord, d’accord.

Heureusement, il ne me voyait pas sourire. Car c’était une putain de soudure !

Je poussai l’écoutille et entrai dans l’abri. Le tube de métal était glacial. Les parois ruisselaient de condensation. Je fis signe à Dale de passer devant. Il alluma les lumières de son casque et s’approcha du joint pour que mon père puisse le voir de près.

— La partie interne de la soudure me semble parfaite, tentai-je.

— Je suis d’accord, approuva mon père. Mais demande quand même à M. Shapiro de rester tout près.

— Je serai juste derrière elle, le rassura Dale avant de reculer dans le tunnel gonflable.

— Tu es sûr que la pression est égale à 18,9 kPa exactement ? l’interrogeai-je en m’étirant le cou pour croiser son regard.

— Oui, confirma Dale en vérifiant l’affichage de son avant-bras : 18,9 kPa.

Nous avions choisi une pression de 18,9 kPa au lieu des 21 kPa qui étaient le standard artémisien. Pourquoi ? À cause du fonctionnement des coques doubles.

Entre les deux coques, il y a de la roche concassée – vous le savez déjà –, mais aussi de l’air. Et la pression de cet air est égale à 18,9 kPa, soit environ 90 % de la pression artémisienne. Par ailleurs, il n’y a pas un énorme espace vide entre les deux coques, mais des centaines de triangles équilatéraux de deux mètres de côté équipés de capteurs de pression.

À l’extérieur, il y a donc le vide ; entre les coques, une pression équivalente à 90 % de la pression artémisienne ; et à l’intérieur de la bulle, une pression artémisienne normale.

S’il se crée une brèche dans la coque externe, l’air contenu dans le triangle concerné s’échappera dans le vide. S’il se crée une brèche dans la coque interne, en revanche, le triangle sera rempli par l’atmosphère à la pression plus importante de la bulle.

C’est un système élégant. Si la pression du compartiment triangulaire chute, vous savez qu’il y a une brèche dans la coque externe ; si elle augmente, c’est qu’il y a une brèche dans la coque interne.

Pour éviter qu’une alarme se déclenche en plein milieu de l’opération, nous avions donc fait en sorte que notre pression soit équivalente à celle des compartiments de la coque.

J’inspectai rapidement la buse de mon chalumeau afin de m’assurer qu’elle n’avait pas été déformée par les changements de température brutaux qu’elle venait de subir. Aucun problème.

— Papa, d’après les plans, la structure de la bulle est identique à celle de la ville : six centimètres d’aluminium, un mètre de régolite concassé et encore six centimètres d’aluminium.

— Bien. La percée initiale sera difficile. Tu vas devoir insister et ne pas trop trembler. Plus ta main sera stable, plus rapide ce sera.

J’allai chercher les bouteilles d’oxygène et d’acétylène, et préparai le chalumeau.

— N’oublie pas ton masque respiratoire, ajouta mon père.

— T’inquiète.

En réalité, j’avais complètement oublié. L’oxyacétylène emplit l’atmosphère d’une fumée toxique. Normalement, la concentration est faible et inoffensive, mais, dans un espace aussi confiné qu’un abri pressurisé, on a besoin d’un appareil respiratoire autonome. Eh ! j’y aurais pensé dès que je me serais mise à tousser de manière incontrôlée.

Je fouillai dans mon sac marin et en sortis le masque. Son petit réservoir d’oxygène pouvait se porter dans le dos, où il était moins encombrant. Je me le posai sur le nez et pris quelques profondes inspirations pour m’assurer qu’il fonctionnait bien.

— Je suis prête à l’allumer. Tu as d’autres conseils, peut-être ?

— Oui. Le régolite contient pas mal de fer. Essaie de ne pas t’attarder trop longtemps au même endroit, où il risquerait de s’amalgamer autour de la percée, et tu pourrais avoir du mal à détacher la plaque découpée.

— Compris.

Je mis mon masque à souder et allumai mon chalumeau. Dale fit un pas en arrière. Les maîtres en AEV ont beau être sans peur, un instinct animal et profondément ancré en nous nous pousse à fuir le feu.

Je souris. J’allais enfin pouvoir me venger. Il était temps de percer un trou dans les entrailles de Sanches.

14

Je réglai le mélange de gaz de façon à obtenir une longue flamme. Je choisis un point sur la paroi, plantai mes pieds dans le sol et maintins le chalumeau aussi fermement que possible. La chaleur colossale, ajoutée à l’importante quantité d’oxygène, me permit de percer facilement le métal, de créer un trou toujours plus profond.

Bientôt, je passai à travers la première plaque l’aluminium. J’en étais certaine, même si je n’aurais su dire pourquoi. Le bruit, peut-être. Ou bien les crachotements de la flamme. Dans tous les cas, la découpe avait commencé.

— Pas de courant d’air. Les pressions sont équivalentes. Joli travail, Dale.

— Merci.

Je déplaçai la flamme à un rythme contrôlé et entrepris de découper un cercle d’environ un mètre de diamètre, taillant en biseau pour faciliter l’extraction du disque.

— Tu as un tout petit peu de retard, annonça Dale.

— Entendu.

Je n’accélérai pas pour autant. J’allais déjà aussi vite que possible. Hausser le tempo aurait été contre-productif et aurait fini par me faire perdre du temps.

Je terminai le cercle, et la plaque se décrocha. J’éteignis le chalumeau et fis un bond en arrière, tandis qu’une avalanche de régolite gris se déversait dans la chambre.

Je soulevai mon masque de soudeur et me plaquai le masque à oxygène sur le visage. Pas question de respirer cette poussière. Je ne voulais pas de ces particules acérées dans les poumons, merci !

Mes yeux me piquaient et pleuraient. Je grimaçai de douleur.

— Ça va ? me demanda Dale.

— J’aurais dû mettre des lunettes, expliquai-je d’une voix étouffée par mon masque.

Je levai la main pour me frotter les yeux, mais Dale m’en empêcha.

— Ne fais pas ça !

— Oui, oui…

Qu’y a-t-il de pire que d’avoir des morceaux de roche concassée dans les yeux ? S’enfoncer des particules de roche dans les yeux en voulant se les essuyer. Je parvins à me retenir à grand-peine.

J’attendis que la poussière retombe. Et puis, les yeux piquants et humides, je m’avançai vers le trou. C’est à ce moment-là que des décharges électriques me parcoururent le corps.

Je glapis de surprise plus que de douleur.

— Fais attention, dit Dale. Le taux d’humidité est presque égal à zéro.

— Pourquoi ?

— Aucune idée.

Je tentai un nouveau pas en avant et reçus une nouvelle salve de décharges statiques.

— Putain !

— Es-tu incapable d’apprendre de tes erreurs ?

— Meeeerde ! m’exclamai-je en désignant la pile de régolite qui s’accumulait devant le trou. C’est ce matériau. L’atmosphère d’Artémis est humidifiée, au contraire de l’air qui emplit les compartiments de la coque. Sec de chez sec.

— Pourquoi ?

— L’eau est corrosive et chère. Il n’y a aucune raison d’en mettre dans la bulle. La poussière a agi comme un agent dessiccatif, finissant de vider l’air de son humidité.

Dale décrocha l’unité de stockage de sa combinaison et ouvrit le couvercle métallique pour en sortir un sachet en plastique empli d’un quart de litre d’H2O. Il arracha un coin du sachet, qu’il pinça avec les doigts. Malgré des gants pour le moins épais, les maîtres en AEV étaient habiles de leurs mains.

Il m’aspergea le visage d’eau.

— Eh ! Qu’est-ce que… ?

— Garde les yeux ouverts. Et fixe le jet d’eau.

Je fis ce qu’on me disait. Au début, ce fut difficile, mais le plaisir d’être débarrassé de ces particules me convainquit d’être courageuse. Et puis, il aspergea mes vêtements, mes bras et mes jambes.

— C’est mieux comme ça ?

Je secouai la tête pour me sécher le visage.

— Ouais, ça va mieux.

Ce concours de tee-shirt mouillé improvisé m’éviterait de recevoir d’autres décharges. Pour quelque temps, en tout cas. Évidemment, la poussière resta collée sur mes habits sous la forme d’une dégoûtante crasse grise. Je ne risquais pas de gagner un concours de beauté, mais je serais plus à l’aise.

Prochaine étape : creuser le régolite pour mettre au jour le capteur de pression et, plus important, exposer la seconde coque.

— Svoboda et Papa, appelai-je en appuyant sur mon oreillette. Je vais creuser un peu. Je vous recontacte plus tard.

— On sera là, acquiesça Svoboda.

Je coupai la connexion.

— Aide-moi, demandai-je à Dale.

Dale me tendit une pelle.

— Il y a deux types de personnes en ce monde : ceux qui ont une combinaison d’AEV et ceux qui creusent.

— Ben voyons, protestai-je avec mépris. Si on devait rejouer Le Bon, la brute et le truand, c’est moi qui ferais Clint Eastwood, pas toi. Allez, viens m’aider, espèce de feignasse !

— Je dois me tenir prêt à intervenir et à te trimballer dans le rover en cas de problème. (Il me tendit de nouveau la pelle.) Accepte la part d’Eli Wallach qu’il y a en toi et creuse.

Je poussai un grognement et attrapai la pelle. Cette corvée allait me prendre un peu de temps.

— On est de plus en plus en retard, tu sais ?

— Je sais.

***

Pendant ce temps-là, Bob s’adonnait à sa passion première : emmerder le monde. Cette fois, cependant, il le faisait dans mon intérêt, ce qui était une grande première. Je n’étais pas là pour le voir, évidemment, vu que j’étais occupée à creuser, mais on m’a tout raconté.

Sanches Aluminium possédait une ligne de chemin de fer qui reliait le Port des entrées de la bulle Aldrin à la fonderie. Trois fois par jour, vingt-quatre employés montaient dans un train pour rallier l’installation. Pour parcourir ce kilomètre, le train mettait quelques minutes. Les uns venaient travailler, les autres rentraient chez eux.

J’étais censée accomplir mon larcin entre deux changements d’équipes. Mais j’étais en retard. Je devais absolument entrer dans l’installation avant le retour du train. Sauf que je n’avais toujours pas découpé la coque interne.

Les travailleurs de Sanches étaient agglutinés sur le quai. Le train était arrimé et son sas ouvert. La conductrice s’arma de son Gadget-scanner et se prépara à vendre des tickets virtuels. Eh oui, Sanches Aluminium facturait à ses employés le trajet vers son usine à bord de son propre train. C’était digne des économats du XIXe siècle.

Bob s’avança vers la conductrice et posa la main sur le scanner.

— Attends un peu, Mirza.

— Il y a un problème, Bob ?

— On vient de nous signaler une fuite dans le sas du fret. Le protocole est très clair : aucun autre sas du port ne peut être utilisé pendant l’inspection.

— Tu te fiches de moi ? Vous étiez forcés de faire ça maintenant ?

— Désolé. On a détecté une anomalie, et nous devons terminer ces tests avant l’arrivée du vaisseau de demain.

— Pour l’amour du ciel, Bob ! geignit Mirza en montrant la foule agglutinée. Ces vingt-quatre personnes, là, doivent se rendre à leur boulot ! Plus vingt-quatre autres qui attendent à la fonderie de rentrer chez eux.

— Oui, je sais, je suis navré. Les tests ont un peu traîné. On pensait finir plus tôt.

— Vous en aurez pour combien de temps encore ?

— Je ne sais pas. Dix, quinze minutes, peut-être. Je ne promets rien.

— Mesdames et messieurs, nous avons un léger contretemps, lança-t-elle en se tournant vers les usagers. Installez-vous confortablement. Le train devrait partir dans un petit quart d’heure.

Un grognement collectif enfla dans la foule.

— Pas question que je reste plus longtemps ce soir ! se plaignit un employé à un de ses collègues.

— Je suis vraiment désolé, dit Bob à Mirza. Tiens, pour me faire pardonner, j’ai trois tickets pour le spectacle des Acrobates d’Artémis au Playhouse. Ils sont à toi et à tes maris. Amusez-vous bien.

— Waouh ! s’exclama Mirza, dont le visage s’illumina. D’accord, alors. Tout est oublié !

C’était bien trop cher payé, si vous voulez mon avis. Ces billets coûtaient 3 000 GPD pièce ! Mais bon, c’était l’argent de Bob, pas le mien.

***

Après une éternité passée à creuser en égrenant les jurons, je terminai enfin de dégager le compartiment triangulaire. Je me laissai tomber sur le dos et sifflai.

— Je crois bien que tu as inventé de nouveaux jurons, remarqua Dale. Par exemple… ça veut dire quoi, « chutain » ?

— Je crois que tu le sais déjà.

— Debout, me dit-il en me dominant de toute sa taille. Nous sommes très en retard. Bob ne pourra pas les retenir éternellement.

Je lui adressai un majeur dressé.

— Lève-toi, feignasse, insista-t-il en me donnant un coup de pied.

Je grognai et obtempérai.

J’avais trouvé le capteur de pression du compartiment pendant la phase « creuser un trou jusqu’en Chine ». (J’étais sur la Lune, mais cette expression n’était pas idiote : j’avais véritablement l’impression d’avoir creusé un trou de 384 000 kilomètres de profondeur.)

Jusque-là, nous avions réussi à berner le capteur, mais lorsque j’aurais percé la seconde coque, la pression, de notre côté, augmenterait pour atteindre le standard artémisien. Le système se dirait alors : « Bordel ! 21 kPa ! Il y a un trou dans la coque interne ! »

L’alarme se déclencherait, les gens s’emballeraient, les maîtres en AEV viendraient jeter un coup d’œil et nous nous ferions attraper. Dale et Bob se feraient mettre à la porte de la guilde à coups de pied dans le cul, même si je ne vivrais pas assez longtemps pour le voir, car des gens loyaux envers Sanches m’auraient poignardée dans le visage avant.

Quoi ? Vous doutez qu’une bande de binoclards timorés soit capable d’en venir à de telles extrémités ? Réfléchissez. C’était bien quelqu’un de chez Sanches qui avait déjà tenté de me tuer avec une moissonneuse.

Le capteur était un cylindre de métal dans lequel entraient deux fils. Ceux-ci n’étaient pas trop tendus, ce qui était bien pratique. Je sortis de mon sac marin une boîte en acier au couvercle vissé, dans lequel j’avais taillé une encoche.

Je mis le capteur dans la boîte et passai les câbles par l’entaille. Puis je revissai le couvercle et collai six couches de ruban adhésif sur le trou. Je n’étais pas contente de cette dernière étape. Il fallait être idiote pour se fier à du ruban adhésif pour rendre un volume étanche, mais je n’avais pas le choix. La pression étant plus élevée à l’extérieur, le ruban serait plaqué contre le trou du couvercle, c’était déjà ça.

— Tu crois que ça va suffire ? me demanda Dale.

— On va le savoir dans une minute. Augmente la pression jusqu’au standard artémisien.

Dale tapota sur le clavier de son avant-bras. Car, évidemment, le rover de Bob pouvait être contrôlé à distance. C’est bien simple : il était pourvu de toutes les options les plus luxueuses.

Un courant d’air frais gonfla légèrement le tunnel, et mes oreilles se bouchèrent sous l’effet du changement de pression.

Je regardai fixement la boîte. Le ruban adhésif devint un peu concave, mais tint le choc. Je collai mon oreille contre la coque intérieure.

— Pas d’alarme.

Je rappelai Svoboda.

— Yo ! répondit-il. L’équipe de soutien criminel est prête à intervenir.

— Je ne suis pas sûr d’aimer ce nom, se plaignit mon père.

— Je m’apprête à découper la coque interne, dis-je. Un conseil de dernière minute, Papa ?

— Ne te fais pas attraper.

J’abaissai mon masque.

— Ils se prennent tous pour des humoristes, ma parole.

Je me mis à l’ouvrage. La coque interne était identique à la première : six centimètres d’aluminium. Comme la première fois, le travail de découpe ne dura pas très longtemps. Cette fois, cependant, je taillai de façon à ce que la plaque tombe dans la bulle et non pas de mon côté. Quand j’en avais la possibilité, je préférais me tenir à distance du métal chauffé à blanc.

J’attendis que la plaque tombe doucement sur le sol, puis je jetai un coup d’œil à l’intérieur.

Le plancher de l’usine était un grand demi-cercle empli de machines industrielles. La fonderie proprement dite dominait le centre de la chambre. Elle mesurait dix bons mètres de hauteur et était entourée de conduits, de câbles et de systèmes de surveillance.

De là où je me trouvais, je ne voyais pas la salle de contrôle. Ce n’était pas un hasard, évidemment. J’avais choisi cette partie de la coque parce qu’elle se situait dans un angle mort. Le personnel avait beau être très occupé, il était peu probable qu’aucun des vingt-quatre membres de l’équipe ne remarque un trou enflammé dans la paroi.

Je passai la tête dans l’ouverture et, sans réfléchir, agrippai le bord du trou pour ne pas tomber vers l’avant.

— Aïe ! m’écriai-je en retirant ma main vivement.

— Les chalumeaux ont tendance à chauffer les choses, plaisanta Dale.

Je grimaçai et examinai ma main. Ma paume était un peu rouge, sans plus.

— Ça va ?

— Ouais. J’aurais simplement préféré que tu ne me voies pas faire ça.

— On l’a vu aussi ! intervint Svoboda.

— Génial. Bon, je raccroche. Je vous préviendrai quand ce sera terminé.

Je coupai la connexion.

Je passai dans l’ouverture en prenant soin de ne pas me brûler. Puis Dale me tendit mon sac marin. Quand je voulus le prendre, il refusa de le lâcher.

— Ce trou n’est pas assez gros pour que je passe avec ma combinaison d’AEV. Si quelque chose tourne mal, je ne pourrai pas t’aider.

— Je sais.

— Sois prudente.

Je hochai la tête et saisis le sac. Sous le regard d’un Dale impuissant, je courus furtivement vers la fonderie.

En elle-même, l’unité n’était pas très impressionnante. Elle se résumait à un gros cube relié au reste de l’installation par des conduits métalliques. Un élévateur à godets alimentait en anorthite une trémie sise au sommet en passant par un trou situé en bas de la machine. À l’intérieur, un maelström de chaleur, d’électricité et de chimie transformait les rochers en métaux. L’extérieur de la fonderie, cependant, était silencieux, calme, sa surface légèrement chaude bourdonnant à peine.

Je m’assis sur le sol et jetai un coup d’œil derrière le cube.

La salle de contrôle surplombait la chambre et l’installation. À travers une grande baie vitrée, je vis les employés vaquer à leurs occupations. Certains étaient assis devant des ordinateurs, d’autres debout, des tablettes à la main. Le mur du fond était entièrement recouvert de moniteurs montrant tous les détails du site et du processus.

J’avisai une femme, qui dirigeait manifestement l’équipe. Des gens venaient la voir pour lui dire deux ou trois mots, et elle leur répondait en quelques mots. Une vraie patronne, quoi. Elle avait la cinquantaine et paraissait d’origine sud-américaine. Elle se retourna pour parler à quelqu’un, ce qui me permit de voir son visage. Loretta Sanches. J’étais tombée sur sa photo en faisant des recherches.

Elle avait conçu la fonderie et créé Sanches Aluminium, mais elle répondait à ses maîtres d’O Palácio. Elle avait une laisse autour du cou. Au lieu de se la couler douce dans un bureau confortable de la bulle Aldrin, elle mettait les mains dans le cambouis. Intéressant.

Les employés étaient juste des… gens. Pas de cornes, ni de capes noires. Pas de rires diaboliques, ni de mains jointes formant une pyramide. Juste des types ordinaires en train de travailler.

Je rampai de l’autre côté de la fonderie, mais je ne pouvais pas aller plus loin car les systèmes de contrôle thermique étaient visibles depuis la salle de contrôle. J’appelai Bob avec mon Gadget.

— Ouais ?

— Je suis en position. Laissez partir le train.

— Ça marche, acquiesça-t-il avant de raccrocher.

J’attendis derrière la fonderie. Après avoir bouilli d’impatience pendant dix minutes, j’entendis enfin un grand bruit métallique se réverbérer sur les parois de la bulle. Le train était arrivé. Ceux qui avaient terminé leur journée de travail devaient être en train de passer le relais aux nouveaux arrivants. J’avais une fenêtre étroite pour agir – peut-être une dizaine de minutes – avant que le train reparte.

J’étais toujours équipée de mon masque et de ma réserve d’oxygène, mais j’ajoutai à ma panoplie une paire de lunettes sortie de mon sac marin. Elle me serait très utile pour l’étape suivante. Je collai du ruban adhésif autour de mes lunettes et de mon masque, car j’aurais besoin d’un joint étanche, cette fois.

Je ressemblais donc à un monstre couvert de boue, au visage zébré de scotch, tout droit sorti d’un film d’horreur. Il est vrai que j’étais sur le point de me comporter de façon horrible.

Je sortis de mon sac une bouteille de gaz, dont j’agrippai la valve avant de la lâcher pour vérifier de nouveau mes joints de ruban adhésif. Bien, tout était parfait. La valve, donc. Je l’ouvris d’un quart de tour.

Je libérai du chlore pur dans l’atmosphère.

Le chlore sous forme gazeuse est très dangereux pour les poumons. On s’en servait comme d’une arme pendant la Première Guerre mondiale, et cela marchait très bien. Comment avais-je pu mettre la main sur une bouteille de mort sous pression ? Je devais remercier mon pote Svoboda. Il l’avait subtilisée au labo de l’ASE.

Le processus Cambridge FFC impliquait l’utilisation d’une certaine quantité de chlorure de calcium fondu. En théorie, celui-ci était confiné dans une fonderie étanche et extraordinairement chaude. En cas de fuite, cependant, l’installation disposait partout de détecteurs de chlore très sensibles. Ils étaient conçus pour déclencher une alarme bien avant que la concentration de gaz devienne dangereuse pour l’homme.

Je refermai rapidement le robinet. Quelques secondes plus tard, l’alarme se déclencha. Et alors là, les amis, quel spectacle !

De tous les côtés, des lampes jaunes se mirent à clignoter, et une sirène incroyablement puissante hurla dans mes oreilles. Je sentis un courant d’air. Des systèmes de ventilation se réveillèrent pour remplacer l’intégralité de l’atmosphère de l’installation et injecter de l’oxygène frais issu des réserves d’urgence.

Dans la salle de contrôle, les employés coururent se planquer. Normalement, ils auraient dû se précipiter vers l’abri situé au fond de la salle, mais pourquoi s’enfermer dans un volume confiné quand il y avait un train à quai ? Il valait mieux s’installer confortablement sur une banquette et retourner en ville que d’attendre l’arrivée des secours. Ils ne tergiversèrent pas longtemps et s’engouffrèrent dans le train en refermant le sas.

Ils devaient être serrés comme des sardines ; les deux équipes dans la même voiture, soit quarante-huit personnes en tout.

Je risquai un coup d’œil du côté de la salle de contrôle et serrai le poing en constatant qu’elle était vide. Ils avaient réagi comme je l’avais prévu, et détalé comme des lapins avant que je provoque la fonte de la fonderie. J’aurais pu déclencher les alarmes en transperçant la coque intérieure ; cela aurait causé une panique comparable. Mais une simple perte de pression aurait amené les équipes d’intervention d’urgence à inspecter la coque extérieure. Imaginez leur surprise lorsqu’elles auraient découvert mon trou, le sas de fortune et un Dale très embarrassé. Non, une fuite de gaz toxique était bien plus efficace, car il s’agissait d’un problème purement interne.

Je rouvris légèrement la bouteille de chlore pour empêcher le système de ventilation de purifier entièrement l’atmosphère. Tant que la sirène gueulerait, les employés resteraient dans leur train.

Je n’avais plus besoin de me cacher. Je contournai la fonderie, puis me faufilai en dessous pour descendre dans le bassin collecteur.

Dernière ligne de défense, le fond de la cuve était équipé d’un bouchon en cuivre. La température de fusion du cuivre est plus élevée que celle du bain de la fonderie, mais moins élevée que la température de fusion de l’acier. En cas de surchauffe – à partir de 1 085 °C, pour être exacte –, le cuivre fondrait et le bain de sel à très haute température s’écoulerait dans le bassin en ciment situé en dessous. Le travail de nettoyage serait herculéen, mais la fonderie serait sauvée.

Ce qui était exclu !

J’attrapai mon équipement de soudure et mon sac marin. Une fois de plus, je devrais souder au-dessus de moi ; mais, cette fois, il s’agirait d’acier. Ouais, j’ai bien dit d’acier. Youpi… Le bon côté des choses, c’était que je n’étais pas engoncée dans une combinaison d’AEV. L’acier fondu ne risquerait donc pas de me tuer, simplement de me défigurer. Et je m’en réjouissais sincèrement.

Je me mis au travail, m’efforçant de ne pas rester juste en dessous de la plaque que je soudais au fond de la cuve. J’avoue que je fis tomber quelques gouttes d’acier brûlant – bulles de mort liquide – sur le sol. Mais je ne me démontai pas. Après quinze minutes de dur labeur, j’avais recouvert le bouchon en cuivre d’une plaque d’acier.

J’ignorais de quel type d’acier étaient constituées les parois de la fonderie, mais la plupart des aciers fondent à moins de 1 450 °C. Par sécurité, j’avais donc opté pour une plaque et des tiges d’inox 416, dont la température de fusion est de 1 530 °C. L’installation fondrait avant mon pansement.

Malgré la finesse de ma plaque, elle résisterait plus longtemps que le reste de la fonderie, la physique contredisant parfois notre instinct. Avant que la température ait atteint le seuil de fusion de mon pansement, tout ce qui fondait à une température inférieure serait liquéfié. Et la température de fusion de la fonderie était de 1 450 °C. Donc, bien que ma plaque soit mince et que les parois de la fonderie soient épaisses, le fond de l’installation céderait bien avant mon pansement.

Vous ne me croyez pas ? Mettez de la glace dans une casserole et faites-la chauffer. L’eau restera à 0 °C tant que le dernier glaçon n’aura pas fondu.

Je rampai hors du bassin et regardai vers la salle de contrôle. Toujours vide. Mais pas pour longtemps. Le train était parti.

Avec tout ce chlore dans l’atmosphère, il paraissait logique de mettre tout le monde à l’abri en ville. Une fois que ce serait fait, une bande d’ingénieurs en combinaison Hazmat grimperait à bord du train pour inspecter l’installation. Il fallait dix minutes pour rallier la ville, cinq minutes à l’équipe d’urgence pour monter à bord, puis encore dix minutes pour que le train revienne. J’avais donc environ vingt-cinq minutes avant l’intervention de la cavalerie ennemie.

Je me précipitai vers la boîte de contrôle thermique. Je retirai quatre vis et le panneau d’accès. J’arrachai le circuit imprimé qui contrôlait le thermocouple et le remplaçai par un autre. Svoboda avait passé la soirée de la veille à préparer ce circuit très simple, qui agirait comme le vrai, mais n’informerait pas l’ordinateur du réchauffement du bain. Je l’insérai à l’emplacement idoine.

À des fins de vérification, la carte de Svoboda était même dotée d’un écran LCD qui affichait la température réelle et la température annoncée à l’ordinateur. La première était de 900 °C, la seconde de 825 °C. Croyant que la température était trop basse, l’ordinateur alluma la chaudière principale.

Il y eut un « clic » audible, malgré l’absence de relais. La gaine qui contenait le câble d’alimentation – le plus gros que j’aie jamais vu – se tortilla un peu lorsque le courant passa. Une telle quantité d’électricité circulait dans ce câble que le champ magnétique produit l’animait. Le serpent artificiel se figea lorsque l’ampérage fut suffisant.

Je me tournai vers le circuit de Svoboda. La température réelle monta à 901 °C. Puis, très vite, à 902 °C. Et presque aussitôt à 904 °C. Et à 909 °C.

— Meeeerde !

C’était beaucoup plus rapide que prévu. Un énorme câble transportant la production de deux réacteurs nucléaires réchauffait assez vite les choses, apparemment.

J’abandonnai le panneau d’accès sur le sol et courus vers mon entrée privée.

Dale m’attendait dans le tunnel gonflable.

— Alors ?

Je fermai l’écoutille de l’abri pressurisé derrière moi.

— Mission accomplie. La fonderie chauffe à grande vitesse. Sortons d’ici !

— Super ! lança Dale en levant sa main gantée.

Je tapai dedans… n’étant pas du genre à mettre des vents aux gens. Il se tourna vers le rover et s’éloigna en rebondissant.

Je posai un dernier regard sur l’écoutille de l’abri pressurisé pour m’assurer qu’elle était bien fermée. Puis je tournai les talons pour rattraper Dale. Mais, attendez une minute…

Je fis demi-tour. J’aurais juré avoir vu quelque chose bouger derrière moi.

L’écoutille était percée d’un petit hublot. Je m’en approchai pour regarder de l’autre côté. Là, inspectant l’équipement situé à l’autre bout de la bulle de la fonderie, j’avisai Loretta Sanches.

— Dale, lâchai-je dans un souffle en me prenant la tête à deux mains. On a un problème.

15

Sanches examinait le système d’aération d’urgence. Elle portait des lunettes et un masque à oxygène. Apparemment, elle n’avait pas peur d’un peu de chlore.

Dale, qui se trouvait à mi-chemin du rover, me faisait signe de le rejoindre.

— Viens, Jazz ! Allons-y !

— Loretta Sanches est là !

Quoi ?

— Putain, elle se balade partout comme si cet endroit lui appartenait ! protestai-je en désignant le hublot.

— Cet endroit lui appartient. Tirons-nous d’ici !

— On ne peut pas la laisser là.

— C’est une femme intelligente. Quand la fusion va commencer, elle va se barrer.

— Où pourra-t-elle aller ?

— Dans le train.

— Le train est parti.

— L’abri pressurisé, alors.

— Il ne la protégera pas contre de l’acier fondu ! Il faut que j’aille la chercher !

— Tu es complètement folle ?! gronda Dale en revenant vers moi d’un pas lourd. Ces gens ont voulu te tuer, Jazz !

— Peu importe. (Je vérifiai l’état du ruban adhésif autour de mes lunettes et de mon masque.) Attends-moi dans le rover et prépare-toi à démarrer très vite.

— Jazz…

— Va ! aboyai-je.

Il hésita une seconde, se demandant sans doute s’il pouvait me contraindre physiquement à rentrer dans le rover. Il choisit sagement de s’abstenir.

Je rouvris l’écoutille et retournai en titubant dans la bulle. D’abord, Sanches ne me remarqua pas, absorbée qu’elle était par l’examen du système d’aération. Sans doute s’efforçait-elle de comprendre pourquoi il ne parvenait pas à assainir l’atmosphère.

Comment s’annonce-t-on dans une situation pareille ? Je ne crois pas que les manuels de savoir-vivre abordent la question du « sauvetage d’un ennemi mortel au cours d’un sabotage industriel ». J’optai pour une méthode ancienne et éprouvée.

— Eh !

La femme pivota sur ses talons, la main posée sur le cœur.

— Mon Dieu ! s’exclama-t-elle.

Elle prit le temps de reprendre son souffle. Elle était un peu plus vieille et parcheminée que sur les photos que j’avais vues d’elle. Néanmoins, c’était une quinquagénaire vive et saine.

— Par la Lune grise ! qui êtes-vous donc ?

— Cela n’a aucune importance. Il ne faut pas rester ici, c’est très dangereux. Suivez-moi.

— Vous n’êtes pas l’une de mes employées, affirma-t-elle sans bouger. Comment êtes-vous entrée dans cette installation ?

— J’ai découpé un trou dans le mur.

— Quoi ? s’écria-t-elle en scrutant en vain les parois de la bulle car mon ouverture se trouvait derrière la fonderie. Vous avez fait un trou ? Dans mon usine ?

— Pourquoi n’êtes-vous pas montée dans le train ? m’emportai-je. Vous auriez dû monter dans le train !

— Je voulais tenter de régler le problème. J’ai envoyé les autres se mettre à l’abri et… (Elle s’interrompit et pointa vers moi un index accusateur.) Attendez une minute. Je n’ai pas à m’expliquer. C’est à vous de vous expliquer !

— Maintenant, tu vas m’écouter, pétasse ! Cette installation tout entière va bientôt fondre ! Tu dois me suivre immédiatement !

— Surveillez votre langage ! Attendez… je vous reconnais ! Vous êtes Jasmine Bashara ! Vous êtes la criminelle qui a détruit mes moissonneuses !

— Ouais, et je suis la criminelle qui a saboté votre fonderie. D’ailleurs, la situation est en train de devenir critique.

— C’est ridicule. J’ai conçu cette installation moi-même. Elle est parfaitement sûre.

— La chaudière est réglée au maximum. J’ai piraté le système de contrôle de la température et soudé une plaque en acier sous le bouchon en cuivre.

Sa mâchoire inférieure se décrocha.

— Il ne faut pas rester là ! insistai-je. Suivez-moi !

Elle se tourna vers la fonderie, puis me regarda.

— À moins que… je ne la répare, lança-t-elle.

— Impossible.

— Parce que vous comptez m’empêcher d’essayer ?

— Ne jouez pas trop avec mes nerfs, Mamie, menaçai-je en me redressant. Je suis beaucoup plus jeune que vous et j’ai grandi dans la pesanteur lunaire. Si vous m’y contraignez, je vous prendrai sous le bras et je vous sortirai d’ici de force.

— Vraiment ? Sachez que j’ai grandi dans les rues de Manaus, où j’avais l’habitude de mater des types deux fois plus gros que vous.

Je ne m’attendais pas à cette réponse.

Elle me sauta dessus.

Je ne m’attendais pas à cela non plus.

Je me baissai et la regardai voler au-dessus de ma tête. Les Terriens sous-estiment toujours leur détente quand ils sautent sur la Lune. Il me fut donc facile de…

Elle m’agrippa les cheveux et m’entraîna dans sa chute, me plaquant la tête contre le sol, avant de s’asseoir à califourchon sur mon torse et de prendre du recul pour me frapper au visage. Je repliai les jambes, la fis tomber et en profitai pour me relever.

Sans me laisser le temps de recouvrer complètement mon équilibre, elle se jeta de nouveau sur moi. Cette fois, elle m’attaqua par-derrière en m’étranglant avec l’avant-bras.

J’ai beaucoup de défauts, mais je sais reconnaître quand j’ai affaire à plus fort que moi. Je devais me rendre à l’évidence : Manaus était une ville bien plus dure qu’Artémis. Dans un combat à la loyale, cette femme me réduirait en bouillie.

Voilà pourquoi j’ai tendance à éviter les combats à la loyale.

Je tâtai dans mon dos à l’aveugle et lui arrachai son masque. Elle me lâcha immédiatement et recula. Retenant sa respiration, elle s’efforça d’attraper le masque qui pendillait devant elle. Cela me donna le temps d’agir.

Je me retournai, me baissai et la saisis par les jambes pour la projeter en l’air de toutes mes forces. S’ensuivit un vol vertical de quatre bons mètres.

— Vous apprenez à faire ça, à Manaus ? hurlai-je.

Elle décrivit des moulinets avec le bras en atteignant le sommet de sa parabole. Comme elle débutait son voyage de retour vers le sol, j’attrapai ma bouteille d’acétylène. Elle n’avait aucun moyen d’éviter ce qui allait arriver.

Je la frappai aussi fort que je le pouvais en évitant la tête. Je ne voulais pas la tuer. Son tibia gauche encaissa le gros du choc. Elle poussa un cri de douleur et tomba en boule sur le sol. Cependant – et c’était à mettre à son crédit –, elle se releva aussitôt pour avancer vers moi.

— Arrêtez ! criai-je, le bras tendu en avant. C’est ridicule. Votre fonderie est en train de surchauffer. Vous êtes chimiste. Réfléchissez. Vous venez avec moi, oui ou non ?

— Vous ne pouvez pas… (Elle se tut et se retourna lentement vers la fonderie, dont la moitié inférieure rougeoyait.) Oh ! mon Dieu… Où est la sortie dont vous avez parlé ?

— Par là, répondis-je avec un geste du bras.

Nous courûmes de concert vers le trou. Elle, un peu moins vite que moi, vu que je venais de lui assener un terrible coup dans le tibia.

Elle sauta dans l’ouverture, et je la suivis. Nous titubâmes dans l’abri pressurisé et nous précipitâmes dans le tunnel gonflable. Je refermai quand même le sas dans notre dos.

— Où ce tunnel conduit-il ? s’enquit-elle.

— Loin d’ici.

Nous le traversâmes.

La tête de Dale émergea du sas du rover. Il avait retiré sa combinaison d’AEV.

Sanches bondit dans le véhicule, et je la suivis aussitôt en refermant l’écoutille derrière nous.

— Il faut décrocher le tunnel ! lança Dale.

— Pas le temps, rétorquai-je. Nous devrions remettre nos combinaisons pour ça. Non, mets la gomme et arrache le tunnel.

— Accrochez-vous, dit Dale en accélérant.

Le rover bondit. Sanches tomba de son siège, tandis que je restais à côté de la lunette arrière.

Les roues du véhicule tournoyaient avec une force impressionnante, mais le régolite lunaire offrait une traction très limitée. Nous étions à peine partis que le tunnel nous stoppa brutalement. Sanches, qui venait de se relever, tomba sur Dale, dont elle agrippa les épaules pour se rattraper.

— Il faut partir vite, pressa-t-elle. Il y a des réservoirs de méthane et d’oxygène, là-dedans.

— Je sais ! grognai-je.

Je jetai un coup d’œil par la vitre latérale. Un rocher bien pentu attira mon attention. Je me précipitai à l’avant du véhicule et m’installai sur le siège passager.

— J’ai un plan, mais ce serait trop long à expliquer. Passe-moi les commandes.

Dale appuya sur un bouton de la console centrale pour donner la priorité à mes commandes. Pas d’hésitations, pas de questions : il avait obtempéré au quart de tour. Les maîtres en AEV savent réagir de façon rationnelle dans les situations de crise.

Je passai la marche arrière et reculai de quatre mètres.

— Ce n’est pas par là ! protesta Dale.

— Ferme-la ! (Je nous mis dans l’axe du rocher et démarrai.) Accrochez-vous à quelque chose.

Sanches et Dale s’accrochèrent l’un à l’autre. J’accélérai à fond.

Je fonçai vers le rocher. La roue avant droite du véhicule monta sur la pierre, et l’engin tout entier décolla en commençant à décrire une vrille. En retombant, il roula sur le flanc gauche. C’était l’occasion de tester la structure renforcée de l’habitacle transformé en tambour de machine à laver. Je m’efforçai de ne pas vomir.

Voici ce que j’avais prévu : le tunnel était censé se vriller et se déchirer parce qu’il n’avait pas été conçu pour cela. Alors il aurait suffi de quelques grosses accélérations pour agrandir la déchirure et libérer enfin le véhicule.

Voici ce qui arriva réellement : le tunnel gonflable accusa le coup sans broncher. Comme il avait été conçu pour protéger ses occupants humains, il refusa bel et bien de se déchirer. La connexion avec le rover, en revanche, n’était pas aussi solide. La torsion provoquée par les tonneaux arracha violemment ses boulons.

L’air contenu dans le tunnel jaillit d’un seul coup, projetant le rover vers l’avant. (Notez que les rovers lunaires ne sont pas particulièrement aérodynamiques.) Nous glissâmes donc sur le flanc sur un mètre supplémentaire, avant de nous remettre lourdement à l’endroit.

Nous étions libres.

— Nom de Dieu ! s’exclama Dale. C’était une manœuvre de génie !

— Euh, ouais, acquiesçai-je en reprenant les commandes.

« Boum ! »

Le bruit étouffé dura une fraction de seconde. C’était le genre de bruit que l’on ressentait plus qu’on ne l’entendait.

— C’était puissant, commenta Sanches.

— Non, contra Dale en décrochant les mains de la femme de ses épaules. Je l’ai à peine entendu.

— Non, elle a raison, rétorquai-je en roulant droit devant moi sans lâcher le terrain des yeux. Le bruit a voyagé à travers le sol meuble, puis s’est propagé dans les roues avant de résonner dans l’habitacle. Le simple fait que nous l’ayons entendu signifie qu’il était sacrément fort.

Je vérifiai les images transmises par la caméra arrière. La bulle était intacte, bien sûr ; il aurait fallu un engin atomique pour la détruire. Je m’étonnai cependant de constater que l’abri pressurisé était toujours en place. Je freinai des deux pieds.

— Putain, vous avez vu ça ?! Ma soudure a résisté à l’explosion !

— Vous m’excuserez de ne pas vous donner une tape dans le dos, gronda Sanches, en me jetant un regard noir.

— Sérieusement, tu crois que le moment est bien choisi pour frimer ? me demanda Dale.

— Je constate, c’est tout. C’est un putain de boulot !

— Jazz, franchement… (Il rappuya sur le bouton de la console centrale pour prendre les commandes du rover et foncer vers la ville.) Tu devrais appeler Svoboda et ton père pour leur dire que tu vas bien.

— Vous devriez aussi appeler un avocat, ajouta Sanches. Je ferai le nécessaire pour que vous soyez expulsée vers le Brésil pour y répondre de vos actes.

— Vous croyez ?

Je sortis mon Gadget de ma poche et appelai Svoboda. Son répondeur se déclencha aussitôt.

— Houlà…

— Il y a un souci ? s’enquit Dale.

— Svoboda ne répond pas.

Je réessayai. Le répondeur se déclencha de nouveau.

— Peut-être que quelqu’un l’a localisé ? suggéra Dale.

— Vous avez d’autres hommes de main, à Artémis ? demandai-je à Sanches.

— Je ne vois pas pourquoi je coopérerais.

— Je vous conseille de faire très attention, menaçai-je. S’il arrive quelque chose à mon père ou à mon ami, je vous réexpédie au Brésil dans plusieurs colis.

— Je n’ai pas d’hommes de main. Je n’ai aucun pouvoir sur ces gens-là.

— Foutaises ! Vous léchez tellement le cul d’O Palácio que vous avez une haleine de chiotte !

— Ils sont actionnaires majoritaires, expliqua-t-elle en plissant les yeux. Je ne suis pas l’une d’entre eux.

— Vous êtes partenaires !

— Le marché de l’aluminium s’est effondré quand Artémis a cessé de construire de nouvelles bulles. J’avais besoin de fonds pour continuer. Ils ont offert de nous refinancer, et j’ai accepté. Ils font leurs trucs et me laissent m’occuper de la fonderie. Une fonderie dans laquelle j’ai mis mon âme et mon cœur. Une fonderie que vous venez de détruire, sale flaque d’exsudat puant !

— Attendez un peu que je consulte un dico et que je comprenne ce que vous venez de dire !

Je composai le numéro de mon père et collai le Gadget contre mon oreille. Chaque sonnerie voyait ma tension artérielle augmenter.

— Mon père ne répond pas non plus, grommelai-je en pianotant sur la console de contrôle.

Tenant le volant d’une main, Dale sortit son propre Gadget.

— Essaie Lene. Moi, j’appelle Bob.

Je composai le numéro de Lene. Après bon nombre de sonneries, le répondeur se déclencha.

— Rien, dis-je.

— Bob ne répond pas non plus.

Nous échangeâmes un regard nerveux.

— Peut-être que Rudy a eu vent de ce qui se préparait, hasardai-je pour me rassurer. Peut-être qu’il les a tous arrêtés.

Le pouce suspendu au-dessus de mon Gadget, je fis la moue. Appeler la police en plein milieu d’un coup fumeux n’était pas une très bonne idée. Logiquement, j’aurais dû attendre d’être de retour en ville, car ils risquaient tous d’être arrêtés par ma faute, mais je ne pouvais pas.

J’appelai Rudy. Au bout de quatre sonneries, le silence. Je raccrochai.

— Putain…

— Quoi ? Rudy ne répond pas non plus ? Bordel, mais que se passe-t-il ?

Sanches s’arma de son Gadget et tapota sur l’écran.

— Eh ! m’écriai-je. (Je voulus lui arracher l’appareil des mains, mais elle le mit hors de portée.) Donnez-moi ça !

— Non ! contra-t-elle d’un ton vif. J’ai besoin de savoir si mes employés sont en sécurité.

— Ouais, c’est ça ! Vous appelez à l’aide !

Je lui sautai dessus, et elle nous entraîna toutes les deux sur le plancher du rover.

— Arrêtez ça ! s’emporta Dale.

Elle essaya de me frapper d’une main, l’autre étant occupée à serrer son Gadget de toutes ses forces. Je bloquai son attaque et la giflai. Mon Dieu, comme cela faisait du bien de toucher aussi nettement sa cible !

— Merde, calmez-vous ! beugla Dale. Si l’une d’entre vous frappe le mauvais bouton, on mourra tous !

— C’est vous qui avez demandé à la moissonneuse de me tuer ! Avouez !

Je cognai de nouveau, mais elle esquiva et m’agrippa le poignet pour me faire une clé de bras.

— Bien sûr que c’est moi ! Comment osez-vous détruire le travail d’une vie ?

— Fait chier ! gronda Dale en freinant et en faisant déraper le rover.

Il se jeta dans la mêlée et nous sépara de force. Contrairement à ce qu’on voit dans les films et les comics, la taille compte vraiment. Un type de plus d’un mètre quatre-vingts aura toujours le dessus sur deux filles maigrichonnes.

— Maintenant, vous allez m’écouter ! cria-t-il. Je suis bien trop gay pour jouir de ce spectacle déplorable ! Calmez-vous, ou j’en prends une pour taper sur l’autre, putain !

— Vous n’êtes pas obligé d’être grossier, protesta Sanches en pianotant sur son Gadget.

— Tu vas l’arrêter, oui ou non ? demandai-je à Dale.

— Franchement, je ne serai pas mécontent si elle parvient à contacter qui que ce soit.

Il nous lâcha toutes les deux, mais me surveilla d’un œil méfiant. Apparemment, il considérait que j’étais l’agresseuse. Parce que j’avais voulu arracher les yeux de cette salope pour les lui fourrer dans l’urètre ? N’importe quoi…

Sanches écouta attentivement son Gadget. À mesure que les secondes défilaient, son visage devenait un masque de peur. Elle raccrocha.

— Et maintenant ? s’enquit Dale en se tournant vers moi.

— Depuis quand c’est moi la patronne ? protestai-je.

— C’était ton idée. Alors, qu’est-ce qu’on fait ?

— Euh… (J’allumai la radio et la basculai sur la fréquence commune.) Ici Jazz Bashara. Un maître en AEV pourrait-il se manifester ?

— Oui ! me répondit aussitôt quelqu’un. Ici Sarah Gottlieb. Je suis avec Arun Gosal. On n’arrive à contacter personne d’autre. Que se passe-t-il ?

Je les connaissais tous les deux. Sarah était maîtresse, Arun stagiaire. Quelques jours plus tôt, nous avions combattu ensemble l’incendie de la fabrique de verre Queensland.

— Je n’en sais rien, Sarah. Je suis dans un rover à l’extérieur de la ville, et personne ne répond à mes appels. Où vous trouvez-vous ?

— Sur le site d’extraction des contreforts de Moltke.

Je désactivai mon micro.

— Évidemment, ils protègent la dernière moissonneuse.

— Cela ne sert plus à rien, remarqua Sanches, mais je suis heureuse de constater que la guilde a pris ce contrat au sérieux.

Je rallumai le micro.

— Vous pouvez rentrer en ville ? m’enquis-je.

— On avait prévu de rallier la fonderie avec la moissonneuse et de finir à pied. Sauf qu’on n’arrive pas à joindre Sanches Aluminium pour leur demander de ramener la machine à la maison.

— Il vaudrait peut-être mieux rentrer directement à pied, suggérai-je en évitant de croiser le regard noir de Sanches.

— Négatif, répondit Sarah. Il se peut qu’il s’agisse d’une diversion destinée à nous éloigner du site. Nous préférons rester.

— Entendu.

— Eh…, reprit-elle. Vous n’êtes pas encore habilité à sortir seule… Êtes-vous accompagnée d’un maître ? Vous êtes avec qui, au juste ?

— Euh… je n’entends plus rien…

Je rebasculai la radio sur notre fréquence privée.

— Tu devras t’expliquer plus tard, me fit remarquer Dale.

— Chaque merde en son temps. Rentrons au Port des entrées et voyons ce qui se passe là-bas.

— Oui, approuva Sanches. Le train et mes employés doivent être là-bas.

Dale regagna la place du conducteur et redémarra. Sanches et moi nous rassîmes en évitant de nous regarder tout le reste du trajet.

Dale roula vers la ville à tombeau ouvert. Comme nous approchions, nous avisâmes le Port des entrées et son sas, auquel était arrimé le train.

— On fait comment pour entrer ? s’enquit Sanches.

— Normalement, expliqua Dale, on appelle par radio le maître en AEV de garde dans le sas du fret. Comme personne ne répond, je vais devoir m’équiper et sortir pour manipuler les valves de l’extérieur.

— Rapprochons-nous du train, proposai-je. On pourra voir l’intérieur du port par les vitres du wagon.

Dale hocha la tête et entreprit de traverser le terrain aplani par des années de trafic. Nous dépassâmes le sas du fret et nous rapprochâmes du train arrimé, dont les vitres étaient considérablement plus hautes que les nôtres. Tout ce qu’on pouvait voir, c’était le plafond du port.

— Attendez, je vais arranger ça.

Dale appuya sur plusieurs boutons, et l’habitacle commença à s’élever. Le rover de Bob était équipé d’un châssis élévateur à ciseaux. Pourquoi pas, en effet ? Il possédait toutes les options imaginables.

Nous nous retrouvâmes bientôt à hauteur des vitres de la voiture. À côté de moi, Sanches poussa un cri étouffé. Je l’aurais fait aussi, mais je ne voulais surtout pas qu’elle me voie.

Il y avait des corps partout. Certains assis à leur place, d’autres empilés en désordre dans l’allée. Une femme avait même du vomi autour de la bouche.

— Qu…, parvint uniquement à articuler Dale.

— Mes employés ! s’écria Sanches en s’agitant frénétiquement pour voir la scène sous différents angles.

— Ils respirent toujours, annonçai-je, le nez collé contre la vitre.

— Quoi ? Vous êtes certaine ? me demanda-t-elle.

— Oui. Regardez le type en chemise bleue. Voyez son ventre ; il se soulève.

— Michael Mendes. Oui, oui, confirma-t-elle, un peu plus calme. Je vois du mouvement.

— Ils se sont écroulés d’un coup, fis-je observer. Ils ne sont pas agglutinés contre le sas, ou ce genre de chose.

Dale désigna le sas qui reliait le train au port.

— Le sas est ouvert, dit-il. Vous voyez le drapeau kényan, dans la gare ?

— L’air, murmurai-je en fronçant les sourcils.

Sanches et Dale se tournèrent vers moi à l’unisson.

— C’est à cause de l’air, repris-je. Il y a un problème avec l’air. Les passagers du train étaient en pleine forme jusqu’au moment où le conducteur a ouvert le sas. Alors, ils ont perdu connaissance.

— Juste au moment où on a saboté la fonderie, remarqua Dale en se tordant les mains. Ça ne peut pas être une coïncidence.

— Bien sûr que ce n’est pas une coïncidence, assena Sanches. Un pipeline rempli d’air relie directement ma fonderie au système de support-vie de la bulle Armstrong. D’où vous vient votre air, à votre avis ?

— Mais votre système d’alimentation est doté de sécurités, non ? l’interrogeai-je en la prenant par les épaules. Des soupapes, des trucs comme ça ?

— Elles sont conçues pour prévenir les fuites, pas pour résister à une explosion massive ! protesta-t-elle en me donnant des tapes sur les mains.

— Merde, merde, merde…, répétait Dale. L’explosion est restée confinée dans la bulle. L’atmosphère n’avait nulle part où aller. Tes soudures ont été trop bien réalisées. La pression n’a pu s’évacuer que par le pipeline d’alimentation en oxygène. Oh, merde !

— Attends. Non, non, non. Ce n’est pas possible. Le système de support-vie est équipé de capteurs qui analysent l’air qui arrive. Celui-ci n’est pas déversé dans la ville comme ça, si ?

— Oui, vous avez raison, acquiesça Sanches en se calmant un peu. Ils mesurent la quantité de dioxyde et de monoxyde de carbone. Et ils vérifient qu’il n’y a pas de chlore ni de méthane, dans le cas où il y aurait une fuite à la fonderie.

— Comment vérifient-ils ? demandai-je.

Elle se rapprocha d’une autre fenêtre pour mieux voir ses employés.

— Ils utilisent des composés liquides qui changent de couleur en présence de molécules indésirables. Et une surveillance informatique pour réagir instantanément.

— C’est de la chimie, et la chimie, c’est votre spécialité. Et si l’explosion avait produit autre chose ? Quelque chose que le système de surveillance est incapable de détecter ?

— Eh bien… Il y avait du calcium, du chlore, de l’aluminium, du silicium…

— Du méthane…, ajoutai-je.

— Oui, avec du méthane, on pourrait obtenir du chlorométhane, du dichlorométhane, du chloro… Oh, mon Dieu !

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

— Avec du méthane, du chlore et de la chaleur, on peut produire divers composés, dont la plupart sont inoffensifs, expliqua Sanches en se prenant la tête entre les mains. Mais aussi du chloroforme.

— On l’a échappé bel ! soupira Dale, soulagé.

Sanches réprima un sanglot.

— Ils vont mourir. Ils vont tous mourir !

— Qu’est-ce que vous racontez ? m’écriai-je. C’est juste du chloroforme, un gaz qui fait perdre connaissance, non ?

— Vous avez regardé trop de films, pleurnicha-t-elle en secouant la tête. Le chloroforme n’est pas un anesthésique inoffensif. Il est très, très dangereux.

— Mais… ils respirent toujours.

— Ils ont perdu connaissance instantanément, lâcha-t-elle en essuyant ses larmes, ce qui signifie que la concentration est d’au moins quinze mille parties par million et qu’ils seront tous morts dans moins d’une heure. Dans le meilleur des cas.

Ses mots me frappèrent comme un marteau. Je me figeai. Je me pétrifiai. Je me mis à trembler dans mon siège et je me retins de vomir. Le monde se fit brumeux. Je m’efforçai de prendre une profonde inspiration. Qui ressortit sous forme de sanglots.

Mon esprit se mit tant bien que mal en branle.

— Bien… d’accord… euh… attendez…

Nos atouts : moi, Dale et une pétasse que je ne connaissais pas. Un rover. Deux combinaisons d’AEV. Beaucoup d’air, quoique pas assez pour alimenter la ville. Du matériel de soudure. Nous avions aussi une maîtresse en AEV et un stagiaire – Sarah et Arun –, mais ils étaient trop loin pour nous aider. Nous n’avions qu’une heure pour régler le problème.

Dale et Sanches me fixaient d’un regard désespéré.

Atout additionnel : la ville d’Artémis, moins les gens qu’elle accueillait.

— B-bien…, bafouillai-je. Le Centre de support-vie est à Armstrong RdC, à l’opposé des agences spatiales. Dale, conduis-nous au sas ISRO.

— Ça marche.

Je me précipitai dans le sas situé à l’arrière du rover.

— Quand je serai à l’intérieur, je foncerai vers le Centre de support-vie. Ils ont un paquet d’air dans leurs réserves d’urgence. Je les ouvrirai toutes.

— On ne dilue pas le chloroforme, me fit remarquer Sanches. La molarité, dans l’atmosphère, sera la même.

— Je sais, mais les bulles sont équipées de clapets de surpression. Quand je viderai les réserves, la pression atmosphérique de la ville augmentera, les clapets s’ouvriront et le bon air remplacera le mauvais.

Elle réfléchit quelques secondes.

— Oui, ça pourrait marcher, acquiesça-t-elle.

Nous nous arrêtâmes en dérapant devant le sas ISRO. Dale enclencha la marche arrière et effectua l’arrimage le plus rapide et le plus efficace qu’il m’ait été donné de voir. Il ralentit à peine pour aligner et connecter les deux sas.

— Putain, tu fais ça vraiment bien !

— Dépêche-toi !

Je m’équipai de mon masque à oxygène.

— Vous deux, vous restez ici. Dale, si je merde et si le chloroforme me fait perdre connaissance, tu devras y aller à ma place. (Je tournai la roue de l’écoutille. Le sifflement de la pressurisation emplit l’habitacle.) Sanches, si Dale n’y arrive pas non plus, ce sera à vous de jouer. Avec un peu de chance, ça ne… (Je penchai la tête sur le côté.) Ce sifflement ne vous paraît pas étrange ?

Dale se tourna vers l’écoutille du sas.

— Merde ! Le sas du rover a été endommagé par l’arrachage du tunnel ! Ferme la valve, on a besoin de…

Le sifflement devint si fort que je n’entendais plus Dale. Le sas était fichu.

Mon esprit turbina à plein régime. Si je refermais la valve, que ferions-nous ensuite ? Dale et moi avions des combinaisons d’AEV ; nous pourrions entrer à pied dans le sas ISRO. Cela impliquerait de quitter le rover et donc d’utiliser son sas, ce qui tuerait Sanches. La seule solution consisterait à entrer avec le rover tout entier dans le sas de fret du Port des entrées. Sauf que personne, à l’intérieur, n’était conscient et en mesure de nous ouvrir. Il nous faudrait ouvrir le sas manuellement, ce qui nécessiterait de quitter le rover en tuant Sanches.

Je pris ma décision en une fraction de seconde et tournai la roue au maximum pour ouvrir le sas.

— Putain, mais qu’est-ce que tu… ? commença Dale.

L’air qui s’échappait secoua le rover. Mes oreilles se bouchèrent. C’était mauvais signe ; l’air s’échappait plus vite que le rover ne pouvait le remplacer.

— Ferme le sas derrière moi ! hurlai-je.

Quatre portes. Je devais passer quatre putains de portes pour entrer dans la ville. Le sas du rover en possédait deux, tout comme celui de l’ISRO. Je serais en danger tant que je n’aurais pas passé la dernière. Quant à Sanches et à Dale, ils seraient en sécurité dès que Dale aurait verrouillé la première écoutille derrière moi.

J’ouvris la porte numéro un et sautai dans le sas du rover. La porte numéro deux était celle qui voulait nous tuer. De la glace s’était formée sur son pourtour, là où s’échappait un flux continuel d’air. Comme l’avait compris Dale, l’ouverture avait été déformée par l’arrachage du tunnel gonflable.

Je tournai la deuxième roue et poussai l’écoutille. S’ouvrirait-elle seulement, dans l’état où elle était ? Je priai Allah, Yahvé et le Christ pour qu’elle m’obéisse. L’un d’entre eux m’entendit sûrement, car l’écoutille s’entrouvrit. Je poussai de toutes mes forces pour élargir le passage, et me glissai dehors. Il y a parfois des avantages à être petite. J’étais arrivée dans le goulet long d’un mètre qui séparait les deux sas.

La porte externe du rover et le goulet avaient été vrillés et fuyaient comme des passoires, mais au moins il n’y avait pas de trou important. Les réservoirs d’air du rover parvenaient encore à le pressuriser, même s’ils ne pouvaient que perdre la bataille. Au cas où vous vous poseriez la question, non, mon masque à oxygène ne serait pas suffisant dans le vide. Il ne ferait que souffler de l’oxygène à mon visage mort.

Je déverrouillai l’écoutille externe du sas ISRO et titubai dedans en me retournant pour voir les autres.

Je pensais que Dale avait déjà refermé l’écoutille interne du sas du rover, mais je me trompais. S’il l’avait refermée, j’aurais été privée d’air jusqu’à mon entrée dans Artémis. Y avait-il songé ? Cet idiot se prenait-il pour un héros ?

— Ferme cette putain d’écoutille ! beuglai-je dans le vent.

Alors je les vis. Ils étaient pâles et avaient l’air étourdis. Dale s’écroula. Merde. Il y avait du chloroforme dans l’atmosphère du sas ISRO. Dans ma précipitation, j’avais oublié de tenir compte de ce détail.

Tant pis. Une chose à la fois. D’abord ouvrir la dernière porte. Si le rover disposait d’une quantité d’air limité, la ville, elle, en avait à profusion. Je tournai la roue de la dernière écoutille et la poussai. Elle refusa de bouger.

Évidemment. Du fait de la fuite constante, la pression du rover était inférieure à celle de la ville.

— Meeeerde !

Afin de calquer la pression du sas sur celle de la ville, j’ouvris la valve centrale de l’écoutille. La valve lutta contre la fuite, mais je n’attendis pas de découvrir laquelle des deux avait le débit le plus important.

Je m’appuyai contre la paroi du fond et frappai l’écoutille intérieure des deux pieds. Mes premières tentatives la secouèrent un peu sans réussir à casser le sceau. La troisième fut la bonne.

L’écoutille s’entrouvrit avec un bruit métallique. Une véritable tempête s’engouffra dans le sas, puis dans le rover. Je glissai un pied dans l’ouverture pour empêcher la porte de se refermer sous le courant d’air.

Dale et Sanches étaient sauvés. Enfin, presque. Ils respiraient un gaz toxique dans un véhicule pressurisé en train de fuir.

Mon dos me faisait atrocement souffrir. Je paierais la facture de tout cela plus tard. Si je survivais, bien sûr.

Je retirai mon pied de ma chaussure, que je laissai dans l’entrebâillement, puis je retournai au rover. Dale et Sanches étaient inconscients. Merde. Note à moi-même : surtout, garde ton masque.

Leur respiration semblait régulière. Je refermai l’écoutille interne du rover pour les isoler, puis je retournai à celle de l’ISRO, que je parvins à ouvrir sans difficulté grâce à ma chaussure. Je m’écroulai littéralement dans le labo.

Je récupérai ma chaussure, et l’écoutille se referma d’elle-même dans le courant d’air.

J’étais à l’intérieur.

Je m’assis et remis ma chaussure, puis je vérifiai l’étanchéité de mon masque à oxygène. Elle paraissait bonne. De plus, je n’étais ni en train de vomir, ni sur le point de perdre connaissance, ce qui est toujours bon signe.

Le labo de l’ISRO était jonché de scientifiques inconscients. C’était un spectacle insolite. Quatre d’entre eux étaient toujours derrière leur bureau, tandis qu’un autre gisait sur le sol. J’enjambai ce dernier et me dirigeai vers le couloir.

Je consultai mon Gadget. Vingt minutes s’étaient écoulées depuis le début de l’empoisonnement au chloroforme. Si l’estimation de Sanches était correcte, j’avais quarante minutes pour purifier l’atmosphère de la ville, faute de quoi tout le monde mourrait.

Par ma faute.

16

J’avais besoin de Rudy. Pour être plus précise, j’avais besoin de son Gadget.

Rappelez-vous, le Centre de support-vie est une zone protégée. Il faut y travailler pour pouvoir y entrer ; les portes ne s’ouvrent que si elles reconnaissent votre Gadget. Celui de Rudy, cependant, ouvrait toutes les portes de la ville. Les zones sécurisées, votre appartement, votre salle de bains, tout. C’est bien simple, Ruby pouvait se rendre où bon lui semblait.

Son bureau d’Armstrong +4 se trouvait à quelques minutes à peine du labo de l’ISRO, à condition de ne pas traîner. Le trajet fut pour le moins surréaliste. Il y avait des gens étendus partout : dans les couloirs, les entrées… On aurait dit une scène de l’apocalypse.

Ils ne sont pas morts. Ils ne sont pas morts. Ils ne sont pas morts… Je me répétai ce mantra encore et encore pour ne pas perdre les pédales.

J’empruntai les rampes pour passer au niveau supérieur, m’attendant à ce que les ascenseurs soient bloqués par des gens inconscients.

À Armstrong +4, je débouchai dans un vaste espace dégagé, mystérieusement baptisé « parc des Boulders ». Ne me demandez pas pourquoi, je n’en sais rien. En le traversant, je titubai sur un type étendu sur le flanc et m’écroulai sur une femme portant son bébé. Celle-ci était roulée en boule autour de son petit garçon dans un geste ultime et maternel de défense. Je me relevai et me remis à courir.

Je dérapai devant le bureau de Rudy et me précipitai à l’intérieur. L’officier s’était écroulé sur sa table de travail. Bizarrement, même inconscient, il avait l’air posé et calme. Je lui fis les poches, à la recherche de son Gadget.

Un détail me tracassait dans le spectacle de ce bureau, mais je n’aurais su dire quoi. J’avais le sentiment désagréable que quelque chose n’était pas normal, sauf que rien n’était plus normal dans cette ville. Je n’avais pas de temps à perdre avec mon subconscient. J’avais une ville à sauver, merde.

Je trouvai le Gadget de Rudy et le fourrai dans ma poche. Mon subconscient se manifesta alors avec plus d’insistance que la première fois. Tu ne vois donc pas qu’il y a quelque chose de louche dans ce bureau ! me criait-il.

Je pris une seconde pour regarder autour de moi. Tout semblait à sa place. Le local modeste et spartiate n’avait rien de particulier. Je connaissais bien cet endroit ; j’y avais été conduite des dizaines de fois pendant ma folle jeunesse, et j’avais une excellente mémoire. Tout, absolument tout semblait à sa place.

Mais alors que je m’apprêtais à quitter les lieux, quelque chose me frappa : un objet contondant derrière la tête.

Mon cuir chevelu s’engourdit, ma vision se brouilla, mais je ne perdis pas connaissance. L’objet m’avait seulement frôlée. Quelques centimètres de plus sur la gauche, et j’aurais perdu ma cervelle. Je titubai vers l’avant et me retournai pour faire face à mon agresseur.

Álvares tenait une longue barre creuse en acier dans une main et une bouteille d’oxygène dans l’autre. Un tuyau reliait cette dernière à sa bouche.

— Putain, c’est une plaisanterie ! Une seule personne est toujours réveillée dans cette ville tout entière, et c’est vous !

Il tenta de me frapper encore une fois, mais j’esquivai son attaque.

Álvares, évidemment. Voilà ce que mon subconscient essayait de me dire. Le bureau de Rudy était exactement comme dans mes souvenirs, sauf qu’Álvares était censé être enfermé dans l’abri pressurisé.

La suite des événements défila en accéléré dans mon esprit… L’abri l’avait protégé du chloroforme. Une fois Rudy parti au pays des rêves, l’assassin avait arraché une barre en acier de sa prison et s’en était servi pour forcer la porte. Le cadenas et la chaîne qui empêchait la roue de tourner, de l’autre côté, n’avaient aucune chance contre un tel levier.

Álvares n’était pas ingénieur en thermodynamique, mais il n’était pas nécessaire d’être un génie pour comprendre que quelque chose, dans l’air, avait fait perdre connaissance à Rudy. Ou bien il avait failli succomber lui-même, avant de réagir au dernier moment. En tout cas, l’abri étant pourvu de réserves d’oxygène, il s’était fabriqué un système de support-vie de fortune.

Pour couronner le tout, la barre qu’il avait arrachée avait une extrémité dentelée. Magnifique. En plus d’avoir une matraque, il était donc également armé d’une lance.

— Il y a une fuite de gaz, lançai-je. Tout le monde mourra si je ne la répare pas !

Il me sauta dessus sans la moindre hésitation. Il avait un boulot à terminer. Je ne pouvais qu’admirer son professionnalisme.

— Et puis merde !

Il était plus grand, plus fort, plus aguerri que moi, et il avait un bout de métal pointu dans la main.

Je tournai les talons pour m’enfuir et donnai un grand coup de pied dans mon dos dans l’espoir de perturber son attaque. Ce qui fonctionna – dans une certaine mesure. Au lieu de me défoncer le crâne, il me barra la route et m’attira contre lui. J’avais donc sa main devant moi et le dos contre sa poitrine. Je n’aurais jamais de meilleure occasion de le désarmer.

Je lui agrippai le poignet des deux mains et tentai de le lui tordre vers l’extérieur, mouvement classique d’autodéfense qui se révéla totalement inefficace. Attrapant la barre en acier de son autre main, Álvares entreprit de m’étrangler.

Il était fort. Très fort. Malgré son bras blessé, il était bien plus puissant que moi. Je glissai mes mains entre l’acier et ma gorge, mais cela ne suffirait pas longtemps. J’avais du mal à respirer. Une panique particulière s’empare de vous dans ces cas-là. Je m’agitai inutilement pendant quelques secondes, avant de me calmer au prix d’un effort de volonté titanesque.

Soit il me briserait le cou, soit il m’étranglerait avant de me briser le cou. Le masque à oxygène ne m’était d’aucune utilité car il ne pouvait pas envoyer d’air dans une trachée resserrée. La bouteille d’oxygène, en revanche, pourrait me servir. Un objet métallique contondant. C’était mieux que rien. J’essayai de m’en saisir.

Aïe !

En retirant une main de sous la barre, j’avais fait une croix sur la moitié de ma capacité de résistance. Le métal s’enfonça plus profondément dans ma gorge. Mes jambes cédèrent, et je tombai à genoux. Le tueur m’accompagna au sol et continua de m’étrangler.

Les ténèbres m’enveloppèrent. Si seulement j’avais une autre main.

Une autre main…

Cette pensée résonna dans mon esprit embrumé.

Une autre main.

Une autre main.

Trop de mains.

Álvares avait trop de mains.

Quoi ?

Je rouvris les paupières. Álvares avait trop de mains !

Quelques secondes plus tôt, il avait la barre en acier dans une main et la bouteille d’oxygène dans l’autre. Désormais, il serrait la barre à deux mains, ce qui signifiait qu’il avait posé la bouteille par terre !

Je rassemblai le peu de force qu’il me restait, repliai les jambes et me jetai en avant. L’acier mordit ma gorge, mais ce n’était rien ; la douleur m’aidait à rester éveillée. Je poussai une nouvelle fois, plus fort, parvenant enfin à le déséquilibrer. Nous basculâmes tous les deux vers l’avant, et Álvares me tomba dessus.

Alors j’entendis le plus doux de tous les bruits.

Il toussa.

Il desserra un peu son étreinte et toussa de nouveau. Je glissai le menton sous la barre et libérai ma gorge. La respiration sifflante, j’avalai goulûment l’air de mon masque. Autour de moi, la brume noire se retira.

J’attrapai la barre des deux mains et poussai en avant, traînant Álvares dans mon sillage. Il tenait bon, mais faiblissait de seconde en seconde.

Je me dégageai en me tortillant et me retournai. Affalé sur le sol, il toussait violemment.

Comme je l’avais espéré, il avait posé la bouteille par terre pour m’étrangler. Quand il m’avait suivie sur le sol, le tuyau le reliant à sa réserve d’oxygène était sorti de sa bouche. Au lieu de le récupérer, il avait choisi de s’accrocher à sa barre en acier pour en finir avec moi. Sans doute pensait-il pouvoir me tuer, puis ramasser son tuyau avant de perdre connaissance.

Álvares tendit le bras pour attraper le tuyau de plastique, mais je l’agrippai par le col et le tirai vers moi. Il eut une inspiration saccadée, et son visage se vida de toute couleur. Une fois pour toutes, je lui arrachai la barre des mains.

La tête du tueur retomba enfin. Il avait eu son compte. Je repris mon souffle et me relevai.

Bouillonnant de colère, je fis un pas en avant, l’extrémité coupante de la barre pointée vers Álvares – un assassin avéré qui venait tout juste d’essayer de me tuer – étendu devant moi, impuissant. Un coup entre la quatrième et la cinquième côte… pile dans le cœur… C’était tentant, tellement tentant. Je n’en suis pas fière, mais j’ai été à deux doigts de passer à l’acte.

Je donnai un grand coup de talon dans son bras et je sentis son os craquer. Voilà qui était davantage mon style.

Je n’avais pas de temps à perdre, mais je ne pouvais pas laisser à ce fumier la possibilité de s’enfuir une seconde fois. Je traînai donc son corps dans le bureau de Rudy. Je poussai ce dernier pour fouiller dans ses tiroirs et dégottai une paire de menottes. J’attachai le poignet valide d’Álvares à la roue de l’abri pressurisé, puis je jetai la clé dans le couloir. Ne me remercie pas, Rudy.

Je sortis mon Gadget pour voir combien de temps il me restait : trente-cinq minutes.

C’était très approximatif, évidemment, une simple estimation. Avec un peu de chance, je disposerais d’une petite marge d’erreur. Mais il y avait deux mille habitants à Artémis, et certains d’entre eux mourraient probablement avant les autres.

Je rengainai ma barre, ou plutôt l’enfonçai entre ma ceinture et ma combinaison. Álvares était KO, il respirait du chloroforme, il avait un bras cassé et était menotté. Pas question de prendre le moindre risque, cependant. Je n’avais aucune intention de retomber dans une putain d’embuscade.

Je courus vers le Centre de support-vie. Ma respiration était sifflante et ma gorge enflait, meurtrie par mon récent étranglement. Sans doute avais-je une énorme meurtrissure à cet endroit, mais au moins ma trachée laissait-elle passer l’oxygène que je respirais, et c’était tout ce qui comptait.

J’avais un goût de bile dans la bouche, mais je n’avais pas le temps de me reposer. Au contraire, je me lançai tête baissée dans une véritable course d’obstacles car il y avait des gens étendus partout. J’ouvris à fond le robinet de ma bouteille pour envoyer un maximum d’oxygène dans mes poumons brûlants. Cela ne servit pas à grand-chose, puisque je respirais déjà une atmosphère entièrement composée d’oxygène. Au moins la légère surpression empêcherait-elle l’atmosphère extérieure chargée en chlore de s’infiltrer autour de mon masque. Ce n’était certes pas rien.

J’atteignis le Centre de support-vie et agitai le Gadget de Rudy devant la porte, qui s’ouvrit en cliquetant.

Des Vietnamiens inconscients gisaient partout. Je jetai un rapide coup d’œil aux écrans de surveillance alignés sur le mur. Pour les systèmes automatisés, tout était nickel ! Excellente pression, bonne quantité d’oxygène, séparation du CO2 efficace… Du point de vue d’un ordinateur, tout était parfait.

Le fauteuil de M. –Doàn, devant le panneau principal, était inoccupé. Je sautai dessus et examinai les cadrans de surveillance de l’atmosphère. Tout était écrit en vietnamien, mais je comprenais plus ou moins ce qui s’affichait, notamment parce qu’un plan de la ville – qui occupait un mur tout entier – montrait tous les conduits et tuyaux du réseau. Comme vous pouvez l’imaginer, c’était un plan assez complexe.

Je l’étudiai avec soin et identifiai rapidement le système d’alimentation d’urgence. Les conduits étaient affichés en rouge.

— D’accord… Où se trouve la valve ? (Je suivis diverses lignes rouges du bout du doigt jusqu’à en découvrir une qui conduisait au Centre de support-vie lui-même. Puis j’avisai une icône qui ressemblait à une valve.) Le coin nord-ouest…

La salle était un labyrinthe de tuyaux, de réservoirs et de valves, mais je savais laquelle je cherchais, désormais. La troisième en partant de la gauche dans le coin nord-ouest. En me dirigeant vers ce dernier, je passai près de M. –Doàn, étendu sur le sol. Apparemment, il avait eu avant moi l’idée d’ouvrir cette valve, mais n’y était pas parvenu.

J’attrapai le robinet des deux mains et tournai. Un son guttural de pression libérée résonna dans la salle.

Mon Gadget sonna dans ma poche. C’était tellement inattendu que je dégainai ma barre, prête à me battre. Je secouai la tête en me traitant d’idiote et remis mon arme à ma ceinture avant de décrocher.

— Jazz ?! appela Dale. Est-ce que ça va ? On a perdu connaissance pendant quelques minutes.

— Dale ! Ouais, ça va. Je suis dans le Centre de support-vie. Je viens d’ouvrir la valve. Et vous, ça va ?

— On est conscients, mais j’avoue que je me sens super mal. Je ne sais pas trop comment on s’est réveillés…

J’entendis alors la voix de Sanches :

— Nos poumons ont absorbé le chloroforme contenu dans l’atmosphère du rover. Lorsque la concentration est descendue en dessous de 2 500 ppm, le chloroforme a cessé d’agir comme un anesthésique.

— Au fait, j’ai activé le haut-parleur, expliqua Dale.

— Sanches, dis-je d’un ton neutre. Je suis tellement heureuse que vous alliez mieux.

— La purge fonctionne ? me demanda-t-elle en faisant comme si elle n’avait pas remarqué mon ironie.

Je retournai devant les moniteurs de surveillance. Des chapelets de lumière jaune, qui n’étaient pas là un peu plus tôt, festonnaient les bulles de la ville.

— J’en ai l’impression, confirmai-je. Il y a des lumières d’alerte un peu partout. Si j’interprète correctement ce que je vois, les valves sont en train de purger l’atmosphère.

Je secouai un peu un technicien assis à côté de moi. Il ne réagit pas. Évidemment, même dans une atmosphère parfaite, ces gens mettraient du temps à émerger. Ils respiraient un anesthésique du XIXe siècle depuis une demi-heure.

— Attendez une seconde, je vais tester l’air.

Je soulevai légèrement mon masque et avalai une bouffée superficielle d’air. Je m’écroulai immédiatement, trop faible pour rester debout. Résistant à une terrible envie de vomir, je remis le masque sur mon nez.

— …pas bon…, murmurai-je. …air toujours mauvais…

— Jazz ? Jazz ! Ne tombe pas dans les pommes !

— Mmh… ça va, ça va, rassurai-je Dale en me mettant à genoux. (Chaque bouffée d’oxygène en bouteille m’aidait à me sentir mieux.) Je… Ça va… Je crois qu’il faut simplement attendre un peu. Remplacer tout cet air prend du temps. Mais ça va aller. Oui, ça va aller.

Sans doute les dieux rieurs entendirent-ils ma remarque et décidèrent-ils de me châtier, car, subitement, les sifflements de l’air passant dans le conduit baissèrent en intensité avant de disparaître complètement.

— Euh… merde. L’air ne passe plus.

— Pourquoi ? s’étonna Dale.

— Je vais voir !

J’examinai les moniteurs de contrôle et, comme je ne remarquai rien de notable, je retournai vers le plan parcouru d’un écheveau de conduits. La valve principale se trouvait dans cette pièce, et elle était reliée au réservoir principal qui affichait « vide ».

— Aïe ! Le réservoir est vide ! Il n’y a pas assez d’air !

— Quoi ? C’est impossible, protesta Dale. Le système de support-vie devrait avoir assez d’air pour durer des mois.

— Pas tout à fait. Il a assez d’air pour remplir une ou deux bulles, et suffisamment d’énergie pour transformer le CO2 en oxygène pendant des mois. Mais la réserve est insuffisante pour remplacer la totalité de l’atmosphère de la ville. Personne n’avait songé à cette éventualité.

— Mon Dieu…

— Il nous reste une chance. Trond Landvik a accumulé d’énormes réserves d’oxygène. Elles sont dans des cuves, à l’extérieur.

— Ce fumier ! lâcha Sanches. J’étais certaine qu’il voulait me piquer mon contrat électricité contre oxygène.

J’examinai de nouveau le panneau de contrôle. Dieu merci, les Vietnamiens utilisent un sur-ensemble de l’alphabet latin. Au-dessus d’une section du schéma, je lus « LANDVIK ».

— Je vois les réserves de Trond sur le schéma !

— Évidemment, lança Sanches. Trond et le Centre de support-vie se sont forcément assurés de la compatibilité des deux systèmes.

Je fis glisser mon doigt sur le schéma.

— Il semblerait que les réservoirs de Trond soient déjà reliés au réseau. Un ensemble complexe de valves relie les deux, mais il y a un plan.

— Vas-y, ouvre-les ! m’encouragea Dale.

— Les valves sont des roues manuelles, et elles se trouvent dehors.

Quoi ? Pourquoi diable y aurait-il des robinets dehors ?

— Par sécurité. Trond me l’a expliqué, mais peu importe. J’ai mémorisé le schéma des conduits. Il est super compliqué, et je ne sais pas dans quel état seront les sous-valves. Je verrai bien quand j’y serai.

Je sortis en courant du Centre de support-vie et me retrouvai dans les couloirs de la bulle Armstrong.

— Attends, tu veux sortir ? me demanda Dale. Comment ? Ta combinaison est ici.

— Je file vers le sas de la bulle Conrad, et j’ai une barre en acier avec moi. Je vais forcer le placard de Bob et utiliser son matériel.

— Les placards sont constitués de plaques d’aluminium d’un centimètre d’épaisseur. Tu n’y arriveras jamais à temps.

— C’est pas faux. Mmh… (Je fonçai dans le tunnel connecteur qui reliait les bulles Armstrong et Conrad, et vérifiai mon Gadget : il me restait vingt-cinq minutes pour agir.) Je vais utiliser une des boules de hamster.

— Et comment tu vas ouvrir les valves ?

Merde, il avait encore raison ! Les boules de hamster n’avaient ni bras, ni gants, ni articulations. Je n’aurais aucun moyen d’attraper quoi que ce soit à l’extérieur.

— Tu seras mes mains, Dale. Les réservoirs se trouvent dans le triangle formé par les bulles Armstrong, Shepard et Bean. Rejoins-moi au tunnel connecteur Bean-Shepard. Je vais avoir besoin de ton aide pour accéder au triangle.

— Ça marche. On part tout de suite. Je m’en approcherai le plus possible, puis je finirai à pied.

— Tu feras comment pour sortir du rover sans tuer Sanches ?

— J’aimerais bien le savoir, intervint la femme.

— Je la mettrai dans ta combinaison avant d’ouvrir le sas.

— Dans ma combinaison ?

— Jazz !

— D’accord, d’accord. Désolée.

Je traversai Conrad RdC aussi vite que je le pouvais. Ma bulle était parcourue de certains des couloirs les plus baroques d’Artémis. Mettez dans un même endroit des artisans et laissez-les s’installer sans aucun plan d’occupation des sols, et vous obtiendrez un véritable labyrinthe d’ateliers occupant le moindre recoin disponible. Heureusement, je connaissais les lieux par cœur.

Bien évidemment, le sas dévolu aux sorties touristiques se trouvait à l’opposé du tunnel connecteur de la bulle Armstrong. Comme le sort s’acharnait sur moi, c’était prévisible.

J’y arrivai enfin. Deux maîtres en AEV gisaient par terre devant seize touristes affalés sur leurs chaises. Le chloroforme avait eu raison d’eux en plein milieu de la présentation de l’excursion.

— Dale, je suis arrivée au sas.

— Entendu. (Il semblait loin du micro de son Gadget.) J’ai un peu de mal à faire entrer Sanches dans ta combinaison. Elle est un peu grande pour…

— Je vous demande pardon ? l’interrompit la femme. Je mesure cent soixante-quatre centimètres, soit pile dans la moyenne. Je ne suis pas grande, c’est votre saboteuse qui est petite.

— Vous n’avez pas intérêt à agrandir ma combinaison, menaçai-je.

— Je vais chier dedans, oui !

— Eh !

— Sanches, fermez-la ! s’emporta Dale. Jazz, sauve la ville !

Je me précipitai dans le vaste sas, où je sortis de sa boîte une boule de hamster dégonflée.

— Je te rappelle dès que je suis dehors, lui dis-je.

J’étalai la poche de plastique sur le sol, la fermeture à glissière vers le haut, puis je décrochai un pack de survie du mur et l’enfilai. Le moment était de nouveau venu d’utiliser le Gadget de Rudy et sa magie. Je fermai l’écoutille interne du sas avant d’agiter le Gadget devant le panneau de contrôle, qui accepta ma présence.

Nouveau problème : les sas sont conçus pour être activés par des maîtres en AEV équipés de combinaison et de gants. Il conviendrait donc de faire preuve de finesse.

Je désactivai les commandes informatiques et basculai en mode manuel. Pour commencer, je tournai la roue de l’écoutille externe pour la déverrouiller. Comme toutes les écoutilles de sas, celle-ci était de type bouchon, pourvue de contours en biseau que la pression de l’air poussait contre l’encadrement. En la déverrouillant, j’avais rendu possible l’ouverture manuelle de la porte, à condition d’avoir les biscotos de Superman…

Très lentement, j’ouvris les valves de dépressurisation, mais je les resserrai dès que j’entendis les premiers sifflements. Si je les avais laissées complètement ouvertes, le sas se serait vidé en moins d’une minute. À ce rythme-ci, cela prendrait un peu plus de temps. Suffisamment en tout cas pour que je ne meure pas, avec un peu de chance.

Je retournai derrière la boule de hamster et entrepris de me glisser dedans. Ce n’était pas facile – essayez d’entrer dans une tente démontée, pour voir –, mais c’était la façon normale de procéder.

Je refermai les glissières – au nombre de trois, par mesure de sécurité –, puis j’ouvris le robinet de mon pack de survie juste assez longtemps pour que la boule se gonfle un peu et me permette de bouger à l’intérieur.

Normalement, on ne fait pas ce genre de truc pendant la dépressurisation. On prend son temps, on gonfle la boule et on attend que le maître en AEV vérifie tous les joints. Mais je n’avais pas le choix.

À mesure que la pression dans le sas diminuait, ma boule se gonflait comme un ballon dans une chambre à vide. Et ce n’est pas une analogie. Je me trouvai bien dans un ballon, dans une chambre à vide.

Je commençai à ramper, ce qui n’est jamais aisé dans une boule partiellement gonflée, et m’efforçai d’attraper la poignée de l’écoutille. Comme l’enveloppe de la boule n’était pas encore rigide, je la déformai juste assez pour agripper cette poignée. Je la serrai des deux mains, tandis que la pression essayait de me faire lâcher prise.

La boule se gonflait en même temps que le sas se vidait de son atmosphère, me compliquant toujours plus la tâche. L’enveloppe en caoutchouc désirait ardemment prendre la forme d’une sphère, semblait-il, et elle n’appréciait pas du tout que je la déforme pour tenir une poignée d’écoutille.

À plusieurs reprises, je faillis glisser et céder, mais je résistai néanmoins. Finalement, la pression du sas baissa suffisamment pour me permettre de tirer sur la porte.

Ce qui restait d’air dans la salle s’échappa d’un seul coup, et ma boule termina de se gonfler, devenant parfaitement rigide. Ce faisant, la paroi repoussa ma main si violemment que je tombai sur les fesses, mais ce n’était pas grave : j’étais en sécurité dans ma boule de hamster et le sas était ouvert.

Comme je me relevais, quelque chose m’érafla la jambe. La barre que j’avais subtilisée au Gaucher. Je l’avais complètement oubliée ! Introduire un objet pointu dans un ballon gonflé n’est pas une bonne idée, mais je ne pouvais rien y faire. Je me contentai de resserrer ma ceinture pour que le morceau d’acier ne tombe pas.

Je vérifiai mon pack de survie. Tout avait l’air normal. Comme vous le savez déjà, les packs sont destinés aux touristes, aussi gèrent-ils seuls leur fonctionnement, sans intervention humaine.

Je m’aventurai dehors.

En dépit de ses limitations, les boules de hamster sont idéales pour courir. Ni énormes bottes, ni combinaison épaisse, ni cent kilos de matériel à porter. Rien de tout cela. Juste moi, mes vêtements normaux et un pack au poids très raisonnable.

J’accélérai en faisant rouler ma boule dans le paysage. Chaque fois que je heurtai une bosse, je m’envolai dans l’air. (Enfin, il n’y a pas d’air, mais vous voyez ce que je veux dire.) Les touristes payaient des milliers de GPD pour avoir ce privilège, et je comprenais pourquoi. Dans d’autres circonstances, je me serais amusée comme une folle.

Je contournai l’arc de la bulle Conrad jusqu’à ce que la bulle Bean apparaisse devant moi, puis je fonçai en ligne droite vers celle-ci, avant de la contourner elle aussi.

Je tapotai sur mon oreillette pour m’assurer qu’elle fonctionnait bien.

— Vous en êtes où ? demandai-je à Dale.

— Sanches est équipée, et nous sommes arrivés devant le connecteur Shepard-Bean. Je me prépare à sortir du rover. Et toi ?

— J’y suis presque.

La bulle Shepard se dessina bientôt devant moi. Je continuai à longer la coque de la bulle Bean jusqu’au tunnel connecteur. Dale me vit arriver et me fit signe de la main. Le rover de Bob était soigneusement garé. À travers ses vitres, j’avisai Sanches, affublée de ma combinaison, l’air maladroit. Je galopai vers le connecteur en jetant un coup d’œil à mon Gadget. Plus que quinze minutes.

Dale s’accroupit et glissa ses deux bras sous ma bulle.

— À trois, dit-il.

Je fléchis les genoux, prête à sauter.

— Un… deux… trois !

Notre synchronisation fut parfaite. Je bondis une fraction de seconde avant qu’il projette la bulle en l’air de toutes ses forces. Prenant appui sur le sol, je décollai, et Dale souleva la bulle au moment idéal. Ma bulle et moi nous envolâmes facilement au-dessus du tunnel connecteur. Évidemment, je rebondis dans tous les sens comme une idiote lorsque j’atterris de l’autre côté.

Dale, lui, escalada le tunnel avec une grande facilité. La paroi était pourvue de nombreuses poignées, et le maître avait l’habitude de ce genre d’exercice. Il sauta juste à côté de moi tandis que je parvenais enfin à me relever.

Les bulles Bean et Shepard se trouvant dans notre dos, le dôme plus petit de la bulle Armstrong trônait juste devant nous. Les réservoirs externes se dressaient sur le côté, partiellement dissimulés par un écheveau de conduits et de valves.

— Mon visage me démange, se plaignit Sanches par radio.

— Pauvre chérie, lui répondis-je tandis que Dale et moi nous dirigions vers les réservoirs.

— Cette combinaison est vraiment inconfortable, insista Sanches. Je pourrais fermer le sas du rover, repressuriser et vous attendre confortablement, non ?

— Non, objecta Dale. Le rover doit être prêt à nous accueillir en cas d’urgence. C’est notre façon de procéder.

La chimiste grommela quelque chose, mais ne protesta pas davantage.

Je roulai jusqu’au premier barrage de tuyaux. Trois énormes cuves pressurisées dominaient l’installation. Sur le flanc de chacune d’entre elles on pouvait lire « LANDVIK ».

Je désignai quatre valves sur le conduit le plus proche.

— Ferme complètement celle-ci.

— Que je la ferme ?

— Absolument. Fais-moi confiance. Ces tuyaux sont équipés de soupapes, de purgeurs et d’autres saloperies qui les rendent difficiles à manipuler.

— Compris, acquiesça-t-il en serrant une roue de ses mains gantées.

Je montrai une autre valve, située sur un autre tuyau, à trois mètres du sol.

— Maintenant, tu ouvres celle-là à fond.

Dale sauta, agrippa le conduit à deux mains, progressant à la manière d’un gibbon. Enfin, il posa les pieds sur un tuyau et essaya d’ouvrir la valve en grognant.

— Putain, ce n’est pas facile ! protesta-t-il.

— Ces valves n’ont sans doute jamais été manipulées. Tu viens de déflorer celle-là.

Finalement, la valve céda, et Dale poussa un soupir de soulagement.

— Voilà !

— Bien. Maintenant, en bas, lançai-je en désignant un fouillis de tuyaux surplombé de quatre valves. Ferme-les toutes, sauf la troisième, qui devra être complètement ouverte.

Pendant que Dale travaillait, je regardai mon Gadget. Dix minutes.

— Sanches, vous avez estimé l’espérance de vie des habitants de la ville à une heure ; c’était réaliste ou bien… ?

— Oui, très réaliste, confirma-t-elle. Certaines personnes doivent déjà être dans un état critique.

Dale accéléra la cadence.

— C’est fait. Ensuite ?

— Plus qu’une seule, dis-je. (Je m’éloignai du labyrinthe de conduits et lui montrai un tuyau de décharge d’un demi-mètre de diamètre surplombé de sa valve.) Ouvre celle-là complètement et ce sera fini.

Dale attrapa la roue et voulut la tourner, mais elle ne bougea pas d’un millimètre.

— Dale, tu es censé tourner cette roue…

— Tu crois que je fais quoi, là ?

— Eh bien, fais-le plus fort !

Il se retourna, prit la roue des deux mains, essayant d’ouvrir la valve en poussant avec les jambes. En vain.

— Putain ! jura-t-il.

Mon cœur battait si fort qu’il menaçait de sortir de ma poitrine. Je contemplai mes mains inutiles. Prisonnière que j’étais de la boule de hamster, je n’avais aucun moyen de saisir cette roue. Tout ce que je pouvais faire, c’était regarder.

Dale essayait de toutes ses forces.

— Pu… tain… de… merde !

— Il y a des outils dans le rover ? Une clé à mollette ? Quelque chose ?

— Non, répondit-il entre ses dents serrées. J’ai sorti la caisse à outils pour faire de la place au tunnel gonflable.

Ce qui signifiait que la clé la plus proche se trouvait en ville, et nous n’avions pas le temps d’aller la chercher.

— Je pourrais peut-être vous aider ? proposa Sanches par radio.

— Ça m’étonnerait, répliqua Dale. Faire de l’escalade en combinaison d’AEV ne s’improvise pas. Il faudrait que je vienne vous chercher et que je vous porte jusqu’ici. Et puis, de toute façon, vous n’êtes pas très forte. Vous ne me seriez pas d’une très grande utilité.

C’était fini. Nous n’irions pas plus loin. Une simple valve nous séparait de la victoire. Deux mille personnes étaient sur le point de mourir. Peut-être pourrions-nous retourner en ville et en sauver quelques-unes en les enfermant dans des abris pressurisés… Non, même pas, nous n’aurions jamais le temps.

Je jetai un regard circulaire sur le paysage à la recherche de quelque chose, n’importe quoi, qui puisse nous aider, mais la surface, autour d’Artémis, est l’illustration parfaite du « rien ». Il y avait beaucoup de régolite, de la poussière et rien d’autre. Pas même un caillou amical pour taper sur la valve.

Dale tomba à genoux. Je ne voyais pas son visage à travers la visière, mais j’entendais ses sanglots dans la radio.

Mon estomac se noua. J’étais sur le point de vomir. Mes yeux devinrent humides, s’apprêtant à déborder. Ma gorge se serra douloureusement. Álvares avait déjà failli m’étrangler un peu plus tôt et…

Et…

Et je sus ce que je devais faire.

Cette prise de conscience aurait dû me faire paniquer, mais non. Un grand calme s’empara de moi. Le problème était résolu.

— Dale, appelai-je doucement.

— Oh, mon Dieu…

— Dale, j’ai besoin que tu fasses quelque chose pour moi.

— Qu… quoi ?

— J’ai besoin que tu dises à tout le monde que je suis désolée, expliquai-je en sortant la barre en acier de ma ceinture. Je m’en veux beaucoup, tu sais ?

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Surtout, tu diras à mon père que je l’aime. C’est ce qu’il y a de plus important. Dis-lui bien que je l’aime.

— Jazz, qu’est-ce que tu comptes faire avec cette barre ? me demanda-t-il en se levant.

— Il nous faut un levier, et il se trouve que j’en ai un, dis-je en pointant l’extrémité coupante de la barre devant moi. Si ça ne marche pas, alors, c’est que c’était perdu d’avance.

Je fis rouler ma boule jusqu’à la valve.

— Mais… ta barre est à l’intérieur de ta boule… Jazz, non !

— Je ne vivrai sans doute pas assez pour tourner la valve moi-même. Tu vas devoir prendre la barre et terminer le boulot toi-même.

— Jazz ! s’écria-t-il en faisant un pas vers moi.

C’était le moment ou jamais. Dale était complètement perdu. Je ne le blâme pas. Il est difficile de regarder sa meilleure amie mourir, même si c’est pour la bonne cause.

— Je te pardonne, mon pote. Pour tout. Au revoir.

Je transperçai la boule avec la pointe de la barre. L’air s’échappa en sifflant ; je venais de fournir au vide une paille avec laquelle aspirer mon atmosphère. L’acier devint glacial dans mes mains. Je poussai plus fort et coinçai mon levier de fortune dans les rayons de la roue.

Ma boule de hamster s’étira et se déchira autour du trou. Il me restait une fraction de seconde, tout au plus.

De toutes mes forces, je soulevai mon levier, et je sentis la valve se débloquer.

Alors, les lois de la physique se rappelèrent à mon bon souvenir. Et elles n’étaient pas contentes.

La boule éclata comme un ballon de baudruche. Alors que j’étais en train de pousser sur mon levier, je me retrouvai soudain dans les airs.

Aussitôt, il n’y eut plus aucun bruit. Un soleil aveuglant assaillit mes yeux, m’obligeant à plisser douloureusement les paupières. Mes poumons se vidèrent de leur air. J’inspirai goulûment. Ma poitrine se gonfla, mais rien n’entra dedans. C’était une sensation étrange.

Je retombai sur le sol, face vers le ciel. Mes mains et mon cou me brûlaient, tandis que le reste de mon corps, protégé par mes vêtements, cuisait à feu moyen. Mon visage me faisait souffrir à cause de la violence des rayons du soleil. Ma bouche et mes yeux pétillaient, mes fluides bouillant dans le vide.

Le monde devint noir, et je perdis doucement connaissance. La douleur disparut d’un seul coup.

 

Chère Jazz,

Si j’en crois les infos, il se passe quelque chose à Artémis. Ils disent que la ville ne répond plus. Il n’y a plus aucun contact. Je ne vois pas pourquoi ta messagerie serait différente, mais je me dois d’essayer.

Est-ce que tu es là ? Est-ce que ça va ? Que s’est-il passé ?

17

Je me réveillai dans les ténèbres.

Attendez une minute… Je me réveillai ?

Je ne suis pas morte ? tentai-je de demander.

Au lieu de quoi je bredouillai :

— Euh… ah… ttt… ?

— Ma fille ?! entendis-je mon père appeler. Tu m’entends ?

— Mmh…

Il me prit la main. Enfin, peut-être, car la sensation semblait comme étouffée.

J… vois rien…

— Tu as des bandages sur les yeux.

J’essayai de serrer sa main, mais cela me faisait trop mal.

— Non, ne te sers pas de tes mains, me supplia-t-il. Elles ont souffert aussi.

— Elle ne devrait pas être éveillée, dit une voix de femme. (Il s’agissait du docteur Roussel.) Jazz ? Est-ce que vous m’entendez ?

C’est grave ? lui demandai-je.

— Vous parlez en arabe, Jazz. Je ne vous comprends pas.

— Elle demande si c’est grave, traduisit mon père.

— Votre convalescence sera lente et douloureuse, mais vous survivrez.

— P… pas moi… La ville…

Je sentis une piqûre sur mon bras.

— Qu’est-ce que vous faites ? s’enquit mon père.

— Elle ne devrait pas être réveillée.

Et je ne le fus plus.

***

Je dérivai pendant une journée, reprenant et perdant successivement connaissance. Je me rappelle quelques bribes de cet épisode. Des tests de réflexes, quelqu’un qui change mes bandages, des injections et le reste. J’étais semi-consciente pendant qu’on me manipulait, puis je retournai dans le vide.

— Jazz ?

— Mmh… ?

— Jazz, vous êtes réveillée ? me demanda le docteur Roussel.

— …oui ?

— Je vais retirer les bandages de vos yeux.

— D’accord.

Je sentis ses mains sur ma tête. Le bandage se desserra et la gaze se décolla de mes paupières. Je pouvais enfin voir. Je plissai les yeux à cause de la lumière. Comme je m’habituai à la luminosité, les détails de la pièce m’apparurent.

Je me trouvai dans une salle rappelant un hôpital. Je dis cela parce qu’il n’y a pas d’hôpital à Artémis, juste l’infirmerie du docteur Roussel. J’étais donc dans une des pièces du fond de son cabinet.

Mes mains étaient toujours bandées. Elles ne me faisaient pas trop souffrir, mais elles étaient bizarres, très bizarres.

Le docteur, une femme de soixante ans et des poussières, pointa une lampe torche vers chacun de mes yeux. Puis elle leva trois doigts devant mon nez.

— Combien voyez-vous de doigts ?

— La ville s’en est-elle sortie ?

— Une chose à la fois, dit-elle en agitant la main. Combien de doigts ?

— Trois ?

— Bien. De quoi vous souvenez-vous ?

Je regardai mon corps. Tout était à sa place, apparemment. Je portais une tunique d’hôpital, et on m’avait bordée.

— Je me rappelle avoir transpercé ma boule de hamster. J’étais persuadée de mourir.

— Vous auriez dû, effectivement. Dale Shapiro et Loretta Sanches vous ont sauvée. D’après ce qu’on m’a dit, Shapiro vous a jetée par-dessus le tunnel connecteur Armstrong-Shepard, et Sanches vous a traînée jusqu’au rover, qu’elle a aussitôt pressurisé. Vous avez passé trois minutes complètes dans le vide.

— Et ça ne m’a pas tuée ? m’étonnai-je en examinant mes mitaines blanches.

— Le corps humain peut survivre à quelques minutes de vide. La pression atmosphérique d’Artémis étant basse, vous n’avez pas souffert de décompression. Le pire, c’est la privation d’oxygène. Comme quand on se noie. Ils vous ont sauvée juste à temps. Une minute de plus, et vous ne seriez plus là. (Elle posa deux doigts sur ma gorge et se tourna vers une horloge murale.) Vous avez été brûlée au deuxième degré sur les mains et le cou. J’imagine qu’ils ont été en contact direct avec la surface lunaire. Et vous avez un sérieux coup de soleil sur le visage. Il faudra vous examiner une fois par mois pendant quelque temps, histoire de déceler le plus tôt possible un éventuel cancer de la peau. À part cela, vous allez plutôt bien.

— Et la ville ? insistai-je.

— Vous devriez en parler avec Rudy. Il est dehors ; je vais le chercher.

— Mais…, bafouillai-je en l’attrapant par la manche.

— Jazz, je suis votre médecin et je vais vous soigner. Mais nous ne sommes pas amies. Lâchez-moi.

J’obtempérai. Elle ouvrit la porte et s’en alla.

J’aperçus Svoboda dans la pièce voisine. Il étira le cou pour essayer de me voir, mais la carrure impressionnante de Rudy lui boucha rapidement la vue.

— Salut, Jazz, lança l’officier. Alors, comment ça va ?

— Il y a eu des morts ?

— Non, répondit-il en fermant la porte derrière lui. Personne n’est mort.

Je poussai un soupir de soulagement, et ma tête retomba sur mon oreiller. Je me rendis compte à ce moment-là à quel point j’étais tendue.

— Oh, merci, mon Dieu…

— Mais tu es quand même dans la merde jusqu’au cou.

— Je m’en doutais.

— Si cet incident avait eu lieu n’importe où ailleurs, il y aurait eu des morts, expliqua-t-il en mettant ses mains dans son dos. Mais nous sommes à Artémis. Comme nous n’avons pas de voitures, personne ne conduisait au moment où c’est arrivé. Du fait de la faible pesanteur, personne ne s’est fait mal en tombant. Il y a eu des bleus, des égratignures, mais c’est tout.

— Ah, cool.

— Trois personnes ont fait un arrêt cardiaque à cause de l’empoisonnement au chloroforme, lança-t-il en me regardant durement. Trois personnes âgées avec des pathologies pulmonaires.

— Elles vont bien, maintenant, n’est-ce pas ?

— Oui, mais elles ont eu de la chance. Ceux qui ont repris connaissance les premiers se sont tout de suite inquiétés de l’état de santé de leurs voisins. Si notre communauté n’était pas si soudée, ç’aurait été très différent. Il faut dire que, du fait de la pesanteur réduite, porter une personne inconsciente est relativement facile. Et comme on n’est jamais très loin du cabinet du docteur Roussel… À ce sujet, ajouta-t-il en désignant la porte d’un mouvement de la tête, elle n’est pas trop fan de toi.

— J’avais remarqué.

— Elle prend la santé publique très au sérieux.

— Ouais.

Il resta immobile et silencieux pendant quelque temps, avant de reprendre la parole.

— J’imagine que tu n’as aucune intention de me dire qui était dans le coup avec toi.

— Vous imaginez bien.

— Je sais déjà que Dale Shapiro était avec toi.

— Je ne sais pas de quoi vous parlez. Le hasard a fait que Dale était dehors au moment des faits.

— Dans le rover de Bob Lewis ?

— Ils sont potes, il me semble. Ils se prêtent leurs affaires.

— Loretta Sanches était dans le rover.

— Ils sortent ensemble, si ça se trouve.

— Shapiro est gay.

— Il fait peut-être un piètre homosexuel.

— Je vois. Tu peux me dire pourquoi Lene Landvik a transféré un million de GPD sur ton compte, ce matin ?

C’était bon à savoir ! Je restai cependant impassible.

— Elle me prête un peu de sous pour m’aider à financer ma société d’AEV touristiques.

— Tu as foiré tes tests d’AEV.

— C’est un investissement à long terme.

— Mensonge.

— Si vous le dites. Je suis fatiguée.

— Je te laisse, dit-il en se dirigeant vers la porte. L’Administratrice veut te voir dès que possible. Je te conseille de mettre des vêtements d’été dans ta valise. Il fait chaud, en ce moment, en Arabie saoudite.

Comme Rudy s’en allait, Svoboda se glissa dans ma chambre.

— Eh, Jazz ! (Il attrapa une chaise et s’assit à côté de mon lit.) Le toubib dit que tu vas de mieux en mieux !

— Eh, Svobo ! Désolée pour le chloroforme.

— Bah, c’était rien, me rassura-t-il dans un haussement d’épaules.

— Je suppose que le reste de la ville n’est pas de cet avis.

— Franchement, les gens ne sont pas si furieux. Enfin, certains t’en veulent à mort, mais la plupart des gens, non.

— C’est vrai ? J’ai mis tout le monde KO, quand même.

— Oh, tu n’es pas la seule responsable, dédramatisa-t-il en agitant la main. Il y a eu beaucoup de défaillances techniques. Pourquoi le pipeline est-il dépourvu de sondes capables de déceler la présence de toxines complexes ? Pourquoi Sanches stockait-elle du méthane, de l’oxygène et du chlore dans une salle abritant un four ? Pourquoi le Centre de support-vie n’a-t-il pas d’atmosphère indépendante pour protéger ses techniciens au cas où le reste de la ville perdrait connaissance ? D’ailleurs, pourquoi notre système de support-vie est-il si centralisé ? Pourquoi n’y a-t-il pas une salle de contrôle dans chaque bulle ? Les gens se posent plein de questions. En tout cas, je suis content que tu ailles mieux, ajouta-t-il en posant la main sur mon bras.

Je posai ma main sur la sienne. Avec tous mes bandages, l’effet fut un peu raté.

— Cette aventure m’a donné l’occasion de faire la connaissance de ton père, et c’est sympa, dit-il.

— Ah oui ?

— Ouais ! Dès que nous avons repris connaissance, nous avons aidé mes voisins. On a bossé en tandem. C’était cool. Il m’a payé une bière, après.

J’écarquillai les yeux.

Mon père ? Il t’a offert une bière ?

— Eh ouais ! Lui s’est contenté d’un jus de fruits. On a discuté métallurgie pendant une heure ! C’est un super mec, ton père.

J’essayai de m’imaginer mon père et Svoboda passant du temps ensemble, mais j’échouai lamentablement.

— Ouais, un super mec, répéta-t-il un peu plus doucement.

Son sourire se dissipa.

— Svobo ?

— Est-ce que… tu vas partir ? me demanda-t-il, les yeux baissés. Est-ce qu’ils vont t’expulser ? Ça me foutrait vraiment les boules.

— Ne t’inquiète pas, ça ira, affirmai-je en lui posant une mitaine sur l’épaule. Pas question que je parte où que ce soit.

— Tu es certaine ?

— Ouais, j’ai un plan.

— Un plan ? (Il semblait inquiet.) Tes plans sont, euh… Je vais me planquer tout de suite ou… ?

J’éclatai de rire.

— Non, pas cette fois.

— D’accord… (Il n’était clairement pas convaincu.) Comment vas-tu te sortir de ce pétrin ? Je veux dire… toute la ville a perdu connaissance, quand même.

— Ne t’en fais pas, lui dis-je en souriant. Je gère.

— D’accord, d’accord.

Il se pencha vers moi et comme si de rien n’était, m’embrassa sur la joue. Qu’est-ce qui l’a poussé à franchir le pas à ce moment-là ? Je n’en ai pas la moindre idée. Honnêtement, je ne l’en aurais jamais cru capable. Son courage, cependant ne dura pas longtemps. Lorsqu’il se fut rendu compte de ce qu’il avait fait, son visage devint un masque de terreur.

— Merde ! Je suis désolé ! Je ne voulais pas…

Je ris. Son regard de chien battu… Impossible de me retenir.

— Détends-toi, Svobo. C’est un simple bisou sur la joue. Il n’y a pas de quoi en faire un plat.

— Euh, ouais, tu as raison.

Je le pris par le cou, l’attirai vers moi et l’embrassai sur la bouche. Ce fut un vrai et long baiser sans ambiguïté. Lorsque nos lèvres se séparèrent, il avait l’air complètement paumé.

— Là, il y a de quoi en faire un plat ! expliquai-je.

***

J’attendais dans un couloir gris et neutre à côté d’une porte sur laquelle on pouvait lire « C -2/5186 ». Conrad -2 était un peu plus luxueux que les autres niveaux souterrains de la bulle. Enfin, à peine. On y trouvait exclusivement des ouvriers et des artisans, mais pas ce parfum de désespoir omniprésent quand on descendait plus bas.

Je serrai et desserrai plusieurs fois les mains. Elles n’étaient plus bandées, mais restaient couvertes de cloques rouges. Je ressemblais à une lépreuse. Ou à une pute qui branlait seulement des lépreux.

Mon père apparut derrière un tournant, les yeux rivés sur son Gadget qui le guidait dans ce dédale. Il redressa la tête et me vit.

— Ah. Tu es là.

— Merci d’être venu, Papa.

Il prit ma main droite pour l’inspecter et fit la grimace.

— Comment ça va ? Ça fait mal ? Si tu as mal, tu devrais aller voir le docteur Roussel.

— Non, ça va. Ce n’est pas aussi douloureux que ça en a l’air.

Comme il était facile de retomber dans nos vieux travers : je recommençais à mentir à Papa.

— Voilà, je suis venu. (Il désigna la porte.) C -2/5186… qu’est-ce que c’est ?

J’agitai mon Gadget devant le panneau de contrôle, et la porte s’ouvrit.

— Suis-moi.

L’atelier, vaste et presque vide, était pourvu de parois en métal brut. Nos pas résonnèrent dans l’espace caverneux. Au milieu se dressait un établi équipé de matériel industriel. Plus loin, des bouteilles de gaz fixées au mur alimentaient tout l’atelier grâce à un réseau de tuyaux. Dans un coin, il y avait un abri pressurisé.

— Le local mesure 141 mètres carrés. Dans le temps, c’était une boulangerie. Il est entièrement ignifuge et a reçu l’agrément de la ville pour l’usage de hautes températures. Il possède son propre système de filtrage de l’atmosphère, et l’abri pressurisé peut accueillir quatre personnes. (Je me dirigeai vers les bouteilles de gaz.) Je viens de les faire installer. De l’acétylène, de l’oxygène et du néon accessibles de partout. Les réserves sont pleines, évidemment. (Je montrai l’établi.) Cinq chalumeaux, un câble d’alimentation de vingt mètres et quatre allumeurs à pierre. Il y a aussi trois ensembles de protection complets, cinq masques et trois kits de filtrage optique.

— Jasmine, je…

— Sous la table, tu trouveras vingt-trois tiges d’aluminium, cinq tiges d’acier et une tige de cuivre. Je ne sais pas ce que tu faisais de ce cuivre, à l’atelier, mais tu en avais, alors je t’en ai procuré. Le loyer est payé pour un an, et le panneau de la porte est programmé pour reconnaître ton Gadget. (Je haussai les épaules et laissai retomber mes bras le long de mon corps.) Voilà, j’ai remplacé tout ce que j’ai détruit.

— C’est ton idiot de petit ami qui a tout détruit.

— Je suis responsable de ce qui s’est passé ce jour-là.

— C’est vrai, acquiesça-t-il en passant la main sur l’établi. Tout ça a dû coûter très cher.

— Quatre cent seize mille neuf cent vingt-deux GPD, pour être précise.

— Jasmine…, commença-t-il en fronçant les sourcils. Tu as acheté ça avec l’argent de…

— Papa, s’il te plaît…, l’interrompis-je en m’asseyant sur le sol. Je sais que tu ne cautionnes pas la manière dont j’ai gagné cet argent, mais…

— Mon père – ton grand-père – souffrait de dépression grave, raconta-t-il en mettant les mains dans son dos. Il s’est suicidé quand j’avais huit ans.

Je hochai la tête. C’était un épisode sombre de l’histoire familiale. Mon père l’évoquait très rarement.

— Papa, tu n’es pas un mauvais père ; c’est moi qui suis une fille déplorable…

— Laisse-moi terminer. (Il se mit à genoux et s’assit sur les talons. Comme il priait dans cette position cinq fois par jour depuis soixante ans, il savait comment s’y prendre pour que ce soit confortable.) J’ai tout improvisé, tu sais ? Mon rôle de père. Je n’avais aucun modèle, pas d’exemple. Et je nous ai choisi une vie difficile, une vie d’immigrants dans une ville des confins.

— Je ne me plains pas, Papa. Je préfère être une travailleuse pauvre à Artémis qu’une femme riche sur Terre. Je suis chez moi…

Il leva la main pour me faire taire.

— J’ai tout fait pour que tu sois prête à affronter ta vie d’adulte. J’ai été dur avec toi parce que nous vivons dans un monde dur, parce que je voulais que tu sois prête. Il nous est arrivé de nous disputer, c’est vrai, mais trouve-moi des parents et des enfants qui ne se disputent pas. Et il est vrai que je ne cautionne pas du tout certains aspects de ta vie. Mais quand je te regarde avec du recul, je constate que tu es devenue une femme forte et indépendante, et je suis très fier de toi. Et, par extension, de moi, qui t’ai élevée.

Mes lèvres tremblotèrent un peu.

— Toute ma vie, j’ai respecté les enseignements de Mahomet. J’essaie d’être honnête avec moi-même et de prendre mes décisions en connaissance de cause. Comme tout homme, bien sûr, j’ai des défauts – je suis un pécheur –, mais s’il faut que mon âme pâtisse un peu de ta poursuite de la paix intérieure, eh bien, tant pis. Tout ce que je puis faire, c’est espérer qu’All prendra ma vie en considération et me pardonnera. (Il prit mes mains dans les siennes.) Jasmine, j’accepte ton cadeau, même si j’en connais l’origine malhonnête. Et je te pardonne.

Je lui serrai les mains, et ce fut tout pour la journée.

Enfin, pas vraiment. Je lui tombai dans les bras et pleurai comme un bébé. Mais je ne veux pas en parler.

***

Le moment était venu d’assumer la responsabilité de mes actes. J’attendais devant la porte de Ngugi. Des quelques prochaines minutes dépendait mon avenir. Soit je partais, soit on m’autorisait à rester.

Lene Landvik arriva en boitillant sur ses béquilles.

— Oh ! bonjour, Jazz ! J’ai transféré l’argent sur votre compte il y a quelques jours.

— J’ai vu ça. Merci.

— O Palácio m’a vendu Sanches Aluminium ce matin. Il faudra encore des semaines pour en finir avec la paperasse, mais nous nous sommes mis d’accord sur le prix, et ça va se faire. Loretta est déjà en train de concevoir la nouvelle fonderie. Elle a quelques améliorations en tête. La nouvelle installation mettra l’accent sur l’extraction du silicium et…

— Parce que tu vas garder Loretta Sanches ?

— Eh bien, ouais.

— Tu es complètement siphonnée !

— Je viens d’acheter une fonderie incapable de fondre quoi que ce soit pour un demi-milliard de GPD. J’ai besoin de quelqu’un pour la remettre sur pied. Vous connaissez une personne plus qualifiée ?

— Mais Sanches est… l’ennemie !

— Quiconque nous aide à gagner de l’argent est un allié, rétorqua Lene. J’ai appris ça avec mon père. Je vous rappelle par ailleurs qu’elle vous a sauvé la vie il y a quatre jours à peine ! On peut dire que vous êtes quittes, maintenant, non ?

— Je te conseille de faire gaffe à tes arrières, Lene, dis-je en croisant les bras sur ma poitrine. Cette femme n’est absolument pas digne de confiance.

— Oh, mais je n’ai pas confiance en elle ; j’ai besoin d’elle, c’est tout. Ça n’a rien à voir. (Elle désigna la porte d’un mouvement de la tête.) Ngugi dit que la KSC est pressée de relancer la production d’oxygène. La réglementation en matière de sécurité ne sera pas aussi stricte. Bizarre, hein ? Je m’attendais à ce que la ville soit plus à cheval sur la sécurité qu’avant, mais bon…

— Sanches remise en selle… (Je poussai un soupir de dépit.) Si on m’avait dit ça au moment où j’ai élaboré ce plan…

— Et si on vous avait dit que tout le monde tomberait dans les pommes par votre faute ? Les plans changent. (Elle regarda sa montre.) C’est l’heure de ma conférence téléphonique. Bonne chance. N’hésitez pas à m’appeler si vous avez besoin d’aide.

Elle s’en alla sur ses béquilles. Je la regardai s’éloigner pendant quelque temps. Elle semblait avoir grandi. Un effet d’optique dû à l’éclairage, sans doute.

Je pris une profonde inspiration et entrai dans le bureau de Ngugi.

L’Administratrice était assise dans son fauteuil. Elle me regardait durement par-dessus ses lunettes.

— Asseyez-vous.

Je fermai la porte et m’assis en face d’elle.

— Vous savez pourquoi je vous ai fait venir, Jasmine ? Ce n’est pas facile pour moi.

Elle fit glisser une feuille de papier sur le bureau. Je connaissais ce formulaire ; je l’avais vu quelques jours plus tôt dans le bureau de Rudy. Il s’agissait d’un avis d’expulsion.

— Ouais, je sais. Vous voulez me remercier.

— Vous plaisantez, j’imagine.

— « Merci, Jazz, l’imitai-je. Merci d’avoir empêché O Palácio de prendre le contrôle de la ville. Merci d’avoir mis un terme à un contrat qui empêchait Artémis de connaître un véritable boom économique. Merci de vous être sacrifiée pour sauver votre ville. Tenez, voici votre médaille. »

— Jasmine, vous allez rentrer en Arabie saoudite, assena-t-elle en tapotant l’avis d’expulsion. Vous ne serez pas poursuivie, et nous prendrons tout en charge le temps que vous vous réhabituiez à la pesanteur terrestre, mais c’est tout ce que nous pouvons faire pour vous.

— Je me suis sacrifiée pour cette ville, et vous allez me sortir sur le trottoir comme un vulgaire sac poubelle ?

— Ce n’est pas quelque chose que j’ai envie de faire, Jasmine, mais je n’ai pas le choix. Il est nécessaire que nous donnions l’image d’une société régie par la loi. C’est plus important que jamais, notamment à cause de l’arrivée de l’industrie de la FOSA. Si nous faisons preuve de laxisme, les investisseurs ne viendront pas.

— Ce n’est pas comme s’ils avaient le choix ; il n’y a pas d’autre ville sur la Lune.

— Nous ne sommes pas irremplaçables. Nous avons simplement le mérite d’exister. Si les producteurs de FOSA estiment que nous ne sommes pas dignes de confiance, ils construiront leur propre cité lunaire. Une cité qui protégera leurs affaires. Je vous suis reconnaissante de tout ce que vous avez fait, mais je me dois de vous sacrifier pour le bien de la ville.

Je sortis une feuille de papier de ma poche et la fis glisser sur le bureau.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Mes aveux. Vous noterez que votre nom n’y figure pas. Idem pour les Landvik et les autres. Il n’y a que moi. Il y a ma signature en bas de la feuille.

— Vous m’aidez à vous expulser ? s’étonna-t-elle en me lançant un regard circonspect.

— Non. Il s’agit d’une carte « Expulser Jazz gratis ». Vous allez la ranger dans un tiroir, comme ça vous l’aurez sous la main en cas de besoin.

— Jasmine, je vais vous expulser immédiatement.

— Non, contrai-je en m’adossant confortablement à ma chaise et en croisant les jambes.

— Je vous écoute…

— Tout le monde semble avoir oublié que je suis une contrebandière. Je ne suis ni une saboteuse, ni l’héroïne d’un film d’action, et encore moins urbaniste. Mon truc, c’est la contrebande. J’ai travaillé dur pour mettre en place ma petite organisation, et mon business marche bien. Au début, j’avais de la concurrence, mais c’est terminé. Je les ai tous enterrés. Mes prix sont plus bas, mes services de meilleure qualité, et j’ai la réputation de tenir parole.

— Vous avez l’air de vouloir en venir quelque part, mais je ne vois vraiment pas où, regretta Ngugi en plissant les yeux.

— Avez-vous déjà vu une arme à feu à Artémis en dehors de celle que vous dissimulez dans votre bureau ?

— Non, répondit-elle en secouant la tête.

— Et des drogues dures ? Héroïne, opium, ce genre de truc ?

— Jamais. Il arrive à Rudy d’attraper un touriste avec une petite quantité sur lui, mais c’est rare.

— Et vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi votre ville n’était pas polluée par cette merde ? (Je me tapotai la poitrine avec l’index.) Eh bien, c’est grâce à moi. Je ne permets pas que des armes ou de la drogue soient importées en contrebande. Et j’ai quelques autres principes. Les produits inflammables arrivent en quantités très réduites, et les plantes vivantes sont proscrites. Pas question qu’Artémis soit infestée de moisissures.

— Merci pour votre éthique professionnelle, mais…

— Qu’arrivera-t-il quand je ne serai plus là ? Croyez-vous que la contrebande cessera ? Non. La nature a horreur du vide, vous le savez, et quelqu’un prendra forcément ma place. Personne ne peut dire qui, mais je doute que cette personne soit aussi responsable que moi.

L’Administratrice haussa un sourcil.

— Cette ville va bientôt connaître un boom économique grâce à la FOSA, poursuivis-je. Les marchés de l’emploi et de la construction vont exploser. De nombreux travailleurs vont affluer, la consommation va augmenter, et de nouvelles sociétés vont être créées pour satisfaire la demande. La population va croître ; j’imagine que vous avez déjà fait une estimation ?

Elle me regarda fixement pendant quelques secondes avant de confirmer :

— Je pense que nous atteindrons dix mille habitants d’ici un an.

— Exactement. Plus de gens, donc plus de contrebande. Des milliers de personnes qui voudront peut-être consommer de la drogue. La ville croulera sous le pognon, ce qui signifie que la criminalité va augmenter, et les criminels, ça a besoin d’armes, non ? Ils essaieront de les importer en toute discrétion via les réseaux existants. Quel genre de ville désirez-vous administrer ?

— Un point pour vous, dit-elle en se pinçant le menton.

— Bien. Vous disposez de mes aveux signés. Comme moyen de pression, on ne fait pas mieux. Vous savez, l’équilibre des pouvoirs, tout ça…

Elle réfléchit un peu trop longuement à mon goût. Sans cesser de me regarder dans les yeux, elle attrapa l’avis d’expulsion et le rangea dans un tiroir. Je soupirai de soulagement.

— Reste la question du châtiment…, reprit-elle. (Elle se pencha en avant, pianota sur son antique clavier, puis fit glisser son index sur l’écran.) Si j’en crois ceci, votre compte est créditeur de 585 966 GPD.

— Ouais… Pourquoi ?

— Je croyais que Lene vous avait versé un million ?

— Comment est-ce que vous sav… ? Peu importe. J’ai remboursé une dette récemment. Qu’est-ce que ça peut vous faire ?

— Une restitution serait bienvenue. Ou une amende, si vous préférez.

— Quoi ? m’écriai-je en me redressant comme un ressort. Il n’y a pas d’amende, à Artémis !

— Disons que ce sera une « contribution volontaire au développement de la ville ».

— Volontaire, mon cul !

— Parfaitement, volontaire. Si vous préférez, vous pouvez garder votre argent et retourner en Arabie saoudite.

Mmh… Je restais gagnante. Je pourrais toujours remplir mon compte en banque plus tard, alors que mon expulsion serait définitive et irréversible. Et puis, elle n’avait pas tort ; si on ne me punissait pas, n’importe quel connard pourrait faire les mêmes bêtises que moi en espérant s’en tirer à bon compte. Je méritais une tape sur la main.

— D’accord. Combien ?

— Nous nous contenterons de 550 000 GPD.

J’en avais le souffle coupé.

— Vous vous foutez de ma gueule ?

— J’ai bien compris votre démonstration de tout à l’heure, expliqua-t-elle avec un sourire suffisant. Il est vrai que j’ai besoin que vous gardiez le contrôle de notre marché noir. Si vous devenez riche du jour au lendemain, vous serez tentée de prendre une retraite anticipée. Et que se passera-t-il alors ? Non, il vaut mieux pour nous que vous ayez faim.

D’un point de vue logique, je m’en sortais plutôt bien. J’avais la conscience tranquille, désormais. Néanmoins, la perspective de voir mon compte en banque fondre plus vite que neige au soleil était physiquement douloureuse.

— Oh ! reprit-elle comme si elle venait de penser à quelque chose. Merci de vous être portée volontaire pour réguler les importations d’Artémis officieusement et gracieusement. Bien entendu, je vous tiendrai pour responsable de l’introduction éventuelle de marchandises illicites ou dangereuses dans la ville. Et si un concurrent moins scrupuleux que vous devait émerger, vous seriez immédiatement convoquée dans mon bureau.

Je la regardai fixement, impassible. Elle soutint mon regard.

— Vous avez jusqu’à la fin de la journée pour effectuer le transfert, assena-t-elle.

Le temps n’était plus à la fanfaronnade. Je me levai et me dirigeai vers la porte. Tandis que je m’apprêtais à saisir la poignée, je me figeai.

— Quel est l’objectif final ? m’enquis-je. Qu’arrivera-t-il quand la production de FOSA aura commencé ?

— Des impôts. Ce sera la prochaine grande étape.

— Des impôts ? répétai-je dédaigneusement. Les gens s’installent ici parce qu’ils ne veulent plus payer d’impôts, justement.

— Ils en paient déjà à la KSC sous la forme d’un loyer. Il sera nécessaire d’instaurer un droit à la propriété privée et de créer un Trésor public afin que la croissance de la ville soit directement liée à sa situation économique, mais ce n’est pas pour demain. (Elle retira ses lunettes avant de poursuivre.) Il en est ainsi de toutes les économies. On commence par un capitalisme débridé. Puis, lorsque celui-ci entrave la croissance, on introduit des réglementations, des lois et des taxes. Après cela, viennent les biens publics et les droits sociaux. Et lorsque les dépenses excèdent les recettes, c’est l’effondrement. C’est un cycle naturel.

— Attendez… l’effondrement ?

— Eh oui. L’économie est comme un être vivant. À la naissance, elle est pleine de vitalité, mais elle finit par mourir, usée et rigide. Par nécessité, on constitue alors des unités économiques plus petites, permettant au cycle de recommencer depuis le début, mais avec des économies plus nombreuses. Des bébés économies, comme Artémis en ce moment.

— Mouais. Pour faire des bébés, il faut que quelqu’un se fasse baiser, non ?

Elle éclata de rire.

— Vous et moi allons bien nous entendre, Jasmine, vous verrez.

Je m’en allai sans rien ajouter. Je n’avais aucune envie de passer plus de temps dans l’esprit d’une économiste. C’est un environnement sombre et malsain.

***

J’avais besoin d’une bière.

Je n’étais pas la fille la plus populaire d’Artémis. On me lançait beaucoup de regards noirs, dans les couloirs, mais on m’adressait aussi quelques pouces levés encourageants. J’espérais que cette pression retomberait vite. La célébrité ne m’intéresse pas. Ce que je veux, c’est passer totalement inaperçue.

J’entrai chez Hartnell sans trop savoir à quoi m’attendre. Les habitués étaient tous là. Même Dale.

— Eh, c’est Jazz ! lança Billy.

Soudain, tout le monde « tomba dans les pommes », chaque client s’efforçant de mieux feindre l’inconscience que son voisin. Certains tiraient la langue, d’autres ronflaient en sifflant à chaque expiration. Quelques-uns étaient allongés par terre, les bras en croix.

— Ha ! ha ! très drôle…

La blague était finie, et chacun retourna à son verre, buvant en silence. Ricanant un peu, pour certains.

— Salut, toi ! commença Dale. Vu que tu m’as pardonné, je me suis dit que je pouvais me pointer à l’improviste pour passer un peu de temps avec toi.

— Je t’ai pardonné parce que j’étais sur le point de crever. Mais bon, donner, c’est donner.

Billy posa une bière bien fraîche et couverte de givre devant moi

— Les clients ont voté et décidé que cette première tournée était pour toi. Rapport au fait que tu as failli tous les tuer.

— Ah, c’est comme ça ? fis-je mine de m’étonner en jetant un regard circulaire sur l’établissement. C’était prévisible, j’imagine. Bien, mets ça sur ma note.

Billy se servit une demi-pinte, qu’il leva bien haut.

— À Jazz, qui a sauvé notre ville !

— À Jazz ! répétèrent les clients en levant leurs verres.

Ils étaient heureux de boire à ma santé, à condition que je paie la facture. C’était un début.

— Comment vont tes mains ? me demanda Dale.

— Elles sont cramées, couvertes de cloques, et me font atrocement souffrir. (J’avalai une gorgée de bière.) Merci de m’avoir sauvé la vie, au fait.

— Pas de quoi. Tu peux remercier Sanches, aussi.

— Nan.

Il haussa les épaules et but un coup.

— Tyler s’est fait beaucoup de souci pour toi.

— Mmh…

— Il aimerait bien te revoir. On pourrait déjeuner tous les trois, un de ces jours. C’est moi qui paierais.

Je ravalai le commentaire désagréable qui s’était formé dans ma gorge. Cela promettait d’être très bizarre.

— Ouais, pourquoi pas, m’entendis-je répondre.

— C’est vrai ? s’étonna Dale, incrédule. Parce que… Attends… Pour de vrai ?

— Ouais, répétai-je en hochant la tête. On n’a qu’à faire ça, un de ces quatre.

— Waouh ! super ! Eh, si tu veux, tu pourras venir avec ce Svoboda.

— Svobo ? Pourquoi est-ce qu’il viendrait avec moi ?

— Vous êtes en couple, non ? Ce mec est dingue de toi, et toi, tu sembles un peu…

— Non ! Enfin, ce n’est pas ce que vous croyez.

— Ah. Vous êtes juste amis, alors ?

— Ben…

— Je vois, dit Dale avec un sourire suffisant.

Nous bûmes en silence pendant quelque temps. Puis Dale reprit :

— Tu vas coucher avec ce mec, c’est clair.

— Oh, ferme-la.

— Je parie 1 000 GPD que vous allez finir à l’horizontale dans le mois qui vient.

Je lui lançai un regard noir, qu’il me rendit.

— Alors ? insista-t-il.

— Je ne parie pas, affirmai-je en vidant ma pinte d’une traite.

— J’en étais sûr !

 

Cher Kelvin,

Désolée de te répondre si tard. Je suis certaine que tu sais tout ce qu’il y a à savoir à propos de la fuite de chloroforme. Les gens, ici, ont baptisé cet incident « la Sieste ». Il n’y a eu ni mort, ni blessé grave, et je t’écris brièvement pour te confirmer que je vais bien.

J’ai bel et bien passé trois minutes à cuire sur la surface lunaire sans combinaison. C’est une expérience à évider (ha ! ha !). Et bien sûr, tout le monde sait que la Sieste est arrivée par ma faute.

Ce qui me conduit à mon autre problème : je suis fauchée. Une fois de plus. Pour faire court, la ville m’a délestée de presque tout mon argent pour me punir de mon imprudence. Malheureusement, je n’ai pas eu le temps de te transférer ta part de ce mois-ci, mais je te donne ma parole que je te rembourserai dès que je pourrai.

J’ai un boulot chiant à te confier. Un certain Jin Chu – c’est peut-être un nom d’emprunt – est en route pour la Terre au moment où j’écris. Il a dit être originaire de Hong Kong, et je crois que c’est la vérité. Il travaille pour une société chinoise de recherche en matériaux, mais j’ignore laquelle.

Comme il n’a pas été sage, on l’a fichu à la porte d’Artémis. Il est parti il y a quelques jours ; aussi doit-il être à bord du Gordon, ce qui signifie que tu as quatre jours devant toi avant qu’il arrive à la KSC. Engage un détective ou n’importe qui pour découvrir où il bosse. Il me faut le nom de son employeur.

Parce que, Kelvin, mon vieux pote, ceci est la chance de ta vie. Cette société est sur le point de gagner des milliards. Je vais y investir tout ce que je pourrai, et je te conseille vivement de faire de même. C’est une longue histoire ; je t’enverrai un mail détaillé plus tard.

À part ça, on reprend notre vieux business. Continue à m’envoyer de la marchandise. On va bientôt devoir augmenter nos volumes. La population d’Artémis est sur le point d’exploser. La clientèle va se bousculer !

On va devenir riches, mon pote. Riches comme c’est pas permis.

Le jour où ça arrivera, j’aimerais beaucoup que tu me rendes une petite visite. J’ai découvert pas mal de choses sur l’amitié, ces derniers temps, et tu es un des meilleurs amis que j’aie jamais eus. J’aimerais qu’on se rencontre pour de vrai. Et puis, franchement, qui n’a pas envie de venir à Artémis au moins une fois dans sa vie ?

C’est la plus géniale des petites villes de tous les mondes.

REMERCIEMENTS

Les gens que j’aimerais remercier :

David Fugate, mon agent, sans qui je serais toujours en train d’écrire la nuit pour poster mes histoires sur mon blog.

Julian Pavia, mon directeur de collection, qui sait exactement quand il est nécessaire de me harceler.

Toute l’équipe de Crown et Random House pour son travail colossal et son soutien. Vous êtes une armée trop nombreuse pour que je vous cite individuellement, mais sachez que je vous serai éternellement reconnaissant d’avoir cru en mon travail et de m’avoir aidé à le partager avec le monde.

Je remercie spécialement ma chère attachée de presse Sarah Breivogel, sans qui je serais sans doute devenu cinglé depuis longtemps.

Pour leurs conseils avisés dans des domaines variés, et surtout pour m’avoir aidé à relever le chalenge de la création d’un personnage principal et narrateur féminin, merci à Molly Stern (mon éditrice), Angeline Rodriguez (l’assistante de Julian), Gillian Green (ma directrice de collection au Royaume-Uni), Ashley (ma compagne), Mahvash Siddiqui (l’amie qui m’a permis de ne pas écrire trop de bêtises sur l’islam) et Janet Tuer (ma mère).

 

Passionné par l’espace et l’histoire des vols habités, Andy Weir vit en Californie. Porté à l’écran par Ridley Scott et la 20th Century Fox, son premier roman, Seul sur Mars, a connu un succès international.

 

Du même auteur, aux éditions Bragelonne,

en grand format :

Seul sur Mars

Artémis

Aux éditions Bragelonne,

au format poche :

Seul sur Mars

 

 

www.bragelonne.fr

 

Collection Bragelonne Thriller dirigée par Lilas Seewald

Titre original : Artemis

© Andy Weir 2017

© Bragelonne 2018, pour la présente traduction

Illustration de couverture :

Will Staehle d’après © Shutterstock

Cartes : d’après les cartes originales de David Lindroth, Inc.

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ISBN : 979-10-281-0881-6

Bragelonne

60-62, rue d’Hauteville – 75010 Paris

Email : info@bragelonne.fr

Site Internet : www.bragelonne.fr


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